de travis scott à rihanna, wondagurl est la nouvelle productrice dont le hip hop ne sait plus se passer

À 22 ans, la productrice canadienne WondaGurl compte déjà Rihanna, Jay-Z et Travis Scott à son tableau de chasse. Rencontre avec une véritable prodige du beatmaking.

par Pascal Bertin
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24 Juillet 2019, 9:47am

WondaGurl n’a que 22 ans et elle s’est déjà fait mieux qu’un nom dans l’exigeant et embouteillé milieu du rap nord-américain : un surnom, attribut de superhéroïne juste parfait pour cette surdouée du studio habituée aux superlatifs. Née Ebony Naomi Oshunrinde, d’origine nigériane, la native de l’Ontario est restée fidèle à la ville de la banlieue de Toronto où elle a construit son camp de base, ses bases techniques et sa précieuse base de données du gratin rap nord-américain. WondaGurl figure au générique de plusieurs albums majeurs de la catégorie, à commencer par le blockbuster Magna Carta Holy Grail de Jay-Z où son nom apparait derrière le titre « Crown ». À l’époque de ce premier fait d’armes, elle a 16 ans et travaille depuis sa chambre dans la maison familiale. Jusqu’au récent Astroworld de Travis Scott, son CV réussira à aligner des chansons pour des noms aussi prestigieux que Rihanna (le hit « Bitch Better Have My Money »), Drake (« Used To » et « Company »), Young Thug (« Freaky ») ou SZA (« Teen Spirit »). En 2018, le prestigieux magazine Forbes la hisse, aux côtés de Migos, Lizzo et Cardi B, dans sa liste des « 30 Under 30 », soit les pré-trentenaires incontournables de la musique d’aujourd’hui.

A l’invitation du studio Red Bull à Paris, la Canadienne a traversé l’Atlantique pour mettre sa science de la production au service d’une mixtape qui verra le jour en septembre, réalisée avec des valeurs montantes du micro d’ici : les Parisiens Youv Dee, Népal, Luidji, Primero (L’Or du Commun) & Moka Boka, le Perpignanais Némir et la Londonienne Nadia Rose. L’occasion de faire raconter le parcours fulgurant de cette pointure du beatmaking au talent archi précoce.

Comment es-tu tombée dans la production musicale ?

J’étais très jeune lorsque tout a commencé. Ma grand-mère m’a offert un synthé Casio, c’est ce clavier qui m’a donné envie de faire de la musique. Je me suis mise à jouer dessus à partir de l'âge de 9 ans, à utiliser sa batterie. Ensuite, j’ai eu envie de chercher comment produire de la musique « pour de vrai ». C’est là que mon oncle m’a offert mon tout premier ordinateur. J’y ai appris comment réaliser des beats et j'ai compris en quoi consistait le travail de production.

Tu écoutais déjà beaucoup de rap ?

En réalité, j’écoutais tout ce que ma mère écoutait : hip-hop, reggae, R’n’B, soul… un peu toutes les musiques urbaines, en fait.

Tu faisais déjà attention à la structure des compositions ?

Oui, je m’intéressais particulièrement aux parties instrumentales. Beaucoup de chansons du moment, de la fin des années 90 et du début des 2000, me passionnaient, comme R. Kelly par exemple. J’ai vraiment appris toute seule en cherchant des méthodes et des conseils sur Youtube. Je regardais des tutoriels tous les jours, en partant des bases puis en cherchant à progresser. Le tout premier logiciel sur lequel j’ai commencé à travailler, c’est Magix Music Maker. J’en ai eu une version gratuite sur PC. Et puis je me suis mise au logiciel Reason. C’est un outil vraiment professionnel grâce auquel j'ai beaucoup appris. Du coup, quand je suis passée à FL Studio dont je me sers désormais, je savais globalement m’en servir - tout y est organisé un peu de la même façon.

À cette époque, pour qui produisais-tu ?

Essentiellement pour moi. Mais je commençais à faire écouter mon travail à des proches et des kids de mon école ont commencé à rapper sur mes beats. J’ai ensuite gagné une battle à Toronto - la Battle of The Beat Makers - qui a représenté un vrai tournant pour moi. La première fois que j’y ai participé, avant d’y retourner l’année suivante, mon travail a gagné en notoriété auprès de pas mal de monde. C'est de là qu'est née ma collaboration avec Travis Scott, qui a tout fait démarrer pour moi.

Comment ça s’est passé avec lui ?

Il n’était pas aussi connu qu’aujourd’hui quand j’ai commencé à travailler avec lui. Je lui ai envoyé un morceau que j’avais proposé à d’autres artistes et il m’a répondu via Twitter qu’il le voulait pour lui. C’est comme ça que notre relation professionnelle a commencé. À partir de là, il s’est mis à écouter tout ce que je lui envoyais.

As-tu alors découvert une autre facette du métier ?

Oui, clairement. Jusque-là, je travaillais avec pas mal de monde mais personne de vraiment lié à l’industrie musicale. Travis m’a montré de nouvelles façons de produire des beats et de la musique en général. C’est le moment où je suis entrée dans le « game ». J’ai commencé à me faire un nom, d’autant que Travis m’a aussi permis de décrocher le travail pour Jay-Z ainsi que plein d’autres placements pour ma musique, comme chez Rihanna.

Ces morceaux sont co-signés avec d’autres producteurs, quel a été ton apport ?

Pour « Crown » de Jay-Z, j’ai envoyé les beats et d’autres ont ajouté certaines parties comme du synthé ainsi qu’une ligne de basse. Sur la chanson de Rihanna, « Bitch Better Have My Money », Travis m’a donné des fichiers avec une sorte de trame sur laquelle j’ai fait des ajouts, des modifications. Les producteurs en ont gardé une partie, mais tu entendras ma contribution principalement sur la deuxième moitié de la chanson, après le deuxième couplet. Mon travail, au début, consistait essentiellement à envoyer des sons à Travis qui faisait ses choix.

Ta route a croisé celle de Boi-1da (producteur canadien qui a produit des titres pour Eminem, Drake… NDLR) auquel ton nom reste associé, quel rôle a-t-il joué ?

C’est l’un des plus grands producteurs et il est devenu mon mentor. Il m’a beaucoup aidée au moment où j’apprenais le métier et où je me rapprochais de l’industrie de la musique, en particulier dès que j’ai intégré ce programme au Canada, le Remix Project. Dans ce cadre, il faut trouver un mentor et c’est lui qui a été désigné comme le mien. A partir de là, il s'est montré présent pour répondre à toutes mes questions et ça a été ça, notre relation. Franchement, j'ai l'impression qu'il fait partie de ma famille.

Aujourd'hui, la production est devenue ta principale activité ?

En réalité, je n’ai toujours fait que de la production. Du coup, rien n’a vraiment changé. La seule différence, c’est que maintenant, les gens du milieu me connaissent. Je suis aussi amenée à travailler un peu partout, comme ici à Paris, loin de ma chambre, même si j’ai fini par bouger mon studio chez un ami tout en gardant les moyens de travailler chez moi. Mais créer des beats, des sons, c'est ce que j’ai toujours fait. Quant à mes progrès d’un point de vue technique, ils sont compliqués à décrire mais il est clair que mes beats n’ont fait que s’améliorer depuis mes débuts.

Comment ça se passe pour « vendre » tes sons ?

Il y a deux possibilités : soit on me demande des prods avec quelques pistes précises, soit je propose celles que j’ai réalisées, et là, généralement, j’envoie un pack. Aujourd'hui, j’ai des relations avec toutes les scènes rap nord-américaines, j'ai fait pas mal d'allées venues dans les villes qui comptent, et je connais maintenant beaucoup de monde.

La production a été révolutionnée au moment même où tu démarrais avec l’arrivée de Timbaland, des Neptunes. Cette période a été importante pour toi ?

Si toute la production est désormais réalisée sur ordinateur et non sur du matos, on le doit à cette période. D’ailleurs, je trouve que les beats n’ont jamais aussi bien sonné qu’aujourd’hui. Ce qui est cool, c’est que tu peux aussi associer le son à l’ancienne à tout ce que produit l’électronique, ça peut donner un très bon résultat.

Tu as travaillé avec Lil Uzi Vert, l’un des représentants de le vague du cloud rap, c’est le son d’aujourd’hui qui te plait le plus ?

Oui j’adore ce type de production, c’est vraiment un son important, en tout cas en Amérique. C’est pour ça que travailler avec Travis Scott ou Lil Uzi a été super pour moi. Sinon j’aime la trap. C'est un son qui est né dans le Sud mais qui est partout aujourd’hui. J’aime aussi tout ce qu’elle a pu influencer.

De toutes tes productions, desquelles es-tu particulièrement fière, dans la perspective de ta contribution ?
Je dirais les deux titres de l’album Astroworld de Travis Scott : « No Bystanders » et « Can't Say ». Définitivement aussi le EP « Gundam Part 1 » du rappeur de Los Angeles Tre Capital. Je suis obligée de citer plusieurs tracks de Lil Uzi Vert dont j’ai vraiment fait le son toute seule, ce sont aussi des titres avec lesquels j’ai senti que je progressais, comme les derniers morceaux que j'ai réalisés pour Travis Scott.

L'industrie musicale est connue pour être particulièrement masculine. En tant que femme, cela a pu te poser problème ?
Ça n’a pas spécialement été plus dur pour moi sous prétexte que j’ai démarré jeune et que je n’étais pas un homme. Les gens m’ont traitée de façon différente mais généralement avec plus de respect car très souvent, je me retrouvais à être la seule femme dans la pièce à réaliser des sons. Après, il y a eu des hauts et des bas… mais quand même plus de hauts. Mais si des hommes venaient à se comporter de façon condescendante sur la technique avec moi, je ne les écouterais même pas.

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