Le coronavirus pourrait mettre fin au rythme effréné de la quête de la hype dans la mode

Alors que le consumérisme globalisé entre dans une longue phase de crise, remettrons-nous en cause notre relation malsaine aux tendances et à la fast fashion lors de la reconstruction post-coronavirus ?

par Alec Leach
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23 Avril 2020, 12:42pm

Extrait de Arthur

L’histoire nous a montré que les crises laissent souvent la place à un renouvellement. En Italie, l’après-coup de la peste bubonique a été à l’origine de conditions qui ont contribué à la Renaissance. En Grande-Bretagne, le système de santé publique de la NHS et l’état providence sont nés des cendres de la Seconde Guerre mondiale. Et en ce moment même, le coronavirus bouleverse la société, semant simultanément anxiété et promesse d’un nouveau départ. Beaucoup dans la mode espèrent silencieusement que cet arrêt forcé du consumérisme puisse enfin mener aux réformes essentielles qu’activistes et scientifiques réclament depuis longtemps.

Jusqu’à aujourd’hui, les maigres efforts de durabilité dans l’industrie de la mode se sont focalisés sur la réduction de l’impact sur l’environnement. Mais le polyester recyclé et le coton biologique ne peuvent pas grand chose face à nos habitudes d’achats frénétiques. La mode a rendu le shopping une composante essentielle de la vie moderne, une solution à tout et n’importe quoi. Dans cette industrie pourtant fondée sur l’artisanat, les vêtements eux-mêmes sont devenus jetables, vendus avec une date d'obsolescence programmée, et ce quels que soient leurs prix. Si nous voulons changer cette industrie gaspilleuse et destructive pour le mieux, nous devons nous attaquer au problème de la consommation, plutôt que de perdre notre temps à méditer sur des collections dites éthiques.

Pour cela nous avons besoin de remettre en cause l’addiction de la mode au concept même de hype. C’est facile de pointer Instagram du doigt, ou ces ados qui font la queue devant Supreme, mais en réalité c’est un problème inévitable qui a infecté l’industrie toute entière. La hype, c’est ce cercle vicieux des drops ou collections exclusives, des collaborations, des pop-ups, des cruise shows ou encore des placements de designers. C’est l’idée que tout doit être viral, générateur d’un moment partageable. C’est la nouveauté pour dire que c’est nouveau, l’achat pour dire qu’on a acheté. Ça ne s’arrête jamais, en ce moment même, au beau milieu d’une pandémie mondiale, on nous dit que c’est le moment idéal pour améliorer nos vêtement de maison ou perfectionner nos looks de télétravail.

Le véritable problème avec ce manège infernal de la hype, c’est que, plus les gens montent à bord, plus ce manège tourne vite. La mode va aujourd’hui tellement vite que même les professionnels du secteur peinent à maintenir la cadence. Il y a quatre, huit, ou cinquante-deux saisons par an. On achète plus de vêtements que jamais, mais on s’en débarrasse en un claquement de doigts. Et tandis que l’on traite ses habits comme des objets de passages - présents seulement un instant avant d’être oubliés - la production de vêtements laisse une trace permanente sur la planète. Une collab de sneakers fait vite les titres, mais une composante de sneakers peut mettre plus de mille ans à se désintégrer dans la nature. Le coton qui nourrit notre appétit insatiable pour le merch épuise les ressources d’eau de pays qui souffrent déjà de sécheresse, et les pesticides utilisés pour le cultiver détruisent la biodiversité. Et c’est sans parler de l’exploitation et des abus des droits de l’homme que l’on connait depuis des années maintenant.

Avant que le coronavirus ne fasse tout exploser, l’industrie de la mode produisait entre 80 et 150 milliards de vêtements par an, pour une planète de 7,8 milliards d’habitants. Comment sommes-nous censés réussir à porter tout cela ? C’est simple, il se trouve que nous ne pouvons pas. Les friperies, les usines de textiles et les marchés des pays en voie de développement débordent de rebuts peu onéreux et de mauvaise qualité. La triste ironie de la situation, c’est qu’on ne détruit même pas la planète pour des pièces sublimes qui amélioraient nos vies d’une manière ou d’une autre, on l’anéantit pour de la merde à usage unique qui n’aurait jamais dû être produite au départ.

La pandémie a mis un terme à tout ça, au moins pour le moment. Avec un peu de chance, dans les semaines et les mois à venir, nous serons plus attentifs aux nouvelles idées qui auront vu le jour sans faire de bruit, autant de perspectives qui pourraient aider à enfin nous attaquer au problème de durabilité de la mode. Des magasins vintages ‘curated’ dont la sélection semble neuve, des méthodes de teinture naturelles et anciennes pour créer des vêtements réellement biologiques, des applications de revente mettant en contact des objets plus désirables à de nouveaux acheteurs; et des services de locations qui abrogent le concept même de propriété. Ces nouvelles perspectives défient l’idée que le neuf est toujours synonyme de mieux. Elles proposent de faire plus avec moins. C’est un message que les shoppers épuisés et les créatifs en burn-out avaient bien besoin d’entendre.

Alors que le confinement affecte nos portes-monnaies et nous force à évaluer nos priorités, ce temps d’arrêt provoquera avec un peu de chance une étincelle de changement dans notre manière de consommer. Nous avons besoin d’intégrer l’idée que tout ce que nous achetons a un impact sur nos vies, que nous le voulions ou non. Entre aller chercher des colis, notre pressing ou télécharger des photos sur des applications de revente, nos vêtements ne nous coûtent pas seulement de l’argent; ils nous coûtent également en temps et en énergie.

Quand on voit les choses sous cet angle, l’importance de n’acheter seulement ce que l’on aime semble une évidence. Nous avons besoin de reconnecter avec la raison pour laquelle nous sommes tombés amoureux de la mode en premier lieu, de redécouvrir les joies tangibles et quotidiennes liées à avoir et porter nos habits. Nous devons nous souvenir que les vêtements ont ce pouvoir magique de nous transformer en la meilleure version de nous même, ou nous aider à découvrir des facettes cachées de nos identités.

Il y a un an, j’ai pris l’engagement de Extinction Rebellion de ne faire du shopping uniquement dans des friperies. Je n’avais aucune idée que le mode pouvait être quelque chose de si lent, intime même. Les nouvelles tendances et les défilés de mode me passaient à côté sans que je ne m’en aperçoive. À la place, je parlais à des pères de famille de leurs vieux costumes sur eBay, et je prenais rendez-vous avec des motards qui me vendaient leurs vestes en cuir. M’éloigner de tout ce bruit a libéré beaucoup de temps pour réfléchir profondément au rôle que la mode joue dans ma vie. Et il s’avère que cela n’a rien à voir avec les collabs, les drops, ou encore les éditions limitées.

Nous commençons seulement à réaliser le bouleversement et le chaos que la pandémie du coronavirus inflige sur le monde. Pour le meilleur ou pour le pire, la crise a paralysé notre société de consommation. Et en dépit de toute la souffrance et des difficultés qui se révèlent tout autour de nous, nous avons une opportunité unique de nous éloigner une fois pour toutes de la culture épuisante de surconsommation, si présente dans la mode. Ne la gâchons pas.

Alec Leach est un écrivain et consultant, et le fondateur de @future__dust , une plateforme Instagram pour la mode éco-responsable.

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