jil sander, grande prêtresse du minimalisme, s'expose pour la première fois

Une nouvelle exposition célèbre les 40 ans de mode de celle que l’on surnommait dans les années 90 « The Queen of clean ». Le directeur artistique Marc Ascoli et l’illustrateur sonore Frédéric Sanchez qui ont travaillé à ses côtés racontent l’exposition.

par Sophie Abriat
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23 Novembre 2017, 12:13pm

Vidéos des défilés, vêtements, photographies de mode, campagnes de pub, parfums et cosmétiques, bande-son signé Frédéric Sanchez, salle dédiée à l’architecture des boutiques : l’exposition est une immersion totale dans l’univers de Jil Sander. A cela s’ajoute même un jardin (de l’artiste Norbert Schoerner) réalisé à partir de paysages filmés par des drones depuis une propriété du nord de l’Allemagne, à Plöner See, où la créatrice a l’habitude de se ressourcer. Une section est également réservée aux liens entre la styliste et l’art contemporain (notamment à travers le mouvement « Arte Povera » représenté entre autres par les artistes Mario Merz and Alighiero e Boetti). Très tôt, la créatrice a collectionné des œuvres de Robert Ryman, Cy Twombly, Ad Reinhardtouou encore Mario Merz (avec qui elle a d’ailleurs collaboré dans le cadre de la Biennale de Florence « Looking at Fashion » en 1996). C’est le Musée des arts appliqués de Francfort, un bâtiment construit en 1984 et dessiné par l’architecte New-Yorkais Richard Meier qui abrite cette rétrospective. Il fallait bien une exposition d’une telle ampleur pour cette adepte du minimalisme qui a transformé notre façon de nous habiller.

Le curating – élaboré par la créatrice elle-même et Matthias Wagner K, directeur du Musée – recrée l’expérience Jil Sander. Cette dernière ne souhaitait pas une simple juxtaposition de silhouettes, déconnectées de leur contexte, sinon une expérience totale. Les deux partenaires ont travaillé pendant 18 mois à l’élaboration de cette exposition. Pour l’occasion, la styliste s’est replongée pour la première fois dans ses archives. Elle a demandé à Frédéric Sanchez – auteur des bandes-son de ses défilés depuis le début des années 1990 – de créer l’environnement sonore de l’exposition. « J’ai travaillé sur l’idée du déplacement du son à travers 10 programmations informatiques. Quand on se déplace, les sons évoluent – comme un nuage du son ou un parfum du son. Une forme d’architecture dans l’architecture, indique l’illustrateur sonore. Ensemble, nous avons pensé le son comme une enveloppe protectrice, une coque, qui accompagnerait les visiteurs. Comme quelque chose de tactile aussi. Cette exposition est une expérience sensorielle, une vraie expérience de mode : tous les sens sont mis à contribution. Je suis très touché que Jil m’ait donné cette opportunité car c’est rare de pouvoir aller ainsi jusqu'au bout des choses ».

Lily Donaldson par David Sims pour la campagne automne-hiver de 2004/2005

Des photos signées par les plus grands photographes de mode avec qui la créatrice a collaboré - Irving Penn, Peter Lindbergh, Nick Knight, Craig McDean, David Sims, Mario Sorrenti ou encore Jean-François Lepage – sont projetées sur les murs d’une salle immense. A la direction artistique de ces campagnes de pub : Marc Ascoli qui a travaillé pour Jil Sander pendant 12 ans à partir du début des années 1990. « C’était très émouvant de découvrir l’exposition et de revoir pour l’occasion l’équipe de Jil de l’époque. C’est une personnalité charismatique, qui met beaucoup d’intensité dans son travail. Il y a peu de femmes dans le secteur de la mode qui ont eu l’ambition de créer un tel univers. Cette exposition est une consécration de son travail », indique le directeur artistique. Dans l’exposition, les imagées créées par Marc Ascoli sont célébrées (on note la présence de quelques clichés jusqu’ici jamais dévoilés) : des images influentes et intemporelles. On pense entre autres à ces deux campagnes de pub (devenues aujourd’hui des posts classiques sur Instagram et Pinterest, indicateur de leur popularité !) : celle photographiée par Craig McDean avec Amber Valletta (automne-hiver 95-96) et celle shootée par David Sims avec Angela Lindvall (automne-hiver 97-98). « Ces images fonctionnent parce qu’elles sont réelles et incarnées. Ce sont justement cette émotion et cette incarnation qui sont recherchées aujourd’hui », souligne Marc Ascoli.

Campagne Jil Sander pour la collection Automne-Hiver 95/96 photographiée par Craig McDean et Amber Valletta

C’est en 1973 en Allemagne que la styliste lance sa première collection. Elle la présente dans la boutique qu’elle a ouverte cinq ans plus tôt à Hambourg. Coupes nettes, tissus de qualité (Jil Sander a suivi des études d’ingénieur textile), monochromes : la patte de celle que l’on surnommera dans les années 1990 « The Queen of clean » pour la précision et la pureté de son design est déjà là. En 1979, elle développe sa ligne de parfums ; « Woman Pure » et « Man Pure » deviendront des classiques. La créatrice invente un nouveau langage vestimentaire, définit une certaine façon de s'habiller. Jil Sander c’est « une signature » indique Marc Ascoli, « une grammaire » renchérit Frédéric Sanchez. Elle crée pour habiller les femmes indépendantes, actives et les invite à se libérer de l’ornement, du décoratif. « Si vous portez Jil Sander, vous n'êtes pas à la mode, vous êtes moderne », disait-elle à l’époque. Ses principes de conception - l'harmonie des proportions, la tridimensionnalité, l'euphémisme – constituent les bases de son design. L'habillement est chez elle le reflet de la conscience de soi. Pour Marc Ascoli « Jil Sander a vocation à raconter une attitude et pas seulement des vêtements. Avec elle, la personnalité des femmes est plus importante que les vêtements. »

En 1989, forte de son succès, son entreprise est cotée à la bourse de Francfort, elle défile alors deux fois par an à Milan. Le pull en V en cachemire et la parfaite chemise blanche deviennent ses best-sellers. En 1993, en collaboration avec l'architecte américain Michael Gabellini, la styliste imagine son premier magasin phare de 1000 mètres carrés à Paris, au 50 Avenue Montaigne. En 1999, elle vend sa marque à Prada, pour finalement quitter le navire six mois plus tard, suite à des désaccords avec Patrizio Bertelli, PDG et mari de Miuccia Prada. Coup de théâtre, elle revient en 2003 mais quitte une seconde fois l’entreprise en 2004. Raf Simons devient alors directeur artistique de la marque, perpétuant la mode minimaliste de la créatrice allemande. Il restera aux commandes du prêt-à-porter féminin et masculin jusqu’en 2012. En 2006, Prada vend la société à un groupe d’investissement britannique ; elle sera rachetée en 2008 par un groupe japonais. C’est aujourd’hui Lucie (ex codirectrice artistique de la mode femme chez Dior) et Luke Meier qui sont en charge de la direction artistique de la marque. « C’est un certain regard qui est donné à voir avec cette exposition. Un regard intimiste qui ne s’adressait en définitive qu’à un certain public à l’heure où la mode est aujourd’hui une industrie globalisée. C’est aussi une bonne leçon pour aujourd’hui : quand on veut plaire à tout le monde, on prend le risque de ne plaire à personne », souligne Marc Ascoli. « C’est une vraie proposition sur comment on peut montrer de la mode. Dans cette exposition, je n’ai rien senti de daté », conclut Frédéric Sanchez. L’exposition est d’ailleurs baptisée « Jil Sander : Present Tense ».

« Jil Sander: Present Tense » au Musée des arts appliqués de Francfort, jusqu’au 6 mai 2018.