Courtesy of Mister Fifou 

Sandor Funtek, graine de champion

Dans "Suprêmes", biopic sur les débuts du groupe NTM, le jeune comédien Sandor Funtek, dans le rôle de Kool Shen, crève l'écran comme une réminiscence de son adolescence agitée passée à traîner en banlieue en streetwear des pieds à la tête.

par Patrick Thévenin
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21 Décembre 2021, 2:45pm

Courtesy of Mister Fifou 

« Que peut espérer un jeune qui naît dans un quartier sans âme, qui vit dans un immeuble laid entouré d'une sorte de concours d'autres laideurs, et avec tout autour une société qui préfère détourner le regard et n'intervient que lorsqu'il faut se fâcher, interdire… » Ces propos prononcés par François Mitterrand à la télévision française en octobre 90 ouvrent le film Suprêmes signé d'Audrey Estrougo. Un biopic détonnant et pétillant d'énergie, sensation au dernier festival de Cannes, qui se penche sur la période de 1989 à 1992, soit l'émergence du mouvement hip-hop en France. En se focalisant sur la claque insolente que fut la naissance de NTM (le plus grand groupe de rap français avec IAM dans les 2000) qui va bousculer - avec un son venu de nulle part et qui n'obéit à aucune règle - le paysage musical français pour toujours. Dans ce film qui roule à 100 à l'heure, naïf et en colère, intime et collectif, grave et drôle, ponctué d'images d'archives sur les éléments tragiques qui ont marqué la naissance du rap français (la mort de Malik Oussekine ou les émeutes de Vaulx-en-Velin) et qui ravira autant les anciens qui ont traversé cette période que les plus jeunes qui n'étaient pas encore nés, rien n'aurait été possible sans le choix minutieux des deux comédiens principaux. Dont la révélation Sandor Funtek dans le rôle d'un Kool Shen réservé et bosseur, complexe et introverti, à qui le comédien apporte consistance et supplément d'âme avec une infinie délicatesse.

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Total look Champion

Né d'un père hongrois et d'une mère française, âgé aujourd'hui de 31 ans, Sandor Funtek a passé la majeure partie de son enfance dans le 92, donc autant dire que la banlieue ça le connaît. En classe c'est un bon élève, mais l'énergie de son adolescence est difficile à canaliser : « À partir de la 4ème, je suis parti en vrille, mon adolescence a été compliquée, je n'étais pas un garçon facile. J'étais rebelle, j'en voulais à la terre entière, je m'ennuyais dans ma vie, j'étais complètement déprimé. » Il a 19 ans et se présente à un casting, fatigué d'empiler des assiettes comme il le raconte et suivant les conseils d'un ami qui lui a assuré qu'il y a de l'argent à se faire, il est retenu et apparaît dans un téléfilm signé José Dayan. Sa vocation est toute trouvée : « J'ai adoré l'expérience, l'ambiance sur le plateau, l'équipe qui se retrouvait le soir, les voyages sur les différents lieux de tournage. Pour la première fois de ma vie, j'avais l'impression qu'on me considérait comme quelqu'un, d'avoir enfin trouvé ma place et que je n'étais finalement pas un bon à rien ! » Il enchaîne avec un petit rôle dans La Vie d'Adèle de Kechiche, dont il sort légèrement traumatisé par le tournage et les exigences du réalisateur, puis apparaît dans Dheepan de Jacques Audiard. Il y a un an, consécration, il est nommé dans la liste des révélations des César 2021 pour son premier gros rôle, aux côtés de Sandrine Bonnaire, dans le film K Contraire.

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Total look Champion

Bosseur acharné, fan absolu de cinéma qui court de casting en casting, il entend parler du projet de Suprêmes par une amie qui lui dit : Fonce, c'est pour toi ! « Je me suis présenté, explique-t-il, puis la réalisatrice a gardé cinq candidats pressentis pour le rôle de Kool Shen. L'idée n'était pas de trouver les acteurs qui ressemblent le plus aux protagonistes mais le duo dont la complicité amicale et complexe fonctionnerait le mieux. » Toute la force, en sus du talent de Sandor Funtek, qui partait avec une longueur d'avance car il est, comme il le dit, un de ces mecs de cité qui a grandi au rythme et aux rimes du hip-hop, était de trouver sa place par rapport au personnage de Kool Shen. « Dans l'histoire de NTM, analyse-t-il, il y en a un qui attire la lumière et l'autre qui écrit de beaux textes, qui est toujours à l'heure, qui bosse comme un fou. Il fallait intégrer cette potentielle frustration dans mon rôle : être dans l'ombre d'un artiste qui attire tous les regards. C'est ce qui m'a posé le plus de difficultés : gommer mon caractère extraverti et mon habitude de faire des vannes sans arrêt. » Une drôle de complexité amicale et professionnelle, parfaitement filmée par Audrey Estrougo, qui mélange amour et haine, yin et yang, d'un duo dysfonctionnel qui, l'un sans l'autre, ne serait jamais devenu célèbre.

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Total look Champion

Le plaisir coupable de Suprêmes est, aussi et surtout, de nous rappeler tout le lifestyle qui gravitait autour des débuts du hip-hop, des premiers scratches aux graffitis qui ornaient les wagons du métro, des danses acrobatiques à même les dalles de béton aux descentes au Globo à Strasbourg Saint-Denis (le temple du rap de l'époque). Et on se laisse vite emporter par le soin attentif accordé à la manière de s'habiller de l'époque, par cette nouvelle façon démocratique de se saper à l'antithèse des conventions "bourgeoises", par ce total look, autant casual qu'inventif, directement issu de la rue et qui va progressivement faire bousculer la mode "chic" de son piédestal et imposer au fil des années, et du succès populaire du hip-hop, le combo survêt plus hoodie comme le tuxedo du XXIème siècle !

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Total look Champion

Habillé dans Suprêmes en total look hip-hop versus les années 90, coupe mulet bien effilée sur le cou, bob Champion vissé sur le crâne, Sandor a vécu les séances d'habillage avec l'impression de pénétrer une caverne d'Ali Baba de pièces qui datent d'une époque où le streetwear était regardé de travers et pas encore récupéré par la mode. « J'ai toujours adoré ça, explique le comédien, j'ai commencé à m'habiller street à 14 ans, bien avant que la bobocratie ne récupère le phénomène, et je suis toujours sapé pareil aujourd'hui. C'est moi, je me sens tellement bien dedans, ce sont des vêtements solides, conçus pour la rue et chargés d'histoire en plus. Ce qui m'a le plus surpris c'est que les fringues qu'on portait dans le film, on pourrait clairement les mettre aujourd'hui, c'était la classe absolue ! J'aime les belles pièces, être bien habillé, mélanger les genres. Mais aussi jouer avec, par exemple, pour les interviews que j'ai faites pour la promotion de Suprêmes, je me suis pointé en total Dior, la raie bien propre sur le côté, et pas en look "banlieue" comme certains l'attendaient ! »

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Total look Champion

Si, célébrité, red carpet et soirées VIP obligent, Sandor a glissé de la mode dans son uniforme street, appréciant et jouant sur le mélange des styles, c'est sur le tournage de Suprêmes qu'il s'est entiché de la marque Champion qui apparaît plusieurs fois à l'écran. « Je les ai rencontrés, on a fait connaissance et progressivement ils ont commencé à m'envoyer des fringues. J'avoue que je ne connaissais pas très bien Champion auparavant, je savais que c'était une des marques pionnières du streetwear qui avait popularisé le hoodie et accompagné les grands noms du rap, mais ça s'arrêtait là. Rapidement, j'ai apprécié leur authenticité, ce côté basique tout en étant hyper confortable, leur sophistication discrète sans pour autant user d'immenses logos imprimés partout, ce mélange de street et de chic. J'adore leurs chinos un peu larges et très classes avec des couleurs patinées, mais ce qui me fait littéralement craquer ce sont leurs sweats tellement doux qu'ils donnent l'impression d'être enveloppés d'un matelas. »

Suprêmes d'Audrey Estrougo, sur les écrans.

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Crédits

Photographe Mister Fifou

Styliste Dan Sablon

Directrice Editoriale Claire Thomson-Jonville

Talent Sandor Funtek

Coiffure & Maquillage Valentine @Artists Unit

Opérateur Digital Benoit

Réalisation Steven

Assistant Lumière Edilson Boz

Assistant Régie Julien

Assistante styliste Clara Viano

Production Aya Studio

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