Photographie Zoé Joubert

enchantée julia, la « meuf bouclée » de la chanson française

Avec ses premiers singles et ses quelques duos (Prince Waly, Tengo John et Luidji), Enchantée Julia séduisait avec son univers néo-soul. Avec « Boucle », la Française franchit le cap du premier EP, et c’est très beau comme ça aussi.

par Maxime Delcourt
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08 Novembre 2019, 11:01am

Photographie Zoé Joubert

Au printemps dernier, lorsque Prince Waly nous parlait des femmes qui ont changé sa vie, le rappeur de Montreuil évoquait Enchantée Julia comme une « femme très, très talentueuse, qui déborde d'idées ». Et c’est vrai qu’à l’écoute de son premier EP, Boucle, cette dernière impose une esthétique presque inédite au sein du paysage musical français, quelque chose qui l’inscrit dans un univers à la fois R&B et soul sans que l’on puisse pour autant la rapprocher de quelques figures du genre : aux peines de cœur de Wallen ou Kayna Samet, elle préfère les chansons à textes de Claude Nougaro, aux vibes du R&B traditionnel, les productions organiques d’Erykah Badu et Kali Uchis.

À l’écouter parler, on comprend ainsi qu’Enchantée Julia est une artiste qui aime les concepts : « Le titre de l’EP fait bien entendu référence à mes cheveux, mais le mot « boucle » peut également renvoyer au cycle de la vie, aux boucles musicales, systématiquement présentes en conclusion de mes morceaux ». Mais on comprend aussi que cette fille du Sud apprécie les « textes abstraits, presque métaphoriques parfois », et sa vie à Paris. « Ça fait des années que j’habite du côté de La Chapelle, si bien que j’ai presque l’impression d’être une enfant du 18ème arrondissement. Je suis une vraie Parisienne, désormais. » Tout ça méritait bien évidemment qu'on la rencontre, quelques jours avant la sortie de son EP, le 15 novembre prochain.

« Être une vraie Parisienne » , ça veut dire quoi pour toi ?
Oh, c’est un raccourci, bien sûr. C’est une façon un peu ironique pour moi de dire que je fais désormais partie de ces gens qui n’ont pas le temps, qui sont speed et qui ne sont pas solidaires (rires). En vrai, on sait tous qu’il n’y a que très peu de « vrais » parisiens, la majorité sont des expatriés. Cela dit, c’est vrai que Paris n’a pas une ambiance que j’apprécie énormément non plus : j’ai besoin de soleil, de nature, de traîner à l’extérieur avec mes chats. Je suis une fille du Sud.

Dans ce cas, pourquoi ne pas t’autoriser à y vivre ?
Le problème, c’est que tout est centralisé à Paris : les musiciens, les labels, les tourneurs, etc. Quand tu vends des millions de disques, ça va, tu peux te permettre de bouger, mais ce n’est pas encore le cas me concernant. Reste que ça ne durera pas : un jour ou l’autre, je me trouverai un pied-à-terre à Marseille.

Tu es arrivée à Paris très jeune. Ça s’est passé comment ?
Ça faisait plusieurs années que je rêvais de me barrer, donc j’étais comme une dingue. Dans le Lubéron, il ne se passait rien musicalement, je me faisais chier. Une fois arrivée à Paris, j'ai vécu avec ma grande sœur, elle me sortait, tout était facile. Autant te dire que je me foutais du mauvais temps ou d’être serrée dans les transports : je vivais mon rêve, et je rencontrais tout ce vivier de musiciens parisiens.

Est-ce qu’on peut dire que tu es une enfant de la balle, dans le sens où tes parents avaient fondé un festival de musique classique ?
Ah oui, carrément ! Bon, j’ai deux sœurs qui ne sont pas du tout dans le domaine artistique, mais me concernant, je n’ai jamais été intéressée par l’école, j’ai toujours eu envie de créer. Depuis que je suis petite, j’écris des chansons, je dessine, je mets en place des pièces de théâtre. J’ai toujours vu mes parents fédérer, faire des spectacles, inviter des musiciens et écouter presque tous les types de musiques : ça m’a évidemment inspiré.

Au point de t’être créée à Paris ta propre communauté d’artistes avec Terrenoire, Prince Waly ou Saintard, dont tu es proche ?
Avec les gars de Terrenoire, on se connaît depuis très longtemps, on a un lien très fraternel. C’est à leurs côtés que j’ai commencé à écrire sérieusement des chansons en français, donc ils ont joué un rôle très important dans mon évolution. Ensuite, tout est une question de hasard. Quand j’ai sorti le clip de « Dunes », j’ai fait en sorte de développer une esthétique assez poussée et ça a visiblement interpellé les gens. J’ai enchaîné avec « 45 Tours », le morceau avec Prince Waly, et les collaborations ont commencé à se mettre en place. Ce qui est pour le mieux : si je fais de la musique, ce n’est pas pour être seule dans mon coin, j’adore ce partage.

Tu as eu pas mal de petits projets avant Enchantée Julia. Pourquoi as-tu mis autant de temps avant de t’affirmer en solo ?
Il m’a fallu du temps pour être prête artistiquement à bondir et à me lancer sur le devant de la scène. Je pense que j’avais besoin de faire la paix avec moi-même avant d’être dans la lumière. Mais oui, tu fais bien de le préciser : je ne suis pas une petite chanteuse qui débarque. Ça fait six ans que je suis intermittente, que je vis de ma pratique artistique, et plus rien ne m’arrêtera.

Ton premier EP s'appelle Boucle , une référence assez évidente à ta coupe de cheveux. C'est important d'imposer ta personnalité à travers cet attribut physique ?
C’est bête, mais j’ai l’impression que c’est le truc qui me singularise. Ça permet de me reconnaître : je suis la meuf bouclée (rires). Pour la petite histoire, c’est juste que je me suis longtemps défrisée les cheveux, pendant sept ans je crois. J’étais complexée par mes boucles, ce n’était pas forcément la mode et les gens se foutaient de ma gueule. Le fait d’arrêter de les défriser, ça a déclenché l’envie en moi de me lancer en solo. Je me sentais bien dans ma peau. Cet EP, c’est donc une façon pour moi de sortir de la tête de l’eau, de montrer que je suis prête à recevoir les bonnes comme les mauvaises critiques. D’apparaître telle que je suis, en quelque sorte. Un peu comme si je disais : « Enchantée, c’est moi, Julia ! »

J’ai l’impression aussi que tu cherches à te démarquer de l’esthétique R&B à laquelle pas mal de médias tentent de te rattacher…
Oui, j’aimerais que mes morceaux soient reconnus avant tout pour ce qu’ils sont : des chansons, qui n’ont pas grand-chose à avoir avec le R&B. Je ne chante pas mes peines de cœur et ne fais pas vibes avec ma voix. Je pense au contraire être une chanteuse à textes, une artiste particulièrement influencée par Claude Nougaro. Donc oui, j’estime qu’il y a un énorme fossé entre des artistes comme Wallen ou Kayliah et moi.

Pendant longtemps, les chanteuses de R&B en France ont été limitées au simple rôle d’interprète. C’est peut-être ce qui te fait peur, finalement ?
Le problème, c’est que l’on n’a pas de références en France concernant le R&B. Moi, bien sûr que j’ai écouté des artistes comme Wallen étant gamine, mais je me rapproche finalement plus des Nubians que de Vitaa ou Teri Moïse. Ici, on ne sait pas à quoi raccrocher une artiste R&B, on manque de figures fortes. C’est pourquoi je parlerais davantage de néo-soul me concernant, dans le sens où mes influences sont nettement plus américaines : D’Angelo, Erybah Badu, Kali Uchis, Daniel Caesar ou encore The Internet.

Tu as tout de même conscience d’arriver à un moment propice pour ce genre de musique ?
C’est vrai que si on considère Bonnie Banane, Yseult ou même Joanna, quelque chose se passe actuellement en France. Mais là encore, j’ai l’impression qu’on cherche à nous mettre dans le même panier alors que l’on propose tous une musique très différente les uns des autres.

Tu citais Nougaro. Ton morceau « Cinéma », c’est un hommage à l’un de ses plus grands tubes ?
C’est tout à fait ça, bien vu ! « Le cinéma », c’est sans doute pour moi la plus belle chanson du monde, je la chante constamment. Donc là, c’est un clin d’œil. Aussi, ça fait très longtemps que j’avais envie de faire une chanson autour du cinéma. Alors, quand on a discuté avec Luidji, lui aussi passionné par le 7ème art, on a rapidement choisi de se lancer sur ce thème.

Un autre morceau de l’EP s’appelle « Château de sable ». Tu as peur que tout cela puisse s’arrêter rapidement ?
Non, ce qui me fait peur, c’est la mort. J’en parle dans « L’au-delà », avec notamment ce métronome qui représente l’horloge, le temps qui passe. En revanche, je n’ai pas peur que ma carrière s’arrête. Je ne fais que de la musique et, même si c’est une partie très importante de ma vie, il y a des choses plus essentielles. Et puis ce n’est pas parti pour être le cas : maintenant que l’EP est terminé, je rêve de pouvoir enregistrer mon premier album dans un studio, avec du bon matériel et dans de bonnes conditions.

La réalité d’une artiste qui évolue en indé, c’est quoi ?
La réalité, c’est que la plupart de mes chansons sont faites chez moi, dans ma chambre, dans des conditions parfois sommaires, avec un micro à 50 balles… Rien n’est simple quand tu es en indé, mais c’est à moi de fédérer et d’inspirer les gens pour qu’ils m’écoutent et aient envie de travailler avec moi. Pour l’instant, ça ne se passe pas trop mal.

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