en 2020, la néo-soul de yellowstraps rendra le monde plus beau

De leur amitié avec Le Motel à l’enregistrement de leur nouvel EP à Berlin, de leur passion pour les disques d’Erykah Badu et D’Angelo à leur arrivée en Belgique, Yvan et Alban Murenzi se racontent pour i-D.

par Maxime Delcourt
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10 Janvier 2020, 10:14am

Pour le moment, on ne peut pas vraiment dire qu'Yvan et Alban Murenzi aient publié beaucoup de morceaux. Depuis 2014, année où ils remportent le prix Red Bull Elektropedia de l’ « Artiste le plus prometteur » de Belgique, les deux frangins, à la tête de l’entité YellowStraps, ont néanmoins fait preuve de suffisamment d'originalité, de sensualité et de sensibilité pour que l'on ose les considérer comme de futurs grands – de ceux pour qui on monte des fan clubs et pour lesquels on se perd en analyses emphatiques. Surtout, Yvan et Alban ont l’air de savoir s'entourer. On les sent proches de l'Or du Commun, ils se disent très bons potes avec Le Motel, collaborent avec Vynk (le claviériste de Roméo Elvis) et sont dans les petits papiers de LeFtO.

Suffisant pour faire de leur nouvel EP, Goldress, la grande et belle surprise de ce début d'année ? Sans aucun doute. La sortie de ce huit titres est également l’occasion d’échanger longuement avec ces deux belges, aussi généreux en interview que dans leurs morceaux, tout en groove, en langueur et en références anglo-saxonnes.

Vous êtes nés au Rwanda et vivez depuis plusieurs années en Belgique. Vous vous souvenez de ce que vous avez pensé le jour où vous vous êtes installés à Bruxelles ?

Yvan : Le truc, c’est qu’on était déjà venu en 1996, mais que j’avais à peine deux ans à l’époque… Je n’ai donc aucun souvenir de cette première fois. Par la suite, je sais qu’on est allé au Kenya, qu’on est retourné au Rwanda et qu’on a vécu presque trois ans en Ouganda avant de s’installer définitivement en Belgique au début des années 2000. Quitter l’Ouganda était assez difficile, dans le sens où on avait la vie rêvée de tout gamin là-bas : on était dans une grande maison et tous nos potes habitaient aux alentours.
Alban : Cela dit, on n’a que de bons souvenirs en Belgique également. Comme on n’a pas rencontré de gros problèmes et qu’on avait plein de potes ougandais qui venaient eux aussi s’installer ici, on ne s’est rendu compte de rien. Ça nous paraissait naturel, on n’a pas vraiment ressenti de gros changement.

Justement, comment s’est passée votre enfance ? Vos parents écoutaient beaucoup de musique ?

Yvan : Sans être de vrais passionnés de musique, ils nous ont toujours fait écouter des artistes anglo-saxons. On n’écoutait jamais de chanson française à la maison... Ce qui explique sans doute pourquoi on a choisi naturellement de s’exprimer en anglais.
Alban : Avec les potes, en revanche, on passait nos journées à écouter de la musique et à regarder des clips.
Yvan : Avec Le Motel, par exemple, ça fait vingt ans qu’on se connaît. On était voisin. C’est avec lui que tout a commencé. L’une des révélations, ça a d’ailleurs été « Pollen » en 2013. C’était le premier morceau qu’on enregistrait avec lui, et ça a été un déclic. On s’était lancé le défi d’écrire ce morceau en 24 heures, de façon hyper spontanée, et on a compris à ce moment-là qu’on pouvait faire de vraies chansons.

La rencontre avec LeFtO, elle s’est faite comment ?

Alban : Après avoir réalisé les clips de « Pollen » et « Valium », François Dubois, très actif à Bruxelles, dans le sens où il a réalisé les premières vidéos de Roméo Elvis, L’Or du Commun ou Caballero & JeanJass, a fait écouter notre musique à un de ses potes, lui-même proche de LeFtO. Rapidement, il a voulu nous avoir dans son émission sur Studio Brussel. C’est un pilier de la scène musicale bruxelloise, avec une grosse fan base. Alors, forcément, quand il a remixé un de nos morceaux, ça a mis en lumière notre projet. Surtout que ça correspondait à une époque où L’Or du Commun et Roméo débutaient également.
Yvan : Par la suite, on s’est croisés à plusieurs reprises avec LeFtO, et c’est rapidement devenu un pote. De toute façon, à Bruxelles, on est vite amené à se rencontrer.
Alban : C’est comme ça qu’est née la collaboration avec Vynk également. On l’a croisé lors d’un festival en Flandres, la connexion est passée, on l’a invité à venir jammer sur nos morceaux à Bruxelles, et on a gardé le tout sur Goldress.

En gros, Roméo Elvis vous a piqué tous vos collaborateurs : Vynk, Le Motel et Victor Defoort ?

Alban : (Rires) En vrai, Roméo a toujours kiffé notre musique. Alors, dès qu’il a voulu plus de musicalité dans ses morceaux, il a fait appel à tous ces gars. C’est ça Bruxelles, on est dans le partage.

En 2014, vous remportez le prix Red Bull Elektropedia de l’« Artiste le plus prometteur». Ça a changé quelque chose pour vous ?

Yvan : Ce genre de récompense, c’est l’occasion de mettre en avant des artistes encore dans l’ombre. Donc, oui, ça a aidé à mettre en lumière notre projet. Ça nous a permis d’être programmé dans de gros festivals, comme Dour ou Pukkelpop. Et c’est sans doute ce qui nous a permis d’enregistrer notre nouvel EP dans le studio Red Bull à Berlin.

Justement, comment se sont déroulées les sessions à Berlin ?

Alban : C’était une grosse opportunité pour nous d’enregistrer là-bas, dans le sens où ils n’acceptent pas tous les artistes. On a pu y jouer gratuitement, on avait les clés du studio et on avait un ingénieur du son à disposition en permanence. En temps normal, travailler dans de telles conditions nous aurait coûté un bras... On n’aurait pas pu se le permettre.
Yvan : Quant à l’EP en particulier, disons qu’il a été réalisé en plusieurs étapes, entre Rotterdam, Bruxelles et Berlin. Il a été peaufiné et travaillé là-bas, mais les morceaux existaient déjà. À Berlin, finalement, on a surtout réenregistré le piano, la basse et la batterie. Tout s’est fait en deux sessions de cinq jours. La première en mars en 2019, la seconde en septembre.

On dit souvent que les jeunes artistes manquent de temps au moment d’enregistrer leur premier projet. Ça ne semble pas être votre cas…

Yvan : En vrai, si l’EP a mis autant de temps à voir le jour, c’est autant par envie que par contrainte. Certes, on aime prendre notre temps et on cherche à ce qu’il y ait une grosse évolution entre chaque projet, mais tout est une question de thunes également. Pour produire cet EP comme on le souhaitait, il fallait un certain budget. Ne disposant pas de fonds illimités, on a fait avec les moyens du bord.
Alban : C’est aussi pour ça que l’on a hâte que la musique devienne un métier à temps-plein. Ça nous permettra d’être plus productifs.

Vous n’avez jamais douté ? Eu peur que ce premier projet ne voit jamais le jour ?

Yvan : Après « Blame », sorti en 2018, il faut bien avouer que le projet était un peu down… J’étais dans une mauvaise phase et on a laissé planer le projet.
Alban : Ça n’a pas duré bien longtemps. Très vite, on a recommencé à composer et on constate qu’on travaille de plus en plus vite. On a exactement la même vision, on sait ce qui va nous faire kiffer, tout est spontané. Finalement, il n’y a que lorsqu’on bosse les finitions et les démos qu’on est très méticuleux. Le reste se fait assez vite.
Yvan : Les placements de voix aussi ! Parfois, je me prends la tête pendant des jours et réenregistre en permanence pour trouver la bonne formule… C’est un enfer ! Finalement, je dis stop au moment où on me met la pression parce qu’on manque de temps et qu’il faut avancer sur autre chose.

Vous me disiez être attentifs au fait de proposer de la nouveauté à chaque nouveau projet. Qu’est-ce qui a changé entre votre précédent projet, Mellow, et Goldress ?

Yvan : La qualité de notre son, notre façon d’enregistrer ou de mixer, mais aussi la manière dont on travaille nos morceaux. Tout est beaucoup plus structuré aujourd’hui. Avant, on n’avait même pas de couplet/refrain, on était plus dans la vibe. Désormais, on a de vraies chansons, des mélodies auxquelles les gens peuvent s’identifier, avec notamment des toplines plus précises et sophistiquées.
Alban : C’est un peu la direction qu’on veut prendre : on veut passer un cap et faire en sorte que les chansons rentrent dans la tête. Après, Goldress reste du YellowStraps, c’est-à-dire une musique sensuelle, assez soul mais alimentée par plein d’autres musiques. Ce n’est pas comme si on cherchait le hit à tout prix.

Votre musique, en effet, est assez sensuelle. Vous avez toujours été comme ça ?

Alban : On a toujours été dans le love ultime, au point de se faire régulièrement des câlins quand on se voit. Mais c’est également lié à nos influences. On a beaucoup écouté les grands classiques de la soul, notamment les disques d’Erykah Badu ou de D’Angelo. Daniel Caesar aussi.
Yvan : C’est le genre de musique qui procure le plus d’émotion, ça percute en plein cœur. Et puis, il faut le reconnaître également, j’ai tendance à écrire sur cette thématique des relations. Ça m’a longtemps permis d’extérioriser quelque chose et, maintenant que je vois des potes expérimenter les mêmes problèmes, je me dis que je suis dans le vrai. Même si l’idée n’est pas de s’accabler : « Goldress », par exemple, c’est mélancolique, mais la mélodie est plus rythmée que celle de « Blame ». Un peu comme si, après les interrogations et les doutes, je mettais en avant une volonté de se sentir mieux.

La force de votre musique, c’est aussi d’être assez inédite au sein de la francophonie…

Yvan : Sans prétention, je dois dire qu’on voulait créer quelque chose d’unique, générer un mélange de plein de sons différents, façonner un univers qui se fait peu en France ou en Belgique. Et la vérité, c’est qu’on ne sait même pas nous-mêmes comment définir notre musique.
Alban : Sans doute que nos morceaux, surtout « How It Goes » ou « Take Over », sont davantage référencés du côté de l’Angleterre, où des mecs cherchent à surprendre en permanence et sortent des sons venus de nulle part. Ce que les grands artistes francophones se permettent moins.

Et l’album est prévu pour quand ?

Alban : On va encore publier un EP après Goldress, essentiellement collaboratif, afin de poser les bases de notre projet. L’album, ce sera pour 2021. On n’a pas envie d’arriver trop rapidement avec un disque.
Yvan : Il y a pas mal d’invités sur le prochain EP, des chanteurs, des chanteuses, et c’est un vrai challenge pour nous. Une façon de continuer à évoluer et à surprendre.

Maxime Delcourt

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