un documentaire raconte la vie de chelsea manning après la prison

Réalisé par Tim Travers Hawkins, ce film permet enfin à la lanceuse d'alerte de raconter son histoire, selon ses propres termes.

par Liam Hess
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09 Mai 2019, 9:19am

Capture d'écran du film XY Chelsea 

XY Chelsea commence avec une information improbable annoncée en 2017 : la commutation du jugement de Chelsea Manning en une peine de 35 ans de prison, l’une des dernières décisions prise par le Président Obama en tant qu’occupant du bureau ovale. L'histoire se termine sur sa réincarcération, parce qu’elle a refusé de témoigner devant la justice contre Julian Assange - non pas pour protéger WikiLeaks mais à cause de son opposition au système de grand jury américain.

Long de 90 minutes, XY Chelsea est d’abord un tourbillon d’émotion, un portrait remarquablement intime d’une femme qui a constamment placé ses principes avant sa sécurité personnelle. Des documents qu'elle a permis de publier, aux vidéos et lignes diplomatiques qu’elle a rendues publiques - et qui ont révélé des actions menées par l’armée américaine en Irak - à ses tentatives plus récentes d’infiltration de l'extrême droite, elle n’a jamais cessé de s'engager dans ce qu’elle désigne elle-même comme des missions exploratoires.

Le reste du temps, il s’agit quasiment d’un autre film : en 2017, lorsque Chelsea est relâchée, le documentaire de Tim Travers Hawkins est presque terminé et prêt à être diffusé, mais ce retournement de situation inattendu change la donne. Il décide donc de s'intéresser à la réintégration de la lanceuse d'alerte dans le monde réel.

Quand Chelsea est libérée pour la première fois, son avocate Nancy Hollander se souvient réagir à la nouvelle, sobrement communiquée au téléphone par l'un des conseillers d’Obama, par un simple « Oh mon Dieu ». À ce moment-là, elle imagine que les septs années de combats juridiques sont enfin derrière elle, mais le calvaire de Chelsea n’est en réalité que le premier chapitre d’une plus longue épopée. Ses années en prison sont lourdes en conséquences ; dans une scène mémorable, elle se souvient de sa première incarcération au Koweit - enfermée dans une cage et autorisée à en sortir une demi-heure par jour. Encore aujourd’hui, bien que censée être libre, Chelsea Manning décrit sa vie quotidienne comme un purgatoire dominé par une incertitude latente.

L’accès privilégié de Tim Travers Hawkinks à sa vie permet au film de dépasser la répétition de son histoire désormais célèbre. Un regard singulier se pose sur sa période de transition, sur le suivi de ses condamnations qui ne sera régulier qu’à partir de 2015, mais aussi sur le moment où l’armée lui autorise l'accès aux hormones thérapeutiques - une décision prise sous le feu des projecteurs.

Chelsea Manning explique qu'elle s'est finalement servie de l’exposition médiatique de sa libération pour maîtriser une situation qu'elle aurait eu tendance à fuir par timidité. Grâce aux projecteurs braqués sur elle, elle a pu prendre le contrôle de sa propre histoire et utiliser cette visibilité pour mettre en avant les causes qui lui sont chères. L’un des problèmes abordé par le documentaire est la théorie selon laquelle elle aurait contacté WikiLeaks en raison de sa santé mentale déficiente ou d’une instabilité émotionnelle due à sa dysphorie de genre. Le film revient sur les tourments qui ont accompagné cette importante décision, lorsque Chelsea décrit ce besoin de rendre l’information publique avant d’être envoyée en Irak.

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Vient ensuite l’expérience épuisante d'être une femme trans dans une prison exclusivement masculine. Chelsea se réveille à l’aube pour se maquiller et se coiffer : elle est autorisée à porter des « cosmétiques discrets » et des sous-vêtements féminins, on lui accorde un rendez-vous hebdomadaire avec un psychologue pour l’accompagner dans sa transition.

Bien sûr, la plus grande des ironies est qu’elle est emprisonnée avec les personnes qu’elle a tenté de dénoncer : d’anciens soldats n’ayant aucune considération pour la vie des civils, dont certains d’entre eux sont des meurtriers. Au milieu de tout cela, elle commence une thérapie vocale pour féminiser sa voix et on finit par lui autoriser l'accès aux hormones pour entamer sa transition biologique. Il est possible de l’entendre parler depuis la prison grâce à des enregistrements audio, retenant ses larmes : « J’aimerais être traitée comme un être humain, je veux que l’on me considère comme une femme. » Depuis sa libération, son activisme, en particulier en ce qui concerne les droits des personnes trans, a rendu sa vie d’autant plus dangereuse ; mais elle ne semble vouloir en changer pour rien au monde.

La symétrie improbable, entre la libération de Chelsea et l'avènement de la nouvelle Amérique de Trump, est bien soulignée par le réalisateur. Mais si Chelsea Manning est le héraut des nombreuses questions de sociétés qui alimentent les débats les plus houleux - des personnes transgenres qui s’engagent dans l’armée, aux positionnements éthiques pour et contre la publication d’informations classées – XY Chelsea est plus fort lorsqu’il met l’accent sur les qualités humaines de Chelsea Manning. Ces instants qui la montrent épuisée, recroquevillée sur un canapé, ou lorsqu’elle prend le métro, des écouteurs aux oreilles, brossent le portrait d’une femme incroyablement courageuse.

Depuis le 8 mars 2019, Chelsea Manning, 31 ans, est de nouveau emprisonnée pour « entrave à la bonne marche de la justice », parce qu’elle refuse de témoigner contre Wikileaks.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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