Courtesy of Hart Leshkina

Pourquoi Arca révolutionne la pop music ?

Productrice parmi les plus brillantes de sa génération, - pour Kanye West, Björk ou F.K.A Twigs - la musicienne transgenre Arca est de retour avec « KiCk i : », un quatrième album qui bouscule comme jamais la notion de pop music.

par Patrick Thévenin
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12 Juin 2020, 8:00am

Courtesy of Hart Leshkina

Imprévisible, flexible et mutante, tels sont les qualificatifs qu’on pourrait associer à Arca, musicienne, productrice, artiste contemporaine et propre documentariste de sa transidentité. Arca, après trois ans de silence radio - qui grosso-modo correspondaient à sa transition de gay à non binaire puis récemment au genre féminin, à son déménagement à Barcelone, mais aussi à son histoire d’amour avec l’artiste Carlos Sáez - revient en force avec un quatrième album « KiCk i : » (début d’une série de quatre à venir), de clips où se collisionnent les notions de cyborg, d’intelligences artificielles, de post seapunk et d’esthétique baroque passés sous les filtres Tik Tok, des références au « Crash » de Cronenberg comme à « La Naissance de Venus » de Botticelli. Un grand flux d’influences passées dans le vortex des logiciels modernes, du copyright et du fake, de la transformation comme de la récupération, de l’accouplement humains/machines, des hormones comme de la confusion des genres.

Arca (de son vrai nom Alejandra Ghersi) est née il y a trente ans à Caracas au Venezuela où déjà, pour fuir une adolescence maltraitée car elle n’est pas un garçon comme les autres, elle se réfugie dans les logiciels de musique, inspirée par les expérimentations sonores d’artistes anglais comme Aphex Twin, Burial ou Autechre. Dès 16 ans, sous le pseudo Nuuro, elle se lance dans un mélange de reggaeton - musique homophobe mais ultra-populaire en Amérique du Sud - quelle déforme et maltraite, comme pour mieux en effacer les stigmates haineux qui lui sont associées. Elle a 16 ans, elle écrit ses premiers morceaux, se produit en concert dans de petites salles, mais le déclic ne se fera vraiment qu’à New York, où elle déménage pour suivre les cours du Clive Davis Institute of Recorded Music et s’imprégner du grand bol de liberté que la mégalopole lui offre. Elle ose son coming-out gay, et devient habituée et membre active des fameuses soirées queer, rebelles et politiques, GHE20GOTH1K. En 2012, sur le label indépendant UNO, elle sort « Stretch 1 » et « Stretch 2 », ses deux premiers disques. Sortes de matrices de tout son univers sonore futur, où elle mélange hip-hop, grime, glitch, r’n‘b, indus et pop music. Où elle boucle, déforme, ralentit, accélère, sample Madonna comme Jennifer Lopez ou les Clipse, groupe de rap hardcore du Bronx, en une sorte de magma oscillant entre collages surréalistes, rythmes décharnés, musique savante et pop EDM qui cartonne dans les gigantesques festivals américains de l’époque.

Ses expérimentation, qui tout en flirtant avec la notion d’audible, mais restent pourtant parfaitement positionnées au centre du dancefloor, attirent les oreilles de Kanye West, toujours à l’affut de nouveaux talents, qui lui propose de travailler avec lui sur « Yeezus » sorti en 2013 et certainement un de ses albums les plus ambitieux, centré sur les notions de race et de classe aux Etats-Unis. Entourée de pointures comme les Daft Punk, Frank Ocean, Hudson Mohwake ou Gessafeltein, Arca fait une entrée fracassante dans le monde prisé de la production haut de gamme. C’est le début d’une carrière sans faille pour la jeune musicienne qui la même année travaille sur « EP2 », le deuxième single, de F.K.A Twigs, tout en sortant quelques mois plus tard « Xen », un premier album en forme de chef d’œuvre inclassable où se mélangent artefacts électroniques et instruments classiques, sonorités métalliques et piano bucolique à la Harold Budd, K-Pop comme hip-hop. C’est baroque, dansant et novateur, comme de la musique de chambre passée dans un blender. Il n’en fallait pas plus pour que Björk, qui comme Arca n’a jamais eu de cesse de bousculer les règles de la pop l’appelle à la rescousse. En sortira l’incroyable « Vulnicura » où la star islandaise renoue avec son passé tout en regardant vers le futur. Puis Arca, dans sa course folle et son appétit sans borne, se calme, comme si quelque chose bouillonnait au fond d’elle. « Mutant » son deuxième album qui alterne chaos et sérénité, cordes déformées et rythmes pitchés, ne rencontre pas le succès qu’il mérite, pas plus que le suivant, « Arca », il y a trois ans, qui à la manière d’une renaissance croise musique liturgique et larsen, incantations latines et rêveries fantasques comme des flashbacks soigneusement orchestrés vers ses origines latines.

Revenue sur le devant de la scène, avec une nouvelle identité, un nouveau look et un nouvel univers, Arca toujours dans la mutation créé la sensation en septembre dernier avec la performance, « Mutant;Faith » à The Sheld, nouveau centre d’art contemporain new yorkais, où chaque soir, elle improvise à sa manière. Un coup au piano, un autre perchée sur une carcasse de voiture, chaussée de prothèses de bras comme d’harnais en cuir ou de strings, rouge à lèvres sanguin et yeux en forme de rayons lasers, sexe déconstruit et métallisé. Le tout sur une bande son apocalyptique qui résonne comme une mise en bouche de sa récente vidéo “@@@@@”publiée en février où la productrice ressasse pendant plus d’une heure toutes ses obsessions sonores autant baroque qu’industrielles.

Mais l’objet ultime de notre attention se nomme « KiCk i», son quatrième album prévu fin juin, qui marque une immense rupture dans la musique d’Arca, un avant/après en quelque sorte, avec un disque que la productrice décrit comme « la connexion entre quelqu’un qui se moque de la musique expérimentale et un auditeur qui se fout de la pop music. » Un vaste et ambitieux projet, livrant une nouvelle facette d’Arca, qui renoue avec ses racines trap et reggaeton, invitant des artistes comme Björk qui chante pour la première fois en espagnol, SOPHIE, l’artiste transgenre qui propulsé la pop vers le futur ou Rosalia qui a modernisé l’idée du flamenco. Comme un nouveau flux, un nouveau ressac, un nouveau genre, un nouveau futur, « KiCk i» est un disque où Arca, femme caméléon, où sa voix passe du baryton au falsetto, où sa musique entre électronique sophistiquée, rythmes populaires sud américains, torch songs, rires et larmes, dessine le futur de la pop music à venir. Un avenir dérangé et dégenré.

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