Syd porte un manteau Joseph. Blazer Frame.  

syd tha kyd : la pop star que le monde n'avait pas vu venir

Timide et fière, simple et majestueuse, Syd Bennett a prouvé en passant par les rangs d’Odd Future, le devant de la scène avec The Internet et en sortant son premier album solo cette année, qu’elle était là pour changer son monde.

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nov. 16 2017, 11:09am

Syd porte un manteau Joseph. Blazer Frame.  

Cet article a été initialement publié dans le n°350 d'i-D, The Sounding Off Issue, Hiver 2017

Il y a des gens qui semblent destinés à la grandeur, nés pour devenir des pop stars. On irait jusqu’à croire qu’ils sont sortis du ventre de leur mère en dansant en rythme, tant chaque étape de leur vie n’est qu’un pas de plus vers la célébrité. Vers un sommet indéfinissable, flou, sur lequel ils finissent par se tenir debout, épuisés par ce qui leur en a coûté, observant l’alentour en se demandant « Ok, et maintenant je fais quoi ? » Pour d’autres, comme Syd Bennett, 25 ans, les choses semblent être arrivées presque par accident. « Oh non, s’amuse-t-elle quand on lui demande si elle s’imaginait un jour devenir l’une des voix les plus reconnaissables du R&B. Pas vraiment. »

Syd – que l’on connaît mieux sous le nom de Syd Tha Kyd – nous parle six mois après la sortie de Fin, son album acclamé par la critique, et un mois avant sa première tournée en solo. Fin est une pause, loin de son groupe nommé aux Grammys l’an dernier, The Internet, pour qui elle officie en tant que chanteuse. Mais cet album est aussi la dernière étape en date d’un voyage qui a mené cette native de Los Angeles du rôle de DJ pour les provocateurs d’Odd Future à celui d’artiste indépendante. « C’est plus dur de s’ennuyer quand tu es en groupe que quand tu es en solo, suggère Syd modestement. C’est cool d’avoir ces deux choses, tu vois ce que je veux dire ? »

Manteau Slim Barrett. Veste et pantalon Balenciaga. Pin's Bunney.

L’éducation musicale de Syd a commencé très tôt. Pas étonnant : elle a grandi avec une maman aspirante DJ et un père jamaïcain dont le frère – le producteur Mikey Bennett – a co-écrit le classique « Mr. Loveman » de Shabba Ranks et possédait plusieurs studios d’enregistrement à Kingston. « Les quelques fois où je suis allée en Jamaïque quand j’étais petite, je passais mon temps en studio, raconte Syd. À l’époque, je ne me disais pas ‘tiens, ça me donne envie de faire de la musique’, je voulais plutôt ouvrir un studio et faire comme mon oncle. Arriver dans une pièce, bouger un peu la tête et partir. »

À 14 ans, elle met la main sur son premier ordinateur portable et commence à s’essayer à la production dans la chambre d’amis de ses parents, transformée en studio de fortune. Elle y enregistre Travis, son petit frère, plus connu aujourd'hui sous le blaze de rappeur Taco, et fait circuler ses beats à d’autres musiciens locaux via MySpace. Rapidement, elle entre dans l’orbite d’un Tyler, the Creator encore adolescent, et le foyer parental de South Central devient rapidement le QG d’un collectif Odd Future encore naissant. Et Syd, qui autorise le groupe à enregistrer gratuitement chez elle, devient une figure intégrante du succès du groupe.

Veste et pantalon Celine. Gilet Raf Simons. Colliers Tiffany&Co, Valery Demure et à Syd. Baskets Vans.

Le reste fait partie de l’histoire du hip-hop : Odd Future ouvre ses portes à des artistes de la trempe de Frank Ocean et Earl Sweatshirt, signe chez Sony et devient rapidement une force dominante du rap west coast des années 2010. Comme Eminem ou les Sex Pistols avant lui, le groupe était brillant, aussi juvénile qu’il était précis et aussi contradictoire qu’il était intelligent. Et parfois aussi un peu problématique : les paroles de Tyler attirent l’attention et sont condamnées pour leurs relents apparemment homophobes. Des allégations que Syd est amenée à justifier, défendre ou expliquer, elle qui faisait son coming out en 2011 avec The Internet, dans le clip de « Cocaine ». « C’était bizarre d’être jetée là-dedans, raconte-t-elle aujourd’hui. Qu’on attende de toi que tu aies une opinion ou que tu représentes l’homosexualité dans le rap. C’est beaucoup de pression. »

Une pression qu’elle était prête à gérer ? « Non, pas du tout, répond-elle du tac au tac. Je ne pouvais pas m’exprimer là-dessus. J’étais très jeune, et pour être honnête, très ignorante sur tout un tas de chose. Je n’avais aucune fondation, aucun bagage qui me permette de parler de ça. Je n’avais pas les fondations en tant qu’être humain et en tant qu’artiste pour pouvoir parler de tout ça. »

Blazer Sandro. Jean APC. Colliers Tiffany&Co, Valery Demure et à Syd.

En 2015, Syd annonce son départ d’Odd Future, citant comme facteurs de départ le stress de la tournée et l’impossibilité de parler de son ressenti avec le reste du groupe. Aujourd’hui, elle ne dira que ça : « La plupart de ce que nous défendions à l’époque, nous le défendons encore, » puis elle rigole quand on souligne que le groupe à qui l’on a longtemps reproché sa rhétorique anti-gay a produit, avec elle, Frank Ocean et plus récemment Tyler, trois des figures queers les plus fortes du R&B actuel. « C’est marrant, ouais, s’amuse-t-elle. Ironique. »

Aujourd’hui, c’est son travail au sein de The Internet – ramification d’Odd Future qu’elle forme avec Matt Martians en 2011 – qui est au centre de ses préoccupations. Et Syd est contente d’avoir atteint un cap dans sa carrière. Maintenant, elle peut parler de sa sexualité comme elle l’entend. « Au début je mettais un point d’honneur à ne jamais en parler, parce que les gens n’écrivent que là-dessus ensuite. J’ai évité le sujet pendant longtemps. Et je trouve ça plutôt bien. J’ai le sentiment d’être regardée comme une artiste, pas juste comme une ‘artiste gay’. Mais maintenant que j’ai trouvé mon confort artistique, j’aimerais faire un peu plus pour la communauté. »

Manteau The Kooples. Blazer Casely-Hayford. Pantalon Carhartt WIP. Colliers Valery Demure et à Syd. Badge Bunney.

Et ça commence avec cet album solo, Fin. Un disque sensuel, charismatique, d’un R&B plein d’une âme qui voit Syd chanter sur le sexe, sur le corps féminin regardé par une femme. Un disque intime, féminin qui sort du lot en ce qu’il apparaît comme éminemment normal et pertinent au sein d’une scène hip-hop encore très hétéronormée. « J’ai beaucoup changé, ça c’est sûr, » assure Syd, évoquant cette nouvelle patte qui s’étend à Always Never Home, son récent EP, court mais sexy : un trio de chansons qu’elle n’a pas produit elle-même mais qu’elle voulait à tout prix sortir avant de s’engager dans son projet solo. « Mais au fond, je suis toujours la même. J’ai toujours les mêmes insécurités, je suis toujours vulnérable et incertaine sur beaucoup de choses. »

« Cette carrière m’a appris beaucoup de choses, j’ai parfois l’impression de tout savoir, et c’est à ce moment-là que je dois me rappeler que non. Après, tu sais, il y a peut-être une autre manière de voir les choses, peut-être que je regarde tout ça de manière un peu trop scolaire. Peut-être que je dois changer un peu les règles du jeu, essayer quelque chose de nouveau. J’en suis arrivée à un moment où je me dis ‘Ok, cool, j’ai sorti mon album solo. Maintenant je fais quoi ?’ » Il y a des gens qui semblent nés pour se poser cette question.

Manteau Givenchy par Riccardo Tisci. Jean Levi’s. Colliers Valery Demure et à Syd. .

Credits


Texte Matthew Whitehouse

Photographie Ronan McKenzie
Stylisme Carlos Nazario

Coiffure Jawara, Bryant Artists. Maquillage Lauren Reynolds. Assistance stylisme Kyanisha Morgan, Hannah Ryan et Pippa Atkinson.