YSL dans son studio. Avec l'autorisation du Musée Yves Saint Laurent.

le nouveau musée saint laurent explore l’univers d'un créateur torturé

L'exposition parisienne navigue des pièces les plus marquantes du designer aux détails les plus discrets de son bureau et son atelier, reproduits à l'identique.

par Rory Satran
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05 Octobre 2017, 9:01am

YSL dans son studio. Avec l'autorisation du Musée Yves Saint Laurent.

Entre 1962 et 2002, chaque défilé de Saint Laurent fut précédé par la livraison d'une boîte contenant un cœur incrusté d'un diamant et d'un rubis, un bijou attaché par Saint Laurent à son look préféré de la collection. Un peu comme un bouton « j'aime » qui resterait secret. Cet étrange bijou difforme orné d'un rubis brut est visible au Musée Yves Saint Laurent de Paris. Ce souvenir précieux, exposé derrière une vitre en plexiglas, montre l'âme investie par Saint Laurent dans son travail, un don absolu n'allant pas sans son écrasant lot de tourments.

Photographie Luc Castel.

Le nouveau musée qui ouvrait hier dans son ancien atelier de couture délaisse la brume de drogues et de drames dissipant trop souvent l'héritage du créateur pour mieux se concentrer sur son impressionnante carrière. Comme tout ce qui concerne le travail de Saint Laurent, ce projet a été rigoureusement supervisé par Pierre Bergé avant qu'il ne s'éteigne le mois dernier. C'est donc Madison Cox, le veuf de Pierre Bergé, qui en a repris le contrôle dans la dernière ligne droite.

Photographie Luc Castel.

Saint Laurent et Bergé sont connus pour avoir fait partie des plus grands collectionneurs d'objets au monde. Il est donc logique que leur héritage soit conservé dans un hôtel particulier immaculé, orné de détails parfaits : ici, un livre d'or couleur crème, là, d'imposants chandeliers noués de rubans noirs. La plupart des objets d'art appartenant au couple ont été vendus en 2009 lors d'une vente aux enchères restée célèbre, peu de temps après la mort du créateur. Mais de précieux objets demeurent, comme un célèbre Picasso ou quatre toiles de Warhol imprimant l'éclatante jeunesse du visage de Saint Laurent.

Photographie Luc Castel

L'intention du musée est de raconter comment une maison de couture et de prêt-à-porter travaillait à la fin du 20ème siècle. On peut y regarder des films mettant en scène les acteurs important de cet univers, discutant des défilés, des relations presse, du processus de vente. À côté de ça, de ravissants exemples de broderies et de joaillerie sont exposés. Mais plus édifiant encore, c'est le sanctuaire intime de Saint Laurent qui est exposé : son bureau privé, son atelier, reproduits comme ils l'étaient en 2002, au moment où le créateur prenait sa retraite. On y retrouve donc la gamelle utilisée par sa succession de chiens (qui s'appelaient tous Moujik), un carnet d'adresses ouvert à « Lemarié Plumier », enseigne renommée pour son travail des plumes, ou ses lunettes en écailles de tortue. On aime à Paris cette technique de mise en scène post-mortem (l'appartement de Coco Chanel, l'atelier de Brancusi). Comme si les artistes étaient encore là avec nous, dans les murs de leurs anciens temples, et qu'on pouvait y sentir des bouffées créatives.

En termes de vêtements, l'exposition propose un tour des plus marquants de la carrière du créateur. Chaque pièce montrée est un prototype créé pour un défilé. Les robes sont donc petites, et l'exacte reproduction de la vision d'Yves Saint Laurent. Les designs étaient ajustés plus tard aux clients. L'expo qui se tient jusqu'à l'automne prochain, s'ouvre sur quatre incontournables, preuves de l'influence de Saint Laurent : le smoking, la tunique « Saharienne », la combinaison et le trench en cuir. Sa toute première collection est montrée dans le détail, accompagnée de tous les croquis et les notes qui ont participé de sa création. Et le seul fait de parcourir l'écriture précise du designer suffira à satisfaire les plus curieux (comme vous, si vous lisez encore).

Robe hommage à Piet Mondrian. Photographie Alexandre Guirkinge

Avec tout ce que l'appropriation culturelle soulève comme débats houleux aujourd'hui, il est intéressant de revisiter les pièces « exotiques » de Saint Laurent – les vêtements qui, au fil du temps, sont allés piocher dans différentes cultures. En 1970, le créateur composait une tunique violette au style chinois, associée à un pantalon distinctement français. Ses collections d'inspirations russes ou africaines étaient vues comme des tours de force à l'époque. Nul doute qu'elles seraient problématiques aujourd'hui. La mode est faite pour s'auto-référencer, pour être refaite, retravaillée, et étudier ces pièces semble indispensable pour les jeunes étudiants en mode qui se questionnent sur leur rapport au monde, aux cultures lointaines. Ils auront tout autant à prendre du progressisme d'Yves Saint Laurent : il a été l'un des premiers à mettre en avant des mannequins noirs.

Croquis combinaison. Avec l'autorisation du Musée Yves Saint Laurent.

L'exposition se termine sur une pièce sombre, presque effrayante, qui vient explorer les « fantômes esthétiques » du couturier : Matisse, Van Gogh, Picasso, Mondrian. Tous ceux qui ont alimenté son insatiable quête de beauté, le menant parfois près de la folie. Les robes inspirées de ces artistes sont accompagnées d'une vidéo, incroyablement émouvante, du discours qu'Yves Saint Laurent a donné la veille de sa retraite. « C'est aussi à ces fantômes esthétiques que je dis au revoir, y assure-t-il. Je les connais depuis que je suis enfant, et j'ai choisi ce merveilleux métier pour vivre avec eux. »

YSL dans son studio. Avec l'autorisation du Musée Yves Saint Laurent.
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