Sébastien Jondeau raconte 20 ans auprès de Karl Lagerfeld

Il était son garde du corps, son chauffeur et son confident. Deux ans après son décès, Sébastien Jondeau raconte dans un livre sa relation avec le créateur. L’occasion, surtout, de faire le point sur son propre parcours pour mieux préparer la suite.

par Claire Beghin
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29 Janvier 2021, 4:02pm

Si ça avait été un film, on l’aurait presque trouvé clichée, cette histoire d’un mec de cité qui croise la route du créateur le plus célèbre au monde et voit son destin transformé. C’est pourtant bien comme ça que ça s’est passé. Et ça valait bien un livre. « Un livre sur moi, plus qu’un livre sur Karl. » prévient Sébastien Jondeau. Deux ans après la mort du créateur, il publie Ça va, cher Karl ?, un récit détaillé des vingt années passées à ses côtés, comme assistant d’abord, puis comme chauffeur, comme garde du corps, homme à tout faire et finalement, et même surtout, comme confident et comme ami. Le processus a été dur. « Après le départ de Karl, j’avais pas du tout envie de ça. » admet-il.

Nous sommes dans les locaux de la marque Karl Lagerfeld, dans le 7ème arrondissement de Paris. Partout, les images du Kaiser subsistent : ses photographies, des figurines pop à son effigie, une reproduction XXL de la bouteille de Coca Light qu’il avait dessinée, ou de la une du numéro de Libération qu’il avait entièrement illustré, en 2010, et dans les pages duquel le journaliste Laurent Joffrin vantait la profondeur et l’acuité d’un homme qui « donne sur chaque sujet un avis argumenté sans jamais quitter un ton de légèreté et de drôlerie ». Cette légèreté aussi, elle transparait dans les locaux. Sur la porte du bureau de Caroline Lebar, directrice de la communication et amie de longue date, un écriteau déchiré dans un morceau de carton annonce « Caroline Lebar de chocolat », dans cette écriture si identifiable qui à elle seule traduit l’exubérance du personnage qu’était Karl Lagerfeld.

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C’est sur tout ça que Sébastien Jondeau doit faire le point aujourd’hui. Et le travail est colossal. « Je suis en train de commencer à ranger tout ça, avec une thérapeute. » dit-il. « Je pense que je trimballe beaucoup de choses, pas que ma vie avec Karl, mais aussi tout ce qu’il s’est passé avant. » Il a co-écrit son livre, dont le titre est un clin d’oeil au SMS qu’il envoyait à Karl Lagerfeld chaque matin, avec la journaliste Virginie Mouzat. Au mois de mai dernier, ils se retrouvent chaque jour six heures, pendant trois semaines, et s’attellent à la tâche de raconter l’histoire. « La première demande de Seb, tout de suite, c’était de faire quelque chose de digne, de chic, de respectueux. » nous explique-t-elle au téléphone. « La deuxième, c’était de parler de sa vie, de la banlieue, de son enfance dans la débrouille et de mettre ça au regard des vingt années passées avec Karl. Le livre dépasse ses protagonistes, il peut apprendre beaucoup sur la résilience, la force de caractère, la volonté de rester sincère. »

Sincère, tout en pesant ses mots. Il sourit quand on lui fait la remarque. On le sent très vite à la lecture du livre, il y a des choses qu’il ne dira pas. Des histoires à régler qui ne regardent personne. Il dira, en revanche, avec une vraie reconnaissance, tout ce que Karl Lagerfeld a apporté à l’homme qu’il est devenu. L’histoire commence en 1999, avec une lettre d’embauche. À l’époque, Sébastien Jondeau travaille pour CST, la société de transport de son beau-père, qui gère les allers et venues entre l’hôtel particulier de la rue de l’Université et les diverses propriétés de Karl Lagerfeld. Chaque jour, il passe de son appartement de Gonesse aux décors somptueux de la vie du créateur, entre Paris et Biarritz, où il travaille un été sur le chantier d’une nouvelle villa. Il prend son courage à deux mains et lui dit qu’il aimerait travailler pour lui. « Il a été surpris, mais je pense qu’au fond de lui il m’a vite choisi. C’était quelqu’un d’observateur, il a repéré que j’étais différent. Question de personnalité. »

Une personnalité sanguine, nourrie à la débrouille et à l’adrénaline, dans les vieilles banlieues nord où il grandit avec sa mère. Il y apprend la baston d’abord, la boxe ensuite, et gagne sa vie en lavant des voitures ou en travaillant comme manutentionnaire dans des entrepôts, avant de rejoindre son beau-père qui le présente à Lagerfeld. Très vite, c’est lui qui assure sa sécurité, prend en charge les transports et toute la logistique de sa vie, organise les sorties pendant les vacances d’été et s’occupe de ses invités, qui s’appellent Amanda Harlech, Charlotte Casiraghi ou Eric Pfrunder, directeur de l’image de Chanel. Et la confiance s’installe. « Il a vu que je savais m’occuper de ses proches, ça a créé quelque chose. Il m’a surement testé des milliers de fois, sans même que je m’en rende compte. De toute façon il pouvait me tester autant qu’il voulait, j’avais pas de problème avec moi-même. »

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Il y a quelque chose de très droit chez Sébastien Jondeau. Un souci d’être ce qu’il est et de raconter les choses comme elles sont. Sans en faire des tonnes. Dans son livre, ses proches et ses amis d’enfance prennent autant de place que Karl, et ses vacances à l’arrache à voler des pieds de tente pour s’installer au camping s’intègrent naturellement entre deux sessions VIP dans la villa de Biarritz. « Mes potes, ma famille, sans eux, je ne serai rien. Parler d’eux, c’est aussi normal que de parler de moi. Bien sur, je voulais évoluer, gagner de l’argent et découvrir des choses, mais avec mes potes on s’en amusait, en vrai on s’en foutait tellement… on voulait juste faire de la bécane et draguer des filles. »

À l’inverse, il injecte une forme de simplicité à l’univers de Lagerfeld. Il assure bien sur sa protection avec le plus grand des sérieux, « parce qu’il représentait trop de choses pour qu’on se permette de se laisser aller. » mais lui apporte aussi quelque chose de terre à terre, qui tient simplement de l’humain. À demi mot, il partage avec lui ses souffrances, la mort de ses parents, les émotions compliquées qu’il ne sait pas encore exprimer. « J’étais le seul à lui apporter ça. Je pense qu’il a aussi compris qu’il pouvait un peu m’éduquer. Ça devait lui plaire. Il aimait créer. Il a créé son personnage et, c’est vrai, aussi un peu de celui que je suis aujourd’hui. » Manipulateur, il l’était certainement, « comme tous les grands de ce monde », mais avec bienveillance. « Il vous donnait la chance de faire, il ne faut jamais oublier ça. Il avait cette facilité, cet amusement aussi, à vous mettre au pied du mur, mais c’était toujours pour vous faire progresser. »

Au fil des après midi passés à la librairie 7L, chez Galignani, à La Hune ou chez Rizzoli à New York, il lui fait découvrir les livres. « J’ai compris qu’il me donnait cet accès là, alors j’ai lu, Gogol, Hemingway… j’aurais été vraiment débile de pas en profiter pour mettre le nez là-dedans. » Depuis, plutôt que des jouets, ce sont des livres qu’il offre aux enfants de ses amis. « C’est vachement important pour moi. Lire, c’est s’ouvrir sur le monde entier. »

L’histoire de Sébastien Jondeau n’est pas celle du mec qui a quitté la misère sans se retourner parce qu’il avait touché le soleil. Il est plutôt allé chercher un peu de lumière pour la redistribuer là où il n’y en avait pas assez. La loyauté qu’il garde envers Karl Lagerfeld, deux ans après sa mort, est la même qu’il a envers les siens et va de paire avec le respect et la dignité, des valeurs qui, quand on grandit dans des banlieues pauvres, sont les plus importantes de toutes. Et dont tous les proches de Karl Lagerfeld n’ont pas tous toujours fait preuve. Il en parle plusieurs fois dans son livre, toujours avec pudeur. Quand on évoque l’année 2009 et les batailles d’égo entre ceux qu’il nomme « les garçons de Karl » - Baptiste Giabiconi, Brad Kroenig ou Jake Davis, il tapote la table du poing. « Je le protégeais déjà de beaucoup de choses. Le reste, c’était son intimité, ça ne me regardait pas. Je lui donnais mon avis s’il me le demandait, mais c’était pas non plus mon père, il faut savoir faire la différence. »

Il admet quand même une relation qui tient de la filiation. Pour Noël, Sébastien Jondeau dinait toujours seul avec Karl Lagerfeld. Il a été le seul à suivre de près l’évolution de son cancer, le seul à lui communiquer ses résultats d’analyses. Avec Françoise, la « nourrice » de sa célèbre chatte Choupette, il ont été les derniers à veiller à son chevet, la nuit de sa mort. Et à recueillir ses derniers mots. Officiellement, ils seront à l’image de l’humour piquant du créateur : « C’est quand-même con d’avoir trois Rolls et de finir dans une chambre pourrie comme ça. » C’est également ce chapitre douloureux que Sébastien Jondeau clot dans son livre. Quand on a passé vingt ans de sa vie à s’assurer que quelqu’un ne meurt pas, comment gérer l’impuissance quand c’est la maladie qui l’emporte ? Quelle que soit l’issue, il aurait donné sa vie pour Karl. Quand on lui demande pourquoi, sa réponse est parfaitement claire. « Parce que c’était ma mission, et que c’est pour ça qu’il me payait. »

Et maintenant ? « Je fais le ménage, je range les choses correctement pour qu’elles restent de bons souvenirs et pas des poids à trainer dans ma nouvelle vie. » Il reste l’ambassadeur de la marque Karl Lagerfeld, et travaille avec Silvia Fendi, collaboratrice de longue date du créateur, sur une ligne de sport technique. Il envisage aussi de faire du caritatif et d’ouvrir un hôtel, où il mettrait en place des programmes de sport intenses. « Je ferais faire aux gens tout ce que je sais faire, comme je l’ai fait avec mes potes. Je suis en train d’apprendre à rester calme et détendu quand je n’ai rien à faire, c’est la chose la plus difficile après toutes ces années passées avec Karl. Briller, je m’en fous, j’ai jamais aimé ça. J’ai envie de réussir, mais en faisant des choses qui pourront servir à d’autres. Donner de ma personne. Vous voyez ce que je veux dire ? »

Ca va, cher Karl ? de Sébastien Jondeau, éditions Flammarion

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