loïc prigent dévoile pour la première fois les dessins d’yves saint laurent

La Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent ouvre ses armoires dans lesquelles sont conservés les croquis du couturier. Dans un nouveau documentaire, Loïc Prigent nous fait découvrir l'œuvre de l’artiste avec un nouveau regard.

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26 septembre 2017, 9:07am

« C'est la combinaison de deux obsessions qui m'a conduit à réaliser ce documentaire : les dessins de mode et Yves Saint Laurent. J'ai toujours eu une admiration folle pour ceux qui savent dessiner » indique Loïc Prigent. « Et je suis toujours à l'affût de choses concernant Yves Saint Laurent qui n'auraient pas encore été filmées ». Premiers dessins d'enfance, poupées de papier, croquis d'essai, silhouettes d'une modernité folle, planches de haute couture, gouaches pour le Music-Hall, l'opéra et le théâtre, bandes-dessinées de La vilaine Lulu et autres surprises (notamment des silhouettes masculines !) : Loïc Prigent a filmé « des milliers d'éblouissements, des milliers de vertiges jusqu'à sa dernière collection en 2002 ». Des centaines de milliers de dessins sont conservées dans les tiroirs de la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent : « 200 000, 300 000, on ne sait pas » lance Pierre Bergé au début du film. « Le plus surprenant c'est la masse de dessins. Et dans toute cette masse, il n'y a pas un dessin que je n'ai pas trouvé extraordinaire. Pendant le tournage, c'était la crise cardiaque. Il fallait y aller à la « Ventoline ». Cette fois-ci, je suis vraiment tombé dans le panneau du documentariste béat devant son sujet », raconte le réalisateur.

C'est l'œuvre d'un artiste attaché aux moindres détails qui s'étale sous nos yeux. Chacun des protagonistes interrogés – Pierre Bergé bien sûr (le seul autorisé à manipuler les dessins sans gants blancs, rendus obligatoires par les normes muséales), l'historien de la mode Olivier Saillard, la biographe Laurence Benaïm, Monsieur Jean-Pierre ancien Premier d'atelier (tailleur) et Madame Catherine ancienne Première d'atelier (flou), les collaborateurs Paule Monory et Elie Top et d'autres – louent l'intransigeance du couturier. « Son coup de crayon est rapide, nerveux, vivant. Sans aucun doute, il sait ce qu'il fait », indique Loïc Prigent. « Connaissant le personnage, il fallait lui montrer les choses parfaites, on sentait qu'il n'était pas question de lui montrer de l'à-peu-près » confie Monsieur Jean-Pierre. « Vous ne l'auriez jamais vu céder sur rien » affirme Pierre Bergé qui rajoute : « c'est un général d'empire qui nous a conduits de victoire en victoire ». Celui qui nous a quittés le 8 septembre dernier apparaît ébloui par certains dessins qu'il n'avait encore jamais vus quand il en écarte d'autres, jugés plus faibles. « Vous lui disiez quand vous n'aimiez pas ? » demande Loïc Prigent, ce à quoi Pierre Bergé répond « Jamais ». À l'écran, on voit le coup de crayon du créateur évoluer. « Pendant longtemps le trait est resté très années 50. Puis, dans les années 70, les dessins sont très colorés, ce doit être l'effet des psychotropes ! Dans les années 80, la silhouette est très épaulée et elle se met à marcher, » détaille Loïc Prigent. On découvre aussi les traits de crayon rageurs du créateur quand il raye des croquis commerciaux destinés à la presse, reproduits par un autre dessinateur et jugés médiocres (collections automne-hiver 1959 et 1960, pendant ses années à la tête de la maison Dior) ou ses tentatives de croquis avortées. « C'est comme le manuscrit du chef-d'œuvre d'un écrivain dans lequel on découvrirait les ratures ou les paperolles ».

Ces dessins racontent l'histoire de la mode Yves Saint Laurent, dont le documentaire retrace avec minutie les principaux épisodes, mais ils sont aussi de fabuleux témoignages de l'histoire de la mode tout court. « Jusqu'à 2002 inclus, il a tout dit, tout a été fait, c'est pour ça que c'est extraordinaire, il a posé les bases de toute l'industrie de la mode d'aujourd'hui » affirme Pierre Bergé. Au documentariste de corroborer ses propos : « Ce qui est surprenant c'est l'hyper-actualité de ses silhouettes. Pendant le tournage, c'est ce qui nous a le plus frappés. On pourrait tout à fait les retrouver dans les vitrines des boutiques d'aujourd'hui. Avec leur âge, on devrait les considérer comme caduques mais ce n'est absolument pas le cas. J'aime la mode aussi parce qu'elle se démode mais il faut reconnaître que nous sommes là devant la matrice d'une mode encore tout à fait valable ».

« C'est aussi un documentaire sur la personnalité d'Yves Saint Laurent. À travers ses dessins, c'est sa vérité à lui qui parle, sans filtre », poursuit le réalisateur. Surprise : la foule de croquis contient aussi des dessins privés du couturier. Comme ce cahier d'illustrations et de poèmes inédit, perdu dans les archives, baptisé « L'Amour » et daté de 1950 (le couturier avait alors 14 ans), aux dessins très sensuels et aux paroles prémonitoires. « Quand on a lu ce texte à voix haute pendant le tournage, on était comme hypnotisé ». Comme un héros de tragédie, le couturier semble avoir dessiné sa vie avant de la vivre : « Mais qu'as-tu depuis quelque temps / Je te trouve changé ; Tu es blême / Serais-tu malade ? Que tu es pâle !/ Ah ! Je vois Monsieur en a assez ! (…) Cesse donc cette vie si laide ! »

À ce jour, la Fondation n'a pas fini d'inventorier tous les dessins du créateur.

Les dessins d'Yves Saint Laurent réalisé par Loïc Prigent. Dans le cadre du Fashion Week-End d'Arte. Diffusion dimanche 1 er octobre à 23h05.