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      culture Antoine Mbemba 11 janvier 2017

      the fits, le film nécessaire pour comprendre l'adolescence en 2017

      Ce récit initiatique primé au Festival de Deauville parle de danse, de boxe et de convulsions – l'instantané d'une génération. i-D a rencontré la réalisatrice, Anna Rose Holmer.

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      The Fits, premier film de la jeune réalisatrice Anna Rose Holmer, se déroule dans le complexe sportif d'une ville dont on ne connaît ni l'emplacement géographique ni le nom. Dans ses couloirs, Toni, 11 ans, s'entraîne à boxer avec son grand frère, en sessions intenses de frappes et de musculation. Elle y erre aussi et espionne avec envie et curiosité les adolescentes soudées de l'étage du dessus. Celles qui dansent le drill, écho tribal du hip-hop et cousin de la boxe en ce qu'il est aussi un combat, chorégraphié. Toni finit par intégrer ce groupe d'ados qu'elle admire, les Lionesses. Mais rapidement, une par une, les danseuses sont prises de crises de convulsions, de « Fits », en anglais.

      N'allez pas attendre de ce Prix de la critique du Festival de Deauville un banal récit catastrophe. Le film est une bulle. Les gosses, noirs pour l'écrasante majorité, y règnent. Rien qu'eux. Et même eux, on ne sait rien de leur quotidien. Jamais un adulte ne passe à l'écran et pas plus d'explications rationnelles ne sont prêtées au phénomène qui touche ces jeunes ados. Le film est une métaphore qui s'empare du registre fantastique. Il envoûte par sa lenteur, ses cadrages, son travail minutieux sur la musique, les sons, l'atmosphère. Un film audacieux qui questionne la notion de genre, le passage à l'adolescence, le saut dans la puberté, dans la conscience du corps qui est le nôtre.

      The Fits est un récit initiatique tourbillonnant, beau et angoissant, le récit sur l'adolescence le plus sensé, sensible, depuis une bonne poignée d'année. Conscient et sûr de ce qu'il est. Autant de traits que l'on peut prêter à l'actrice qui incarne Toni, dont le langage corporel est déjà mature. Son avenir est inscrit dans son nom, Royalty Hightower, et promet de grandes choses. i-D a rencontré la réalisatrice Anna Rose Holmer pour parler de la genèse et de la réalisation de ce premier long-métrage flamboyant. 

      Qu'est-ce qui vous a amenée au cinéma, et pourquoi avoir voulu faire ce film ?
      J'ai étudié le cinéma à travers la photographie à l'université puis j'ai commencé à travailler en tant qu'assistante caméra. Ces expériences professionnelles m'ont permis d'apprendre énormément. Ensuite je suis devenue productrice, pour des documentaires essentiellement, puis j'ai eu la chance de pouvoir travailler sur des films autour de la danse avec le New York City Ballet. C'est à ce moment-là que je me suis vraiment ouverte à la danse. J'avais vraiment envie de faire un film original sur la danse et c'est ce que j'ai fait avec « The Fits ».

      Oui, et ce film n'est pas seulement un film original sur la danse mais aussi un film original sur les jeunes. De quoi vous êtes-vous inspirée ?
      L'un de mes films préférés est Let the Right One In (Morse, 2008). C'est un film de vampire mais aussi une histoire d'amour. En fait, j'adore les films qui se situent entre deux genres. Il y a aussi ce magnifique documentaire, Streetwise de Martin Bell, que j'ai vu lorsque j'avais 16 ans et qui m'a donné envie de devenir réalisatrice. Mon film ne se réfère pas directement à celui-ci mais je l'ai revu récemment et il m'a interpellée. C'est l'histoire d'ados dans les années 1980 qui vivent dans la rue à Seattle. Le personnage principal s'appelle Tiny. Dans mon film, le personnage de Tony lui rend en quelque sorte hommage.

      Dans The Fits, on peut ressentir un flou entre la masculinité et la féminité, comment avez-vous traité cette question ?
      Dans le film, cette question est traitée de manière assez comique, comme si le monde des garçons et celui des filles étaient scindés et regroupés dans deux pièces différentes. Tony se retrouve à faire des allers-retours entre ces deux espaces et plus le film avance plus ces deux espaces se rejoignent, fusionnent. Elle pense qu'elle doit faire un choix entre les deux mais au final l'idée est que ces deux espaces convergent, s'équilibrent et ne forment plus qu'un espace.

      J'ai lu que vous avez fait des recherches sur les phénomènes d'hystérie collective. Pourquoi ?
      À l'époque médiévale, il existait une maladie appelée la « maladie de la danse ». Les gens, empoisonnés, se mettaient tous à danser pendant des jours jusqu'à en mourir. J'ai entendu parler de cela il y a très longtemps mais ça m'est toujours resté dans la tête, c'est quelque chose de fascinant. Il existe également des cas plus récents de maladies psychogènes de masses aux USA, comme à l'aéroport « JFK » où on a annoncé de manière erronée une fusillade, tout le monde a évacué le lieu très rapidement, je pense que c'est très simple de dérouter tout le monde. Ces mouvements de foule, ces effets de groupes me fascinent. Il y a des reflexes inconscients de mimétisme qui nous dépassent.

      Il semble y avoir dans l'image et dans le son du film une forme de répétition qui devient presque hypnotique…
      Le film démarre et s'achève sur un décompte. Et puis il y a ce rythme qui apparait et s'étale dans le film. Je pense que le film se rapproche de l'idée du jazz. Au début Tony est une jeune fille perfectionniste, obsessive et compulsive, elle veut être parfaite. Mais petit à petit elle intériorise ces particularités pour s'améliorer personnellement. Les battements de cœur, les rythmes et les respirations sont très importants dans le film.

      Dans beaucoup de scènes, on ne voit pas ce qui se passe. Le spectateur est hors-champ. Quelle était l'idée derrière cela ?
      Je pense qu'il y a deux réponses à cette question, la première est qu'il est possible de regarder le film selon plusieurs points de vue. Le spectateur se retrouve très proche du point de vue de Tony. Pour ça, il fallait filmer selon son regard, montrer ce qu'elle voit ou la filmer en train de regarder. Et puis il y a la présence de ce "monstre" qui permet de créer un regard inquiétant, de créer de la tension, de l'anxiété. Sauf qu'on ne le voit jamais. Il est hors-champ. Pour que le spectateur puisse créer son propre monstre dans son imagination. Les choses que l'on imagine sont souvent bien plus puissantes que les choses que l'on voit.

      Comment avez-vous rencontré l'actrice Royalty ?
      On a trouvé un groupe de danse sur YouTube, elles viennent de Cincinnati dans l'Ohio, on les a appelées pour leur demander si elles voulaient participer, elles ont tout de suite dit oui, Royalty danse avec elles depuis qu'elle à 6 ans. Le premier jour du casting on a tout de suite su que ce serait elle. Elle a une présence exceptionnelle et elle est très belle à regarder, même quand elle ne parle pas, cette petite fille de 9 ans était faite pour être actrice, elle n'est pas du tout comme Tony dans la vie, c'est une grande actrice.

      Pourquoi les garçons ne sont-ils pas touchés des mêmes manières que les filles par des crises de convulsions, des "fits" ?
      Ce n'est pas exclusivement un truc de filles, mais pour moi le pouvoir d'un groupe de femmes est indescriptible et mystérieux, il y a quelque chose que je ne peux pas expliquer, une connexion étrange. Par exemple dans les internats les jeunes femmes commencent toutes à avoir leurs règles en même temps. C'est très mystérieux. Je ne sais pas pourquoi ce genre de choses arrivent, je pense que c'est vraiment quelque chose de féminin, mais pas exclusivement. Mais je n'essaie pas de répondre à la question, je la pose, simplement.

      On ne sait pas où se passe le film. Tout se passe dans un gymnase et on ne voit quasiment jamais la lumière du ciel, on ne sait pas non plus sur combien de temps le film se déroule. Pourquoi ?
      La chronologie était très importante pour moi, je voulais que le film soit comme une série de souvenirs. Pour moi ça représente très bien l'adolescence. Pleins de petits moments qui ressurgissent sans réelle cohérence. Dans le film, les scènes se suivent sans que l'on sache réellement quand est-ce qu'elles ont lieu, ça peut-être une heure plus tard, un jour plus tard. Presque tous les personnages portent la même tenue durant tout le film, un peu comme les personnages de dessins animés. Seuls les vêtements de Tony changent et cette chronologie assez floue était voulue. On a surtout voulu se concentrer sur ces quelques heures après l'école durant lesquelles les jeunes sont entre eux sans adultes, dans leur monde. Pour ce qui est du lieu, je voulais provoquer une forme de tension et des sensations proches de la claustrophobie tout au long du film.

      Vous êtes une femme et traitez de sujets comme la féminité, l'adolescence, etc. c'est important pour vous d'en parler à l'écran ?
      Nous avons fait ce film en étant hors du système habituel de la production de films aux États-Unis. Si nous l'avions fait dans le cadre de ce système je pense que ça n'aurait pas fonctionné pour beaucoup de raisons. La structure du scénario n'est pas commune, nous sommes trois femmes à avoir mené ce projet, nous avons fait un casting de 50 enfants qui n'avaient jamais tourné de films auparavant, bref, il y avait beaucoup de risques. Mais je pense aussi qu'en tant qu'artiste, je veux rendre mon travail accessible. Avec un peu de chance je pourrais continuer à faire mon art et rassembler les gens, il faudra certainement que je fasse des compromis pour pouvoir toucher une audience plus large.

      Que voulez-vous que les gens retiennent de votre film ?
      Je veux que les gens voient la fin du film comme un moment très spirituel, transcendantal même. J'aimerais qu'ils repensent à leur propre vie après avoir vu ce film.

      The Fits est à découvrir en salle à partir de mercredi 11 janvier 2017. 

      Crédits

      Texte : Antoine Mbemba

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      Tags:culture, cinéma, the fits, adolescence, anna rose holmer, boxe, danse

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