Aijani Payne

Simone de Kunovich, le DJ iconoclaste et touche-à-tout

À l’occasion d’un mix conçu pour NTS Radio, on a voulu en savoir plus sur ce musicien, producteur et DJ versé dans l’expérimental et dont les influences vont du Japon au cinéma en passant par la scène club new-yorkaise.

par Patrick Thévenin
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04 Juillet 2022, 1:52pm

Aijani Payne

Originaire de Venise en Italie, mais désormais basé à Milan, Simone de Kunovitch est un DJ, producteur et cinéphile redoutable qui, depuis une dizaine d’années, ambiance les meilleures soirées milanaises quand il ne joue pas à l’autre bout du monde, que ce soit à Bangkok, New York, Tel Aviv, Berlin ou Paris, où son goût pour la house des années 90’s et les classiques disco, font des ravages sur le dancefloor. Un pied dans la mode, un autre dans la musique, Simone de Kunovitch est aussi un producteur de musique électronique innovante et expérimentale. Il signe sur des labels réputés et exigeants (comme Mondo Nuevo, fondé par Fantastic Man, la coqueluche de l’électro actuelle, ou Mule Records connu pour ses explorations vers une deep-house mentale et onirique) des morceaux qui floutent les frontières entre la dance music et les bandes son de film et s’apprête à sortir, iconoclaste avant tout, un gros track de hip-hop qui devrait secouer notre été.

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​Aijani Payne

Comment êtes-vous devenu DJ ?

Enfant, j’étais assez précoce, je dirais. À neuf ans, j'ai commencé à être fasciné par tout ce qui était considéré comme de la sous-culture. Tout ce qui me semblait underground m’attirait et m’intéressait et j'ai commencé à m'y plonger très tôt parce que mon cousin, batteur dans des groupes de death metal, a commencé à me nourrir de trucs bizarres. Ma première passion, c'était The Prodigy et comme c’était un mélange de différentes tendances et esthétiques - un peu punk, métal, électronique, hip-hop - j'ai commencé à explorer des directions différentes. J'ai d'abord commencé à faire du breakdance, puis du rap pendant longtemps, j’ai même participé à des compétitions de freestyle, et puis à 17 ans je suis devenu DJ parce que mes amis me disaient tout le temps : "Oh, tu as tellement de disques. Pourquoi ne viendrais-tu pas jouer pour ma fête d’anniversaire !“ À un moment donné, à force d’entendre constamment ce genre de demandes, j'ai acheté deux platines et j'ai appris à mixer.

Vous êtes plutôt vinyles ou mp3 ?

Je privilégie toujours les vinyles, et idéalement j’aimerais ne jouer qu’avec des vinyles. Mais ce n’est pas toujours possible aujourd’hui à moins d'être sûr qu'un technicien est sur place et que tout soit bien installé. Je ne compte plus les mauvaises expériences accumulées, où après avoir passé des heures à faire ma sélection de disques, puis porter un sac de disques qui pèse une tonne, j’ai découvert que les platines ne fonctionnaient pas correctement ou qu’ils n’y en avait tout simplement pas !

Vous jouez quel style de musique ?

En tant que producteur et compositeur, on m’associe pas mal à une house bizarre et assez psychédélique, ce que les anglais nomment “leftfield“ par commodité. Mais ma musique est plus lente, plus expérimentale aussi, je suis loin du style de la house de Chicago ou de celle d’un DJ mythique comme Frankie Knuckles. Pour mon travail, j’essaie de ne pas utiliser des sonorités connues - comme la techno de Detroit, la house de Chicago ou la UK Garage – mais je cherche plutôt dans mes origines et surtout dans l’héritage musical italien. C’est pour ça que j’ai commencé à échantillonner des bandes son de films italiens des années 70 et de la library music, histoire d’aboutir à quelque chose d’original, inhabituel, et qui me soit propre. Je viens de sortir mon dernier disque sur un label japonais très respecté et j’ai en projet un album qui devrait sortir après l’été. Par contre quand je mixe, je suis réputé pour jouer des morceaux vraiment fun, donc beaucoup de house music, mais aussi du disco, et énormément de classiques. Mon but, c’est que les gens s’amusent. En tant que DJ’s, nous avons une fonction sociale importante, notre but est de divertir les gens qui viennent en soirée et de les laisser repartir avec le sourire. Il faut à la fois amuser le public tout en lui offrant quelque chose d’intéressant, il s’agit de trouver le bon équilibre entre l’accessibilité de la musique que tu joues, les découvertes et les passages plus underground. C’est ma ligne de conduite et j’essaie de m’y tenir.

Un morceau que vous jouez tout le temps ?

Il y en a un que je joue beaucoup en ce moment dans mes sets, je suis tombé dessus un peu par hasard, c’est un remix dub d’un morceau des Spice Girls par le DJ new-yorkais David Morales, il a beaucoup travaillé avec elles dans les 90’s. Ce qui est bien avec cette version, c’est que ça ne ressemble pas du tout à un morceau des Spice Girls, et à chaque fois que je le joue, les gens deviennent fous sans s’imaginer un instant qu’ils dansent sur les Spice Girls.

Quelles sont les personnes qui vous ont inspirées ?

Mon premier modèle, c'était Jamiroquai. Quand j'ai vu le clip de “Virtual Insanity“ à la télé très jeune, je l’ai trouvé magique. Il avait tout, le look, la voix, la musique, il cochait toutes les cases et j’ai commencé à danser parce que je voulais faire comme lui. Je n’ai pas vraiment d’idoles dans ma vie, mais pour Jamiroquai je fais une exception.

Une qualité requise pour exercer votre profession ?

Il faut être sociologue et excessivement curieux. Et en même temps être sensible et avoir une empathie qui vous permet de saisir très rapidement l’ambiance sur le dancefloor et de jouer de telle sorte que les gens sortent épuisés d’avoir autant dansé. Même si dans la vraie vie les choses ne se passent pas toujours aussi bien et qu’il y a toujours quelqu’un pour venir vous demander de passer un disque de reggaeton alors que visiblement ce n’est pas du tout votre truc !

Vous êtes plutôt Berghain ou Panorama Bar ?

Je suis plus clairement un gars du Panorama bar. Le Berghain est trop intense pour moi, je suis une princesse, quand je descends au Berghain, après cinq minutes, je sens que l’ambiance est trop extrême pour moi. Par contre, j'adore le Panorama bar, je bois mon Bloody Mary, je danse au milieu de la piste. C'est là que réside mon cœur. Je suis plus New Yorkais dans l’âme, j'ai vécu à Berlin pendant plus de quatre ans mais j’aime toujours l’ambiance des clubs new-yorkais.

Un mantra qui vous guide dans l’existence ?

Ma phrase préférée est : “La répétition est une forme de changement“ qui vient d’Oblique Strategies, un jeu de cartes mis au point par Brian Eno dans les années 70. Je l’aime beaucoup car elle a plusieurs niveaux de signification et parce qu’elle s’applique à merveille à la house music qui est basée sur le principe de la répétition. Une répétition qui à un moment donné devient tout autre chose, crée un changement que vous n’avez pas remarqué. C’est très japonais comme manière de penser. J’aime leur obsession à répéter la même chose jusqu'à ce que ce soit parfait.

Où puisez-vous votre créativité ?

Ma principale source d'inspiration a toujours été le cinéma. J'ai d’ailleurs fait des études de cinéma avant de m’embarquer dans la musique. Pour moi c'est indispensable, c'est mon carburant. Je regarde quasiment un film par jour, sauf quand je voyage et pendant les week-ends quand je travaille. Un de mes disques était entièrement basé sur des références à des réalisateurs que j’aime comme Alejandro Jodorowsky, Werner Herzog, il y a même un sample du film “My Dinner With André“ de Louis Malle. Mon inspiration, c’est des films, des films et toujours des films ! Et notamment les films japonais dont je suis fan.

 Et les cinéastes italiens ?

Fellini est le numéro un dans ma liste. C'est un choix plutôt évident, mais c'est véritablement le maître. Je pense que c’est l'un des meilleurs réalisateurs quand il s’agit de plonger dans l'inconscient et “Huit et Demi“, en particulier, est le meilleur film que je connaisse sur le processus créatif, comme “La Dolce Vita“ est le portrait le plus complet de la société italienne après la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est intéressant, c'est qu'il a montré la décadence à une époque, les années 1960, qui étaient le sommet de l'âge d'or de la dolce vita italienne, révélant ce côté sombre et inattendu. Le film a beaucoup choqué l’Italie à l'époque, tout le monde gagnait de l'argent, la vie était belle, tout était parfait, il n’y avait pas de crise, rien. Et puis Fellini arrive et dévoile ce côté apocalyptique et angoissant, mais surtout montre où la société se dirige. Fellini était un prophète.

Un réalisateur français que vous aimez ?

Mon film préféré de tous les temps c’est “Playtime“ de Jacques Tati, qui représente l'équilibre parfait entre le film d’action et le film psychologique, c’est très Charlie Chaplinesque d’une certaine manière, et la critique de la société que formule Tati est subtile et ironique. C'est vraiment la perfection.

Vous avez dans l’idée de composer des bandes originales pour le cinéma ?

Ce serait un rêve et c'est un peu l’objectif que je me suis donné, le but final de mon parcours. À un moment donné, je sais que j’aurais envie de m'impliquer davantage dans le cinéma, d’écrire de la musique ou de réaliser un film. Alors ça se fera peut-être dans 10, 15 ou 20 ans, mais ça se fera. D’ailleurs, ce sera un film de zombies.

Pensez-vous que danser peut rendre le monde meilleur ?

Tout à fait, la danse peut sauver le monde. Je ne veux pas être apocalyptique et pessimiste, mais je crois que nous nous dirigeons vers la fin de la société occidentale, je pense que notre temps est révolu. J’ai toujours cette image de fin du monde qui me hante, avec une énorme rave où les survivants dansent sur les ruines de la planète. Si je réalise un jour un film de zombies, il commencera par une rave énorme sur les ruines d'un immense édifice en béton.

Crédits

Photographer Aijani Payne

Stylist Dan Sablon

Mode Raf Simons

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