Photographie András Bánkuti

hongrie 1980 : quand les punks se cachaient pour danser

Le photographe et journaliste András Bánkuti a capturé la naissance de la communauté punk de Budapest à une époque où elle avait encore à se débattre d'un régime totalitaire.

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janv. 19 2018, 11:00am

Photographie András Bánkuti

Tout au long de sa carrière de plus de 40 ans, Andrs Bánkuti a photographié un grand nombre de divers sujets : des danseurs de ballet en pleine répétition, des mineurs couverts de poussière, des visiteurs de musée de l’ex-Union Soviétique, des leaders politiques ou le paysage parisien. Dans les années 1980 et 1990, alors que le communisme de sa Hongrie natale s’écroule et laisse place au capitalisme, Bánkuti décide de chroniquer le quotidien du pays pour des publications internationales comme The Guardian et The New York Times. En marge de ses propres productions journalistiques, il est aussi à la tête du département photo d’un hebdomadaire hongrois économique, et le membre fondateur de la galerie Mai Manó House à Budapest.

S’il s’est spécialisé dans les illustrations des changements économiques et politiques nationaux, Bánkuti a aussi utilisé son appareil pour raconter des histoires plus personnelles ; celles d’une population à la marge. Pendant les années 1980, il s’attire les bonnes grâces de la communauté punk clandestine de Budapest, jouant sur la curiosité qu’il suscite et en troquant des moments avec ses sujets contre des photos imprimées et des bières gratos. i-D a discuté avec le photographe de l’évolution de la scène punk hongroise, d’une contre-culture subversive à un véritable mode de vie – et on lui a demandé comment il arrivait à faire la différence entre les authentiques badass et les poseurs.

Photographie András Bánkuti

Vous venez d’une famille particulièrement sensible à l’art ?
Je suis né dans une famille bilingue – ma mère était russe, mon père hongrois – du coup j’ai été élevé dans cette double culture. Mon père était un reporter radio de renom, je l’accompagnais souvent. Ma mère adorait les arts visuels et m’emmenait au musée.

Comment vous êtes-vous lancé dans la photographie ?
J’avais prévu d’être historien ou économiste, mais pendant ma dernière année de lycée, je suis tombé malade et j’ai dû être hospitalisé pendant longtemps, je n’avais aucun moyen de préparer sérieusement mes examens d’entrée à l’université. J’avais pris des cours de photo, hors de l’école, et ça m’avait plu. Alors j’ai décidé de m’inscrire dans une école professionnelle de photographie. J’ai toujours aimé prendre des photos. À la base, je voulais travailler en tant que photographe archéologue.

Photographie András Bánkuti

Qui sont les photographes ayant influencé votre esthétique et votre approche ?
Ma plus grande influence est venue de mes collègues, au début de ma carrière. Pendant les années 1980 et 1990, on travaillait tous au film et on était très honnêtes les uns avec les autres. Nous formions une communauté très créative, ce qui n’est pas forcément évident à trouver aujourd’hui : les photographes montrent et envoient leur boulot sur internet et ne se connaissent que très peu. La photographie documentaire était une tradition très forte en Hongrie. Nous voulions tous nous mesurer à la grande génération de photographes hongrois qui avait quitté le pays pour devenir mondialement reconnus : Robert Capa, Brassaï, Martin Munkácsi, László moholy-Nagy, André Kertész. Au-delà de la Hongrie, les œuvres de Dimitri Baltermants, W. Eugene Smith, Donald McCullin, Salgado, Mary Ellen Mark et Annie Leibovitz ont aussi eu un impact très fort sur moi.

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc ?
Quand j’ai commencé à prendre des photos, la couleur était encore très limitée en Hongrie, donc c’était vraiment un choix fonctionnel et pratique. Mais je dirais aussi que je « voyais » les images en noir et blanc. Les punks, selon moi, se racontent mieux en noir et blanc.

Vous avez pu faire partie intégrante de cette scène punk ? Ou preniez-vous ces photos comme un outsider ?
La communauté punk de Budapest, comme dans la plupart des grandes villes d’Europe, était très isolée. Mais on les remarquait de loin avec leurs tenues provocantes, et – en tant que photographe dont l’intention était de transmettre un certain quotidien – je me devais d’en apprendre plus sur eux. Je ne faisais pas partie de leur mouvement, mais j’ai participé à beaucoup de leurs rassemblements : des concerts et des fêtes confidentielles. J’ai passé beaucoup de mes week-ends avec eux, à me faire des amis, jusqu’à ce que j’arrête de les suivre, au milieu des années 1980.

Photographie András Bánkuti

Comment êtes-vous entrés en contact ?
Je prenais le contact avec les gens dans l’une des plus grandes stations de métro de Budapest, où les punks se réunissaient souvent. Je suis allé vers eux, je me suis présenté et je leur ai parlé de mon projet : un essai photographique d’envergure sur leur vie. Certains d’entre eux ont accepté d’apparaître sur mes photos, d’autres ne me faisaient aucunement confiance, acceptaient de me voir traîner avec eux mais refusaient d’être pris en photo. Je suis revenu les voir toutes les semaines en apportant à chaque fois des petits développements des photos de la semaine précédente, comme des cadeaux – c’était avant les appareils numériques. Petit à petit, presque tous ont accepté d’être pris en photo. J’ai eu très peu de problèmes, les gens n’étaient pas aussi agressifs qu’aujourd’hui. Un jour, le membre d’un groupe punk a sauté de la scène en m’insultant et en menaçant de me casser la gueule si j’osais le prendre en photo. J’ai dû acheter des droits photo en payant des verres !

Quelle importance avait le style punk dans votre vision ?
J’ai rencontré quelques « fashion punks » qui venaient aux fêtes habillés comme d’habitude, puis se changeaient dans les toilettes, et après trois ou quatre heures, une fois la fête terminée, ils se changeaient à nouveau pour ressortir dans leur tenue « conservatrice » et rentrer chez eux. Ils avaient peur que leurs parents leur interdisent d’aller à ces fêtes, alors ils refusaient que je les prenne en photo. Mais ça ne me dérangeait pas, ils ne m’intéressaient pas beaucoup, ceux-là. Le superficiel ne m’intéressait pas. Je voulais connaître les vrais punks, comprendre qui ils étaient et ce qui les intéressaient.

Photographie András Bánkuti

Comment a évolué la scène punk au fil de la décennie pendant laquelle vous l’avez photographiée ? Quel rôle a joué la censure ?
Pendant les années 1980, il y avait énormément de tabous, beaucoup de sujets que les médias n’étaient pas censés aborder. Le mouvement punk en faisait partie, la drogue aussi. Les punks hongrois sniffaient de la colle pour se défoncer, à l’époque. Il y a eu quelques groupes punks, dont Cpg [connu pour ses paroles controversées et anti-establishment, condamnant directement l’autorité de l’état], qui ont fait du temps derrière les barreaux. Mes photos ont été publiées pour la première fois dans un magazine de la police, comme des objets trouvés chez certains membres de groupes ! Les images ne m’ont pas été attribuées, dont la police ne m’a pas attrapé, mais par précaution j’avais caché les négatifs. Je n’avais pas vraiment peur pour ma liberté, mais plutôt pour celle de ceux qui étaient sur mes photos. Je ne voulais pas les mettre en danger.

Quelle différence faites-vous entre la scène punk des années 1980 et celle des 1990 ?
Pendant les années 1980, les groupes punks pouvaient difficilement se programmer une journée dans un centre culturel. Dans les années 1990, ils avaient leurs propres clubs, décorés par leurs propres artistes. Le mouvement était établi et accepté comme un mode de vie et un genre musical. Les gosses qui se changeaient dans les toilettes avant n’avaient plus à le faire, et le punk cessait d’être un tabou. Les publications n’étaient plus limitées que par le goût des photographes ou de leur magazine, mais plus par la censure.

Photographie András Bánkuti

Qu’est-ce qui rapproche ou différencie cette série du reste de votre travail sur les transitions économiques et politiques de la société hongroise ?
Ma série sur le punk contient plus de portraits, mais en règle générale, mon style est toujours très comparable, peu importent les séries. La manière que j’ai de faire des recherches sur mon sujet, de rentrer en contact avec les gens et d’apprendre à la connaître est toujours similaire – même pour ma série sur le ballet.

L'exposition « Valeurs Marginales » d'Andras Bánkuti se tient à l'Institut Hongrois de Paris jusqu'au 16 décembre prochain.