The Booker T & The MG’

stax, le label qui rassembla les noirs et les blancs en pleine ségrégation raciale

Sur Arte, un docu rappelle le rôle joué par le label Stax dans l'avènement du rythm & blues et de la soul américaine mais aussi son combat contre la ségrégation raciale. Retour sur son histoire en 6 morceaux clés.

par Patrick Thévenin
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26 Juillet 2019, 9:01am

The Booker T & The MG’

C’est l’histoire d’un label qui a changé le cours de la musique mais aussi le visage de l’Amérique : celle de Stax, une maison de disque basée à Memphis dans le Tennessee qui va populariser le rythm & blues, lancer la soul music dans les années 60 et devenir l'un des fers de lance du militantisme afro-américain. La légende raconte que Stax, qui s’appelait à la base Satellite Records, a été monté par Jim Stewart, musicien de country malheureux, suivant les bons conseils du King Elvis Presley. Le label verra le jour en 1958, grâce à l'aide de la sœur de Jim, Estelle Axtom, qui hypothèquera sa maison pour la bonne cause : le ST de Stewart accolé au AX de Axtom donnera STAX. À l’époque Memphis est l’épicentre d'une ségrégation raciale encore très vivace dans certaines parties des Etats-Unis. Si au départ, Jim souhaite produire de la country, il est vite rattrapé par le rythm & blues qui dérive de ce qu’on appelait les « race records »- des disques produits pour un marché et un public noirs, contrairement aux « pop records » à destination des blancs. Un rythm & blues qui trouve ses racines dans le blues qui fut chanté par les esclaves dans les champs de coton de cette partie du Mississipi.

Pour faire la promotion de leur studio, le frère et la sœur ont la bonne idée de sortir les enceintes sur le trottoir. Il ne faut pas longtemps pour que le lieu devienne le QG de kids qui viennent écouter et danser sur les nouveautés. Mais surtout un aimant qui va attirer les jeunes musiciens, noirs et blancs, parmi les plus doués de la ville et de leur génération. Si le label accumule vite les tubes et les révélations (Rufus Thomas, The Mar-Keys, Otis Redding, Isaac Hayes), il va - contrairement à son principal concurrent de l’époque, la fameuse usine à tubes Motown de Detroit - s’imposer comme un des acteurs du militantisme afro-américain avec des artistes engagés et un son plus fidèle au blues que les productions de son principal rival. Comme le résume Al Bell, figure emblématique du label : « La musique de Stax était une sorte de remède qui venait soigner les douleurs causées aux noirs par la société. Stax s’inscrivait dans la continuité des droits civiques à l’antipode de notre concurrent, la Motown, qui faisait une musique plus édulcorée, une sorte de pop blanche chantée par des noirs histoire de plaire aux blancs de la classe moyenne et ainsi passer sur les radios blanches. La musique de Stax, c’était tout le contraire, c’était une musique brute qui sortait des tripes de nos églises au fin fond du Mississipi. »

Rufus Thomas & Carla Thomas : « Cause I Love You » - 1960

A l’époque, Rufus Thomas est une petite star de Memphis - à la fois musicien, chanteur, DJ, comique et danseur - qui se définit comme « le plus vieil adolescent du monde » et considéré comme un des fondateurs du rythm & blues moderne. Le patron de Stax, malin, se dit qu’enregistrer un disque avec Rufus sera le prétexte pour que ce dernier le diffuse dans son émission de radio et fasse connaître le label. Et il voit juste ! Enregistré avec la fille de Rufus, « Cause I Love You » est le premier titre vocal signé Stax à connaître un énorme succès. Au point que l’imposant label Atlantic Records va soudainement s’intéresser à Stax et le distribuer à travers toute l’Amérique, lui offrant un rayonnement précieux.

The Mar-Keys : « Last Night » - 1961

Parmi la bande de jeunes qui s’ébroue régulièrement autour de la boutique de disques Satelllite Records, il y a le propre fils - Charles « Packy » Axton - d’Estelle. Un grand fan de rythm & blues qui, accompagné de 6 musiciens va monter les Mar-Keys. Un groupe dont le premier single, « Last Night » va entrer dans l’histoire de Stax en se hissant à la deuxième place des charts R&B et la troisième du hit-parade pop. Steve Cropper, un des guitaristes, déclarera : « J’ai su rapidement qu’on tenait un tube car c’était dansant. Quand je l’ai fait écouter à ma mère et que je l’ai vu se dodeliner, j’ai su que ce serait un succès. » Rapidement Charles Axton et sa bande vont devenir les musiciens attitrés de Stax et participer à l’enregistrement de nombreux projets, groupes et artistes, qui passent par le studio. C’est à partir de ce morceau que Jim Stewart se désintéressera de la country pour ne plus se consacrer qu’au R&B, ancêtre de la soul qui fera le succès de Stax.

The Booker T & The MG’s : « Green Onions » - 1962

Booker T. Jones, jeune noir de 19 ans habitué de la boutique de disques attenante au studio, est un prodige de la musique qui ose un jour passer la porte de chez Stax pour proposer son aide. Bassiste de formation, il sait jouer de tout, de la guitare au trombone, mais c’est son aisance aux claviers qui va le rendre célèbre. Entouré d’un autre musicien noir, Al Jackson à la batterie, et deux blancs, Steve Crooper à la guitare et Donald Dunn à la basse, ils décident, en attendant un chanteur qu’ils doivent enregistrer, de jammer. En sort un instrumental incroyable, porté par le premier groupe vraiment mixte de l’histoire de la musique américaine qui résume pile-poil la philosophie de Stax : s’entourer des meilleurs musiciens sans considération de la couleur de peau.

Sam & Dave : « Hold On, I’m Coming » - 1966

Signé sur Atlantic Records, ce jeune duo prometteur voit d’un très mauvais œil (on est en 1964) le désir de leur maison de disque de les envoyer enregistrer à Memphis dans les studios de Stax, eux qui rêvaient d’un studio dernier cri à New York. Mais avec Isaac Hayes au piano et David Border aux paroles, plus les musiciens réguliers du studio, ce grand mix va donner des merveilles. L’histoire raconte que Dave serait parti aux toilettes au moment où Isaac tenait aux claviers une mélodie qu’il ne voulait pas lâcher, et qu'il lui aurait crier de revenir vite derrière le micro. Ce à quoi ce dernier aurait répondu « Hold on, I’m coming » qui deviendra le refrain d’un tube monstrueux et lancera la gloire de Sam & Dave, surnommés à raison, The Double Dynamite.

Otis Redding : « The Dock Of The Bay » - 1968

Arrivé par hasard aux studios Stax, accompagnant un artiste venu y travailler, Otis, à peine 21 ans, force le passage et supplie les ingés son de lui laisser sa chance et enregistrer un morceau. C’est le choc : sa voix inimitable et magique, son sens du rythme insaisissable laisse tout le monde bouche bée. Mais le destin n’est pas de cet avis, et Otis, une des plus belles voix de la soul music de tous les temps, meurt à 27 ans dans un accident d’avion, marquant une immense perte pour Stax et le monde de la musique. Sorti quelques temps après sa mort, « The Dock Of The Bay », son plus gros succès à ce jour, est la preuve ultime de cet immense drame.

Isaac Hayes : « Walk On By » - 1969

Début 1968, Stax est au cœur d'émeutes qui transforment Memphis en poudrière, après la mort accidentelle de deux éboueurs noirs, qui déclenchent de vives protestations. Le 4 avril, l'assassinat de Martin Luther King, qui s’est rendu à Memphis pour soutenir le mouvement de contestation, met la ville à feu et à sang. Déjà dévasté par la disparition brutale d’Otis Redding, Stax transforme son logo en main noire qui claque des doigts, signe de son engagement politique. Isaac Hayes, perturbé, reclus dans le silence pendant un an, enregistre « Hot Butter Soul » son premier album solo, avec l’incroyable « Walk On By », titre ovni pour l’époque, long de 17 minutes, qui marquera l’ADN de la soul music à tout jamais.

« Stax le label soul légendaire » sera diffusé le 26 juillet sur Arte à 23h30 et disponible en streaming jusqu'au 24 septembre 2019.

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