en espagne, les femmes prennent (enfin!) les rênes du rap

Actuellement florissant, le rap espagnol se conjugue désormais au féminin avec une génération de rappeuses bien décidées à mettre à mal le patriarcat.

par Maxime Delcourt
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30 Septembre 2019, 8:53am

« Nous sommes un groupe de rap qui aborde des thèmes sociaux en essayant de transmettre des messages féministes afin que les jeunes femmes aient des références rap auxquelles s'identifier ». D'emblée, le message d’IRA, quatuor originaire de Madrid, est clair : pour ces quatre comparses, qui ont décidé de prendre la parole d’une même voix, il s'agit d’endosser le plus sereinement du monde leur destin. Pour l’Espagne, pour les femmes, pour les aspirantes rappeuses et pour la classe moyenne. « Nous sommes issues de la classe ouvrière en Espagne, avec tout ce que ça implique de galère. Si, à ça, on ajoute notre statut de femme dans un système régi par le capitalisme et le patriarcat, on vous laisse imaginer le tableau… »

Si les rappeuses d’IRA ne se montrent jamais méfiantes au moment où les médias s’empressent de leur coller l’étiquette de « rap conscient », Elvirus, Satira, Medea et Raissa n’aimeraient surtout pas se retrouver sous le feu des projecteurs pour les mauvaises raisons. Elles savent qu’elles marchent sur des œufs, et prennent donc soin de préciser que leur collectif reste avant tout un projet musical, un moyen pour elles de lâcher leurs problèmes du quotidien et de donner vie à leurs aspirations artistiques. Sauf que le hip-hop d’IRA semble indissociable de l’actualité politique. À chaque question, à chaque remarque, leur conscience sociale refait surface. Ainsi, lorsqu'on leur demande à quoi ressemble la scène hip-hop à l'heure actuelle en Espagne, leur réponse fuse : « Il y a actuellement plus de visibilité pour les femmes, mais on ne peut pas encore parler d'égalité ou d'équité, le fossé entre les sexes reste énorme. En particulier, justement, dans le hip-hop, où de nombreuses artistes sont absentes des programmations de festivals. »

Des raisons d’espérer, pourtant, il y en a : ces dernières années, outre IRA, la scène espagnole a également accueilli dans ses rangs des figures atypiques, telles que La Reina Del Brillo, Mala Rodriguez (présente depuis la fin des années 1990 et célébrée par Barack Obama en personne), Nathy Peluso ou Tribade, quatuor féministe, queer et auteur d'un premier album en février dernier nommé Las Desheredadas. Soit un disque composé dans l'idée d'offrir une bande-son aux « défavorisés » de la société espagnole, et particulièrement à ces femmes opprimées au sein d'un système qui nuit à leur affirmation. « La Purga », brûlot revendicatif publié sous forme de single, en atteste avec éclat. Leurs interviews également. Comme celle donnée dernièrement à Madame Rap où le quatuor se définit comme un collectif de « rappeuses queer, si on entend par "queer" le fait de parler d’un féminisme autonome qui inclut toutes les identités trans, gay et dissidentes ainsi que les notions d’antiracisme et d’anticapitalisme. »

Alors que la scène hip-hop espagnole a longtemps été portée par les hommes, la tendance change peu à peu grâce à ces rappeuses déterminées à clamer haut et fort leurs revendications. « Si vous voulez la paix, préparez la guerre », rappent d’ailleurs les Madrilènes d’IRA. Mais ce phénomène dépasse largement les frontières de la capitale. Ces prises de position, cette soif créative, cette prise de pouvoir en quelque sorte, on la ressent aux quatre coins du pays : du côté de Barcelone avec Tribade, à Valence avec Machete en Boca ou encore à Majorque avec Chanel, la « Trap Queen », tel qu'on la surnomme en Espagne grâce à ses morceaux qui se réapproprient les codes du hip-hop masculin (l'appât du gain, l'egotrip, etc.) pour mieux encourager l'indépendance des femmes.

« Vous soutenez les massacres, la drogue et l'alcool, mais vous vous offensez à la vue d'un mamelon ? »

On demande alors aux membres d’IRA si on peut parler de toutes ces artistes comme d’une communauté, et leur réponse se veut lapidaire : « La musique nous a permis de rencontrer de nombreuses camarades et de connaître leur travail, que nous admirons également », se réjouissent-elles, toujours d’une même voix. Avant d’insister sur un point, crucial à leurs yeux : « Être capable de tisser des réseaux d’unité et de sororité parmi les femmes est quelque chose d'indispensable pour nous et notre musique. Cela fait partie de nos valeurs et de nos objectifs. Unies, nous sommes plus fortes ».

On comprend ainsi que toutes ces artistes ont laissé derrière elles toute notion de compétition – celle qui nuit au mouvement, celle qui créé des castes et finit par faire de l’ombre au message originel. En 2017, toutes pleuraient ainsi la disparition de Gata Cattana, probablement la rappeuse la plus en vue depuis le mitan des années 2010. Il y a quelques mois, Machete en Boca, Tribade et IRA se mobilisaient même au nom de la liberté d'expression avec le projet Los Borbones Son Unos Ladrones. L’essentiel étant d’être ensemble, qu'importe si certains collectifs font dans la trap, si d'autres puisent dans les rythmes latins ou caribéens, ou d'autres encore dans le rap traditionnel. L’idée, c’est de créer des espaces de dialogue, d’établir des connexions et d’être toujours sur la brèche des combats à venir. Après tout, comme le rappaient IRA en 2017 sur « Mantenlo Patriarcal », vu presque deux millions de fois sur YouTube : « Jouer avec les femmes, c’est jouer avec de la dynamite ».

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