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      culture Micha Barban-Dangerfield 14 avril 2017

      un photographe a passé 9 mois dans les quartiers nord de marseille

      Inspiré par la série américaine The Wire, le photographe espagnol Arnau Bach s'est immiscé dans les différentes strates sociales de la ville de Marseille - des travailleurs du port aux bandes des cités en passant par l'élite politique de la ville. Sa série photo Capital rend compte de la complexité de la cité phocéenne.

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      Les banlieues apparaissent souvent dans les discours comme une notion abstraite, essentielle et surtout largement galvaudée. Mais les réalités géographiques des territoires "périphériques" des grandes villes françaises présentent une grande disparité qu'il est primordial de souligner pour comprendre leur physiologie et les interactions qu'elles concentrent. Si les banlieues parisiennes sont mises à l'écart de la capitale par la présence d'une limite physique (celle du périphérique, bruyant et brumeux) la banlieue de Marseille fait partie intégrante de la Chicago française. Construits en surplomb de la ville, au-dessus du grand port, les quartiers nord marseillais trônent comme une immense avancée. Le chômage y atteint des taux exorbitants, le temps s'y fait lent et la jeunesse cherche des moyens d'être. Dans ses séries Suburbia et Capital, le photographe barcelonais Arnau Bach a souhaité capturer les différences existantes entre les banlieues parisiennes et les quartiers nord de Marseille. Inspiré par la série américaine The Wire, il s'est donné pour mission de saisir les interdépendances que tissent les différentes communautés de Marseille entres elles - des ouvriers du port aux kids des cités en passant par les élites politiques de la ville. Un portrait grave mais dédramatisé qui interdit le voyeurisme et force à regarder les choses en face.  

      Qu'est ce qui t'a donné envie de venir photographier la France, ses villes et ses banlieues ?
      Je suis allé pour la première fois dans les banlieues en 2006. En tant que photographe on cherche toujours des sources d'inspirations. Pour ce projet c'est le film La Haine qui m'a beaucoup inspiré. Je n'étais pas encore photographe à l'époque, j'étais encore très jeune. En tant qu'Espagnol, je découvrais un visage de la France que je ne soupçonnais pas. En 2005, lorsque Zyed Benna et Bouna Traoré sont morts à Clichy Sous-Bois, j'ai relié ces événements au film et j'ai décidé de prendre mon appareil et de faire quelque chose. Je suis donc arrivé à Paris sans rien connaître des banlieues, je ne parlais pas du tout français et je ne connaissais personne à Paris. J'ai commencé à rencontrer des gens qui ont été déterminants, au lieu de rester une semaine je suis resté trois semaines. Je suis revenu un an plus tard pour revoir ces mêmes personnes et nous nous sommes encore plus rapprochés. J'ai créé de vraies relations avec eux. Ils sont devenus mes fixeurs. C'est lors de ces voyages que j'ai réalisé mon premier projet, Suburbia. Puis j'ai entendu parler des quartiers Nord de Marseille.

      Quelle image avais-tu à ce moment-là de Marseille ?
      Les gens m'en parlaient comme un coin craignos. Certains me disaient même : « Si tu vas un jour à Marseille fais gaffe, c'est comme Bagdad. » Puis je découvrais la ville avec le rap français aussi. Les rappeurs français font souvent référence à Marseille, aux kalachnikovs, aux dealers et à la vie de ses cités. Je suis donc rentré à Barcelone, ma ville natale, et j'ai commencé à faire des recherches sur Marseille et je me suis organisé pour y aller. C'était au moment où la ville a été nommée capitale européenne de la culture.

      En tant que photographe étranger, comment as-tu perçu les divisions territoriales et sociales des grandes villes de France ?
      Cette division n'est pas la même à Paris et à Marseille. À Paris il y a une définition géographique et urbaine du "ghetto". Lepériphérique, qui créé une sorte de frontière, faite de béton et de bruit, sépare deux mondes distincts. À Marseille c'est différent parce que ce sont les quartiers Nord et non pas les banlieues. Ils sont dans les hauteurs de la ville et en forment une partie intégrante. Ils sont relativement bien situés. La vue sur la ville y est imprenable et ces quartiers auraient très bien pu être réservés aux riches. Dans beaucoup d'autres villes du monde, les hauteurs sont synonymes de richesse. Avant de mener mon projet à Marseille, je me suis beaucoup imprégné de la série The Wire qui se déroule à Baltimore où on retrouve des communautés similaires à celles qui peuplent Marseille : celles liées aux commerces portuaires, les politiques, les kids du ghetto, etc.

      Oui et comme David Simon l'a fait avec The Wire, il semble dans tes photos que tu suis et capture les différents réseaux et communautés de la ville…
      Tout à fait, mon travail à Marseille n'a pas seulement été de documenter la vie des ghettos mais bien de faire un portrait de la ville. Après avoir passé quelque temps à Marseille je me suis rendu compte de l'importance de cette ville dans l'histoire française. Elle est depuis très longtemps une porte d'entrée pour les immigrés qui arrivent des anciennes colonies maghrébines et africaines. Le port incarne le lien que la France entretient avec ses anciennes colonies d'Afrique. Après l'indépendance de ces colonies le port à connu une grave crise et la ville a connu un déclin économique sans précédent. Une personne sur trois vit sous le seuil de pauvreté aujourd'hui à Marseille. Donc ce projet ne portait pas uniquement sur la vie dans les ghettos mais sur cette magnifique ville, pleine de potentiel, qui affronte une crise économique insurmontable. Je pense qu'il est très facile de tomber dans les clichés marseillais et dans ce travail j'ai essayé de les éviter. J'ai essayé de faire quelque chose de poétique, même si je ne suis pas très à l'aise avec ce terme.

      Tu as voulu adoucir l'image de la ville ?
      Oui, peut-être. Je ne sais pas s'il s'agissait pour moi d'adoucir l'image de la ville, mais je voulais surtout éviter d'être dans le jugement. Marseille est une ville dans laquelle la violence et le crime sont très présents, les gens parlent souvent de Marseille en épuisant ces thèmes. Moi, je voulais montrer une autre réalité de cette ville - plus cosmopolite et jeune. Marseille subit un traitement négatif général. J'ai voulu sortir la ville des jugements dépréciatifs qui la rongent.

      Tu as également photographié des instants politiques...
      Oui, je voulais approcher le plus de strates sociales possible. Mais j'ai eu assez peu de temps pour accomplir ce travail - 9 mois au total. Cela semble beaucoup mais la ville de Marseille est très secrète, il faut donc du temps pour avoir accès aux différentes communautés de la ville. La France est un pays très centralisé, je pense personnellement que Marseille est oubliée par le gouvernement français. Avant c'était la deuxième ville la plus importante de France. Aujourd'hui ce n'est plus le cas. J'ai photographié la venue du Premier Ministre français, Manuel Valls, à Marseille. Il venait remettre des médailles d'honneur à certains policiers de la ville. Il est arrivé très en retard et les autorités de la préfecture Marseillaise l'attendaient de pied ferme. Sur une de mes photos, on aperçoit deux hommes de la préfecture, penchés à la fenêtre, attendant impatiemment l'arrivée de Valls. Cette photo reflète la relation que Marseille entretient avec l'administration sociale. La ville attend - délaissée.

      Tu as également photographié beaucoup de jeunes marseillais. Quel regard portes-tu sur cette jeunesse?
      Dans les quartiers Nord la situation est très difficile, l'implication dans le trafic de drogue est très forte. La photo des jeunes au pied de leur cité est très représentative de la hiérarchie dans ces quartiers selon moi. Le jeune du milieu, qui fixe l'objectif, est en fait la représentation du « caïd », celui qui gère le business dans chaque quartier. Les jeunes s'en inspirent et essayent d'avoir la même attitude. La jeunesse cherche à faire de l'argent, de l'argent facile, et elle voit dans le trafic de drogue un moyen facile de prospérer. Cette photo est la métaphore de cette hiérarchie autour du trafic de drogue, l'image de la mafia, des gangs. Mais en réalité, c'est un problème de non-choix.

      Penses-tu que l'argent illégal est une impasse ?
      Réussir à gagner de l'argent est bien entendu quelque chose de très important dans les ghettos, que ce soit à Marseille, à Paris ou partout dans le monde. À Marseille il y a une véritable industrie du marché noir, je n'avais jamais vu ça nulle part ailleurs. Cela fonctionne comme de véritables entreprises, avec un patron et des employés. Un soir, j'ai photographié un « chouf », un mec qui surveille si la police arrive. J'ai parlé avec lui, il avait 16 ans ou quelque chose comme ça, je me suis beaucoup attaché à lui. À ses pieds, il y avait un tupperware contenant de la nourriture que sa mère lui avait préparé, comme s'il partait travailler dans des bureaux ou une usine. La cité et le deal octroient un travail que beaucoup de gens ne peuvent pas trouver sur le marché légal.

      Tu penses qu'être étranger t'a permis d'avoir un recul nécessaire ?
      Oui, absolument. Ici en Espagne, à Barcelone, nous avons aussi nos problématiques mais elles sont très différentes de celles de la France. Et je pense que cela me donne effectivement beaucoup de recul par rapport à la situation. Lorsque je suis arrivé pour la première fois dans les banlieues parisiennes, le fait de ne pas savoir un mot de français m'a beaucoup aidé. Pour un photographe français, c'est plus difficile à cause de la paranoïa générale qu'il y a autour des policiers en civil, etc. Le fait que je ne comprenais rien de ce qu'ils me disaient leur a paru drôle et j'étais donc plutôt bien accueilli. Ça m'a aidé a créé des liens, étrangement.

      Que voudrais-tu que les gens retiennent de ton travail ?
      Concernant le projet à Marseille, j'aimerais détruire les barrières existantes. J'aimerais faire en sorte que les gens - et en particulier les politiciens - s'intéressent plus aux sujets les plus importants que sont l'identité et le vivre ensemble, car j'ai l'impression qu'il y a un désintérêt assez profond pour ces sujets. Il faut savoir que les jeunes que j'ai photographiés sont le futur de la France. Ils sont d'une importance primordiale.

      Quels sont tes futurs projets ?
      Je travaille actuellement sur la deuxième partie de mon projet dans les banlieues parisiennes, et j'ai un nouveau projet qui consistera à photographier les classes moyennes qui vivent dans les zones pavillonnaires des banlieues. Là où les gens gravitent autour du rêve américain qui consiste à avoir une voiture, une maison et un travail fixe. Des zones toujours très près des grands centres commerciaux. J'aimerais illustrer ce « rêve européen » qui est en fait très inspiré du rêve américain. 

      www.arnaubach.es

      Crédits

      Texte : Micha Barban-Dangerfield

      Photos : Arnau Bach

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      Tags:culture, photographie, arnau bach, suburbia, marseille, paris, cités, banlieues, quartiers nord, capital

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