Luis Frangella en tant que Viva au Bidlo Factory, 1984, et Rene Ricard oirt Basquiat at Red Bar, 1982. Photographie Tom Warren

Capturer l'esprit créatif du New York des années 1980

Tom Warren a documenté la scène artistique de l'East Village lorsque la vie se déroulait entre fêtes, ouvertures de galeries et activisme.

par Emma Russell
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17 Janvier 2022, 10:24am

Luis Frangella en tant que Viva au Bidlo Factory, 1984, et Rene Ricard oirt Basquiat at Red Bar, 1982. Photographie Tom Warren

La veille du Nouvel An 1980, le photographe Tom Warren a aperçu pour la première fois la scène artistique de downtown New York. Il avait 24 ans, il venait d’arriver en ville et avait signé un bail pour un loft délabré sur Broome Street lorsqu'un ami l'a invité au Real Estate Show organisé par Colab (un collectif d'artistes qui pointait du doigt des problèmes comme les coupes budgétaires sous Ronald Reagan, la crise du logement ou encore la gentrification). Les 35 artistes squatteurs souhaitaient « combler le fossé entre les artistes et les travailleurs en mettant les œuvres d'art au niveau de la rue ». Pour ce faire, ils ont pris possession d'un bâtiment vacant de deux étages dans le Lower East Side.

Dans une déclaration d'intention, les artistes expliquaient qu'ils se plaçaient « eux-mêmes et leur travail dans un contexte qui montre la solidarité avec les personnes opprimées, comment les structures mercantiles et institutionnelles déforment la vie et les œuvres des artistes, et comment les artistes, qui vivent et travaillent dans des communautés en difficulté, sont des compradores de la réévaluation de la propriété et du blanchiment des quartiers. »

a black and white photo of a car outside ABC No Rio on Rivington Street in New York 1981
ABC No Rio, 1981

Bien que l'exposition éphémère ait été fermée par la municipalité - les œuvres d'art ayant été confisquées ou détruites - elle a attiré l'attention de la presse. Lors des négociations avec le département de la préservation et du développement du logement, les organisateurs ont reçu un nouveau lieu au 156 Rivington Street en compensation. C’est devenu l'ABC No Rio, un espace ouvert à tous et en opposition à l'exclusivité du monde de l'art. Tom y accueillait dans son "Portrait Studio", une performance qu'il a conceptualisée et qui est documentée dans son nouveau livre The 1980s Art Scene in New York.

« Une grande partie de l'idée était de photographier la communauté locale qui vivait dans ce quartier, principalement portoricaine et hispanique », explique Tom. « Je voulais offrir des portraits de haute qualité aux personnes qui n’y auraient peut-être pas eu accès. » Selon le critique d'art Walter Robinson, « Portrait Studio » est devenu l'une des rares expositions à attirer et à faire participer les communautés du quartier.

a black and white portrait of David Wojnarowicz smoking a cigarette in 1983 by tom warren
David Wojnarowicz Semaphore, 1983

Tom a également emmené le « Portrait Studio » à de nombreux vernissages au cours de la décennie qui a suivi, et a capturé un certain nombre de visages que l’on connaît désormais très bien. Tom a photographié un groupe diverse d'artistes, de critiques, de collectionneurs, de stars du hip-hop et de marchands d'art, dont Keith Haring, David Wojnarowicz, Lady Pink, Judy Rifka, Grandmaster Flash, Leo Castelli, et d’autres encore. « L’intérêt de mon livre réside en partie dans le fait qu'il documente de manière très approfondie la scène florissante de New York », explique Tom.

Référence et hommage aux studios de portrait traditionnels, comme le Gus's Photo Studio abandonné d'à côté, les photos de Tom sont standardisées, principalement des pellicules Polaroid ou Kodak, dans le style d'une photographie disons à l’ancienne. Elles sont simples et égalitaires, laissant le sujet se présenter de manière unique, sans distraction. « Ce que j'ai découvert, c'est à quel point un cadre aussi simple peut être le plus révélateur », explique Tom.

a black and white portrait of Lady Pink in front of graffiti by tom warren
Lady Pink, 1983

L'artiste Kiki Smith, dont les peintures explorent la sexualité, la mortalité et l'abjection, se penche, les mains en griffes ; Keiko Bonk s'amuse à essayer de multiples coiffures et costumes. La peintre et vidéaste Judy Rifka tourne les yeux sur le côté peut-être un peu mal à l’aise, tandis que Tim Greathouse, un artiste et collectionneur qui a ouvert des galeries dans le Lower East Side, se place audacieusement devant l'objectif, de sorte que seuls son nœud papillon et son visage soient dans le cadre.

Comme trop de sujets du livre, Tim est mort des suites de sida en 1998. Son ami, le peintre et sculpteur figuratif argentin Luis Frangella, qui prend une pose audacieuse avec de longs cheveux bouclés et une robe tombée pour révéler un téton recouvert d’un pansement, a également été emporté par l'épidémie. « Je l'ai vu jusqu’aux derniers jours. Et ça m'a brisé le cœur. C'était dévastateur. » En regardant ses images, Tom est heureux d'avoir pu créer une « archive de personnes lorsqu'elles étaient bien vivantes… C'est bien que les photos nous permettent de nous souvenir. »

a black and white portrait of Timothy Greathouse in 1984 by tom warren
Timothy Greathouse at Bidlo Factory PS1, 1984

Le livre de photos met également en évidence l'esprit de jeunesse de l'époque et ce d’une manière propre à New York. Les bars minables remplis de brouhaha, éclairés aux néons, avec musique assourdissante et de murs couverts de graffitis servaient de toile de fond aux personnages de cette scène artistique. Les images de Tom capturent des fêtards comme René Ricard, avec un dessin de pénis par Jean Michel-Basquiat sur son jean, Cornelius Conboy et Dennis Gattra de la boîte de nuit 8BC, tenant des cacahuètes grillées au miel, et les habitués du White Columns ou du Red Bar. « [Tom] montre l'intensité émotionnelle du monde de l'art et l'intimité de la scène de l'East Village », écrit Helga Krutzler de la galerie Pulpo dans la préface du livre.

« Imaginez un village où tout le monde est artiste, où personne n'a ou n'a besoin d'un emploi stable, et où tout le monde peut être le prochain grand truc dans le monde de l'art », a déclaré le conservateur Dan Cameron à propos du quartier lors de son exposition de 2004 au New Museum. « Tel était le mythe (et parfois la réalité) de l'East Village au milieu des années 1980, lorsque glamour et sordide étaient presque indissociables et que le garçon d'à côté pouvait être John Sex, un chanteur androgyne portant des pantoufles. »

Tom a partagé ses vingt ans en grandissant avec les artistes de la ville, immortalisant leur héritage tout en façonnant le sien. Dans un contexte délabré, entre les fêtes sauvages, la musique et l’art, il a documenté ses amis, ses amants et ses connaissances : une scène artistique dense prête à exploser.

a black and white portrait of Kiki Smith at No Rio by tom warren
Kiki Smith at No Rio, 1981
a black and white portrait of Judy Rifka in 1983 by tom warren
Judy Rifka at Brooklyn Terminal, 1983
a black and white portrait of Michael Gormley, Jeannette Fanucci and Victor Mendolia of Limbo by tom warren
Michael Gormley, Jeannette Fanucci and Victor Mendolia of Limbo
a black and white portrait of Kevin “FA-Q” Wendall in 1981 by tom warren
Kevin “FA-Q” Wendall at No Rio, 1981
a black and white portrait of Lisa Adams in 1985 by tom warren
Lisa Adams at Kenkeleba, 1985
a black and white portrait of Rene Ricard wearing painted Basquiat penis on his pants in 1982 by tom warren
Rene Ricard wearing Basquiat at Red Bar, 1982
a black and white portrait of Cornelius Conboy and Dennis Gattra in 1985 by tom warren
Cornelius Conboy and Dennis Gattra of 8BC at Pat Hearn, 1985
a black and white portrait of Fashion Moda Crew in 1984 by tom warren
Fashion Moda Crew, 1984

“The 1980s Art Scene in New York” est disponible à l'achat ici.

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