Courtesy of Hank O'Neal

Ces activistes LGBTQ+ à qui on ne dira jamais assez merci

Dans le livre essentiel « C’est ça notre liberté » l’américain Mason Funk rend hommage à tous ceux et toutes celles qui ont milité pour plus d’égalité dans ce monde.

par Patrick Thévenin
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25 Juin 2021, 3:54pm

Courtesy of Hank O'Neal

Alors que les sondages prouvent que les jeunes générations n’ont jamais été aussi militantes et conscientes des droits qui sont refusés à bon nombre d’entre nous, que les minorités réclament enfin leurs droits à l’égalité et l’émancipation, que les Pride retrouvent enfin un sens politique qui s’était dissipé dans les années 2000 au profit du libéralisme le plus vil et des marques soucieuse de s’acheter une bonne image à grands coups de pinkwashing, reste une problématique de poids qui pèse sur la communauté LGBTQ+ qui est celle de la mémoire. On pourrait blâmer facilement la jeune génération queer qui fait fi du passé et des luttes durement acquises, qui pense inventer de nouvelles manières de lutter alors que certains activistes les ont popularisées des dizaines d’années auparavant et qui affiche des connaissances plutôt superficielles des mouvements de libération. A leur décharge, force est de constater que l’histoire des minorités, qu’elles soient sexuelles, de genre ou raciales, n’a toujours pas, du moins en France, la visibilité qu’elle mérite et que toutes les tentatives de rectifier les vérités officielles de l’histoire se heurtent à un déchaînement de la frange réac qui ne tient surtout pas à ce qu’on remette en cause ses privilèges. C’est un peu le but du livre, « C’est ça notre liberté », au titre merveilleusement évocateur, signé de l’auteur américain Mason Funk et sorti en même temps que les Pride de juin : offrir enfin un éclairage et une voix à tous ces militant•e•s qui ont contribué, non sans risques et sans danger, à la liberté (relative) dont les LGBTQ+ jouissent aujourd’hui dans certains pays.

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​Courtesy of Hank O'Neal

Recueillir les précieux témoignages des activistes

A la base, il y a le projet de Mason Funk, un américain marié à son compagnon en 2013 en Californie deux avant que la Cour suprême légalise le mariage pour tout•te•s à l’échelle des États-Unis. Scénariste et producteur de documentaires pour des chaines de télévision comme Discovery Channel A&E, Fox Sport etc. Mason a le déclic lorsqu’il découvre l’existence en 2014 du projet Shoa Fondation, une collection de 5200 interviews de témoins et de survivant•e•s de la Shoah dans le monde entier. Bouleversé, il réalise ce qu’il rêve de faire : « Sillonner les États-Unis (le reste du monde viendrait ensuite) avec une caméra pour interviewer celles et ceux qui avaient donné vie, participé ou simplement assisté au mouvement dont la communauté LGBTQ est issue. » Il faudra quatre ans à Mason Funk pour enfin initier son projet au long cours, soit OUTWORDS, une association, doublée d’un site internet chargée de rassembler et archiver les paroles des pionnièr•re•s et des aîné•e•s du mouvement LGBTQ+ aux États-Unis. Devant le succès rencontré par le site, témoin flagrant du peu de considération faite à l’histoire LGBTQ+ dans le monde, les célèbres éditions Harper & Collins ont décidé de contacter Mason Funk, de lui demander de sélectionner 75 témoignages, rassemblant toutes les différentes facettes de l’activisme queer, pour les rassembler en un ouvrage sobrement intitulé : « The Book of Pride » et sorti il y a deux ans en 2019.

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​Courtesy of Hank O'Neal

La French Touch militante

C’est une version légèrement différente qu’a décidé de nous offrir l’éditeur en traduisant enfin en français ce livre devenu depuis un must have en remplaçant quatorze portraits de militant•e•s américain•e•s par des activistes français•e•s, comme Marie-Pierre Pruvot, connu sous son nom de scène Bambi, meneuse de revue au célèbre Cabaret Madame Arthur dans les 50’s et première transgenre revendiquée comme telle et qui a eu les honneurs du fantastique « Bambi » du réalisateur Sébastien Lifshitz. Mais aussi la brillante Elisabeth Lebovici, longtemps journaliste à Libération et historienne de l’art, membre indéfectible de l’association Act Up-Paris de lutte contre le Sida, dont le blog Le Beau Vice devrait être reconnu d’utilité publique et qui a écrit l’incroyable et essentiel « Ce que le Sida m’a fait » sur les liens ténus entre l’art et le VIH. 

On notera aussi la présence de Kiddy Smile, figure de la scène voguing parisienne, passé de la banlieue de Rambouillet au statut de star de la musique et de la mode et ce sans jamais mâcher ses mots, ni renier ses convictions, le penseur Sam Bourcier dont la trilogie des essais « Queer Zone » est devenue le guide moderne des activistes queer, Giovanna Rincon, transgenre d’origine colombienne au discours radical qui lutte de manière acharnée pour les droits des travailleurs du sexe, des personnes trans et des sans-papiers et a cofondé la très virulente association Acceptess-T. Mais aussi Hoàng Phan Bigotte qui en 2001 a créé l’Académie Gay et Lesbienne chargée de conserver les archives (magazines, livres, objets, fanzines…) de la communauté LGBTQ+ et qui dispose aujourd’hui dans son petit pavillon de banlieue de plusieurs milliers de documents tout en interpellant régulièrement les politiques (et notamment Anne Hidalgo) sur la nécessité d’enfin offrir un local digne de ce nom et ouvert au public à cette précieuse mémoire qui se perd. Sans compter, évidemment, Alice Coffin qui a beaucoup lutté contre la Manif pour tous avec le collectif Oui Oui Oui et est depuis devenue avec la sortie de son livre « Le génie lesbien » le cauchemar des réacs et des masculinistes !

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Un panorama à 360 degrés

La force de « C’est ça notre liberté » est d’avoir réussi à organiser un savant mélange d’activistes, certains refusant cette étiquette, arguant qu’ils et elles ont juste agi au nom de leur liberté. On trouvera ainsi aussi bien une femme d’affaire engagée dans la lutte contre le sida (Emma Colquitt-Sayers), le créateur du Circus, la première boite de nuit gay de Los Angeles (Gene la Pietra), une infirmière dans l’armée américaine qui s’est battue pour faire abolir le « don’t ask don’t tell » qui interdisait aux militaires homosexuel•le•s sous peine de révocation de parler de leur orientation sexuelle, la drag-queen Donna Sachet dont la popularité lui a permis de lever des fonds pour différentes associations, la photojournaliste Kay Lahusen qui a pris de nombreuses photos des Pride dans les années 60 et 70 et participé à faire retirer l’homosexualité des maladies mentales et beaucoup d’autres.

Bien sûr, face à ses résumés succincts, en forme de court CV, il faudra se plonger régulièrement dans le livre de Mason Funk et ses interviews des protagonistes du livre rondement menées, bourrées de références historiques et d’anecdotes fantastiques, qui nous font plonger dans la vie de ces hommes et ces femmes qui ont consacré leur vie et offert leur temps pour que des générations futures puissent bénéficier de libertés aussi élémentaires puissent-elles paraître. Mais surtout « C’est ça notre liberté », dont on attend avec impatience les volumes suivants, est le témoin d’une mémoire individuelle et collective qui est en train de disparaître, dont il est urgent de recueillir la parole et les traces, et de les rassembler dans un centre d’archives ouvert à tous et toutes histoire de mieux armer les futures générations de militant•e•s et activistes à venir. 

Mason Funk : « C’est ça notre liberté » (Harper Collins) – 304 pages – 24 euros

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