Photographie : Victor Pattyn

bruxelles, classe 2019

Derrière des platines, au détour d’une rue, d’un studio ou d’une expo, vous avez peut-être déjà croisé les visages qui vont suivre. Artistes, étudiants, rappeurs, Dj… i-D a rencontré ceux qui donnent envie de connaître Bruxelles, pour de vrai.

par Marion Raynaud Lacroix
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07 Mars 2019, 12:28pm

Photographie : Victor Pattyn

Bruxelles, c’est cette ville qu’on connaît - au moins de vue – sans y être forcément allé, par les récits qu’en font les autres et les images qu’on se crée, plus ou moins fausses, plus ou moins clichés - les murs des bars trempés de bière, la bonhomie des habitants, le ciel fumeux et cette statue qui se soulage, devant l’air captivé des passants. Loin de l’image d’Epinal, tout près du quotidien, certains y sont nés. D’autres y sont venus sur le tard, parce qu’ils voulaient changer d’air, prendre une autre route et qu’il s’y sentaient inspirés. Artistes, étudiants, rappeurs, Dj… Par une journée brumeuse, i-D a découvert quelques-uns des visages qui peuplent Bruxelles et qui donnent envie de la connaître, pour de vrai.

Mathieu Trevisan

Mathieu Trévisan, 22 ans

Peux-tu te présenter ? Je m'appelle Mathieu Trévisan, j'ai 22 ans, et ça fait maintenant 5 ans que j'habite Bruxelles. Je viens de Mons, une petite ville que j'ai quittée assez tôt, parce qu'il ne s'y passait pas grand chose. Je suis étudiant en troisième année à l'Académie des Beaux-Arts.

Avant d’y vivre, quel était ton lien à Bruxelles ? Je savais que je voulais partir de chez moi. Quand j'avais 15 ans, je voulais aller à Berlin, parce que je me disais que ça bouillonnait - j'avais soif de culture. Et finalement, quand j'ai commencé à sortir à Bruxelles, je me suis dit que c'était une ville chouette.

Quel est ton lien à la fête ici ? La fête a beaucoup compté pour moi ici. Je viens d'une petite ville sans la moindre ouverture d'esprit : le fait d'arriver dans une grande ville avec des gens complètement différents m'a permis de comprendre que je pouvais exprimer ma différence, me mettre en scène. Du coup, j'ai joué là-dessus à fond.

Comment tu expliques que Bruxelles soit aussi prisée par la scène artistique française ? Ici, il est possible de prendre son temps pour bien faire les choses. Et puis socialement, le Belge est quand même assez accueillant, je crois que ça fait partie des choses qui attirent.

La création collective occupe une place forte ici. De ton côté, tu peux envisager de faire coïncider ta pratique avec celle d'autres gens ? Non, je ne pense pas, je suis plutôt du genre à m'enfermer et à réfléchir, je ne suis pas très moderne. C'est en me retrouvant face à moi-même que j'arrive à me sentir bien.

Summer Satana

Summer Satana, 27 ans

Peux-tu te présenter ? Je m'appelle Tiphaine Larrosa, j'ai 27 ans. Je suis Française, j'ai grandi à Bordeaux où j'ai fait mes études aux Beaux-Arts. Maintenant, j'habite à Bruxelles. J'ai un projet musique solo qui s'appelle Summer Satana.

Peux-tu me parler de ce projet ? Summer Satana a commencé aux Beaux-Arts, où j’ai fait un film post-apocalyptique avec des potes dans lequel j'étais Satana, le double maléfique d'un autre personnage - très stéréotypé - qui s'appelait Natacha. J'ai repris le personnage au sein du groupe Sex Body Ache et cette fois, je l’ai appelé Summer Satana. Le groupe a duré deux ans. Et moi, j'ai continué toute seule.

Dans quelle mesure le fait de quitter Paris a pu influencer ta pratique ? À Paris, je travaillais énormément, donc c'était compliqué de faire de la musique - en termes d'espace et de temps. En arrivant à Bruxelles, les choses sont allées plus vite. Soyons honnêtes : pour faire de la musique, Bruxelles me permet un confort de vie et d'espace qui n'a rien à voir avec Paris. Et puis je trouve la communauté de la musique indé moins pressurisante que celle de Paris. Je pense que le fait d’être ici m'aide à prendre confiance en moi.

Tu me disais qu'ici, il était plus acceptable de ne pas être artiste à plein temps. C'est quelque chose que j'avais déjà remarqué à Londres ou à New York : là-bas, il n'y a pas de honte du job alimentaire. Contrairement à Paris, on considère plus les personnes pour ce qu'elles sont et ce qu'elles savent faire que par rapport à leur statut d'artiste. Ici, beaucoup de gens travaillent dans l'hôtellerie ou la restauration et ont des collectifs à côté. Vu que les loyers ne sont pas très chers, c'est plus facile de garder de la disponibilité émotionnelle et temporelle pour faire des choses. A Bruxelles, la première chose que les gens te demandent n'est jamais : « Qu'est-ce que tu fais dans la vie? ». En tous cas, leur attitude ne change pas en fonction de la réponse.

Green Montana

Green Montana, 25 ans

Peux-tu présenter ? Green Montana, j'ai 25 ans, je viens de Vervier et je suis dans la musique depuis 2/3 ans.

Peux-tu me parler de l’endroit dans lequel on est ? On est au studio Straight Up, à Schaerbeek. C'est le premier vrai studio dans lequel j'ai enregistré.

Tu n’habites pas Bruxelles. Comment vit-on l'industrie du rap quand on est loin de la capitale ? En Belgique, quand t'es dans la musique, t'es obligé de passer par Bruxelles. Je viens de loin, d'un endroit où il n'y a aucune exposition. Ici, c'est plus rapide, il y a plus d'accès, les contacts sont plus faciles. Et il y a plein de gens très chauds pour travailler.

Depuis la France, on a l'impression que la scène rap belge émerge de plus en plus fort. Est-ce que tu partages ce sentiment ? Oui, la scène grandit à fond. Des artistes comme Hamza ou Damso nous ont ouvert des portes. Ils ont ramené une vraie visibilité sur Bruxelles, et c'est certainement la raison pour laquelle nous sommes ici, c'est ici que ça se passe. Il y a un vrai public qui s'intéresse à la Belgique, alors que la Belgique, elle, ne s'intéresse pas vraiment à elle-même. On dirait qu'elle attend la validation de Paris pour s'intéresser à ses artistes.

Justement, comment tu expliques que les Français soient aussi présents dans les milieux artistiques bruxellois ? C'est peut-être parce qu'il y a des sonorités différentes de ce qu'ils entendent d'habitude en France. Il y a peut-être moins de codes, mais ce n'est pas la peine de venir vivre en Belgique pour ça. Si tu veux pas travailler selon les codes, il te suffit de les ignorer.

Soumaya Phéline

Soumaya Phéline, 35 ans

Peux-tu te présenter ? Je m'appelle Soumaya, j'ai 35 ans. Je suis née et j'ai grandi à Bruxelles. Je suis Dj et je travaille aussi en tant que graphiste. Et ça fait maintenant 10 ans que j'organise les soirées « High Needs Low ».

Comment as-tu commencé à mixer ? Dans une vidéothèque de cinéma d'auteur qui s'appelait L'Excellence ! Avec deux collègues, on s’est mis à mixer des vinyles de BO de films. Je n’ai jamais eu l’intention d’être Dj, mais j'aimais bien retrouver mes potes dans des bars, d'autant que j'étais payée. De fil en aiguille, j'ai commencé à jouer davantage de musique électronique et à inviter des amis pour jouer avec moi. J’adorais cette idée de partage, c'est pour ça que j'ai commencé à organiser des soirées.

Les collectifs ont l’air d’avoir une place forte dans la vie culturelle bruxelloise. Ça a toujours été le cas. D'ailleurs, c'est ce qui nous a rendus cools à l'époque : le fait de travailler ensemble et d'être tous soudés. Quand je me suis mise à organiser mes soirées, il n'y avait pas que des gens de la techno : tout le monde se réunissait, y compris la communauté LGBT. On parle beaucoup de « safe place » en ce moment, mais j'ai l'impression que Bruxelles a toujours été une safe place. Je pense d’ailleurs que c’est ce sentiment de liberté qui a donné envie à plein de Français de venir s’y installer.

Justement, comment perçois-tu le fait que la ville soit si prisée par les étrangers, notamment par les Français ? Bruxelles a toujours été une ville cosmopolite et multiculturelle, à cause du Parlement, mais aussi des ouvriers immigrés – mes parents en ont fait partie il y a 40 ans. Nous formons une vraie communauté, la seule séparation qui peut se faire sentir est entre le côté francophone et néerlandophone. Personnellement, je n'ai pas de problème avec ça : la moitié de mes amis, ainsi que mon copain sont néerlandophones. La politique crée ces divisions, mais entre nous, on s'en fout .

De quel futur rêves-tu pour la nuit bruxelloise ? Ces dix dernières années, beaucoup d'endroits ont dû fermer pour des raisons de sécurité, des quartiers entiers ont été rachetés par des promoteurs. Le visage de la vie nocturne a changé. La fête a une vraie fonction sociale et elle peut rapporter beaucoup d’argent, une ville comme Berlin l’a compris ! Je crois qu’il faut impérativement recréer des lieux.

Celia Wu Tangu

Celia Wu Tangu, 31 ans

Peux-tu te présenter ? Je m’appelle Célia, j’ai 31 ans, je suis Suisse et je vis à Bruxelles. Je suis impliquée dans deux collectifs, Bledarte dans lequel on est 5 filles et Leaving Living Dakota, que j'ai fondé avec mon ami Seelik.

Pour commencer, peux-tu me parler de Bledarte ? Quand je suis arrivée, j’ai participé à de nombreux talks autour des questions de race, de féminisme. J’y ai rencontré pas mal de filles avec lesquelles s’est formé le collectif. Notre point commun, c’est que nous sommes toutes des filles non-blanches, qu’on a une affinité avec l’art et une envie de la partager. L'idée, c'est de créer des espaces pour les artistes et les clubbers racisés qui sont complètement invisibilisés par les organisations artistiques blanches. Notre premier objectif, c’était donc de créer un festival avec des personnes racisées et de ne pas faire pas un truc hip hop – ce à quoi sont le plus souvent réduits les Noirs et les Arabes.

Et Leaving Living Dakota ? J’ai connu Seelik en Suisse et on s'est retrouvés aux Beaux-Arts quand je suis venue à Bruxelles. Les clubs sont pas fous ici, et la Suisse nous a pas mal éduqués à la rave, donc je crois qu'on partageait une forme de frustration. Très vite, on a eu envie de proposer des expos en rupture avec le milieu de l’art, qui a quelque chose de très sectaire et protocolaire.

La création en collectif, c’est quelque chose d’évident pour toi ? Pas du tout, je suis vraiment pas quelqu’un qui fonctionne en groupe à la base ! Le collectif, c’est pas facile tout le temps : on sent très vite quand quelqu’un est blessé, quand l’un s’investit plus que l’autre - mais ce sont des choses dont j’ai appris à parler. J’ai mis du temps à trouver un équilibre entre les moments de boulot et d'amitié. Mais une fois qu'on y arrive, le collectif devient une vraie force.

Vos soirées parviennent à réunir des gens d’horizons différents. Comment avez-vous réussi à créer ça ? C’était l'un de nos premiers buts avec Leaving Dakota. Pareil pour Bledarte, qui est un collectif bilingue avec des filles flamandes. Le mélange s’est opéré progressivement : le fait d'associer Leaving Dakota à un lieu arty dans un quartier populaire (Molenbeek) a permis de faire venir des publics différents. Ça a demandé de l’investissement. Mais on est hyper heureux quand les gens nous le font remarquer, parce que la prise en compte des différences de classe est très importante pour nous.

Quelle place occupe la fête dans ta vie ? Mon père m’a emmenée en club quand j’avais 14 ans. Je viens d'une famille de vrais fêtards : quand on va aux mariages, on est toujours les derniers à s’asseoir. La fête est hyper importante pour moi.

Golce Dabbana

Golce Dabbana, 26 ans

Peux-tu te présenter ? Je m'appelle Seelik, j'ai 26 ans. Ça fait un peu plus de deux ans que je vis à Bruxelles. Je suis arrivé suite à une proposition de résidence d’artiste. J'avais envie de partir, de commencer quelque chose de neuf ailleurs. Et aujourd’hui, je m'occupe de monter des évènements.

Comment est né ton collectif Leaving Living Dakota ? J’ai créé ce collectif avec Celia, que j’avais connue en Suisse - dont on est tous les deux originaires – avant qu’on se retrouve dans la même école à Bruxelles. On avait envie qu'un collectif puisse proposer sa thématique et à partir de ça, trouver d’autres artistes. L’idée, c’était de créer un espace à partir duquel des connexions, des constellations pourraient se former.

L’idée de fête est donc venue après ? On s'est vite rendus compte que pour inviter des collectifs, il nous fallait trouver de l’argent et que la fête est un endroit dans lequel les gens sont toujours prêts à mettre de la thune. Avec Celia, on est vraiment sur la même longueur d'ondes niveau musique et on avait le sentiment qu'il manquait un endroit pour que les gens puissent danser, pas juste sur de la techno. C'est pour ça que j'ai l'impression qu'on ne marche sur les pieds de personne : on a pris une place qui n'existait pas.

Quelle place la fête occupe dans ta vie ? Moi la fête, c'est ma life ! Les lieux capables de créer une atmosphère, une symbiose entre les corps et l'espace... C'est quelque chose qui me touche vraiment. On a voulu donner ce qu'on recherchait nous-mêmes en sortant. En tant qu’organisateurs, on est toujours un peu frustrés parce qu'on en profite jamais vraiment à fond. Mais c’est trop cool de pouvoir donner cet espace à des gens qui veulent la même chose que nous et qui en sont, du coup, hyper reconnaissants.

D'où vient le nom du collectif, Leaving Living Dakota ? Dans ce nom, il y a l'idée de quitter un endroit, d'habiter un lieu. Dakota c'est le personnage de Lindsay Lohan dans le film I Know Who Killed Me. Elle est retrouvée inconsciente et à son réveil, elle prétend s'appeler Dakota Moss. Il y a tout un jeu de dédoublement identitaire et de similarités. Leaving - c'est inviter des gens à quitter leur territoire pour en créer un nouveau, ailleurs. Il y a cette idée d’abolir les frontières, de construire un espace qui nous est propre.

Heartbroken Bruxelles

Liyo Gong, 30 ans - Stephanie Kevers, 32 ans

Pouvez-vous vous présenter ? Liyo : Je m'appelle Liyo et j'ai 30 ans. Je viens de Liège, mais je vis à Bruxelles depuis douze ans. Stephanie : Je m'appelle Stef, j'ai 32 ans. J'habite à Londres, mais je suis bruxelloise.

Comment vous-êtes vous rencontrées ? Liyo : Au Festival de Dour quand on avait 15 ans, au concert de TTC !

Comment avez-vous créé votre collectif, Heartbroken ?
Liyo : On a toujours bien aimé faire la fête et passer de la musique. Mais on s’est mises à mixer ensemble par hasard et on a fini par prendre ça vraiment au sérieux. À l'époque, on était bookées dans très peu d’endroits à Bruxelles vu la musique qu'on passait - de la musique club alternative qui mélange plein de genres. C'est la raison pour laquelle on a créé la Heartbroken : on voulait pouvoir passer du R&B ou de la trap avec un background de clubbing, de techno sans avoir à choisir un type de soirées.

Au-delà des soirées que vous organisez, quelle place occupe la fête dans vos vies ?
Liyo : Pour moi, c'est un peu un jardin secret ! Je suis monteuse dans le cinéma, et je ne parle pas trop de mon activité de Dj. Certains réalisateurs pourraient avoir peur que j'arrive à la ramasse si je leur dis que je mixe le week-end. Mais j'ai aussi participé à des projets où les réalisateurs étaient très contents que je m'y connaisse en musique.
Stephanie : Je suis set designer, donc le fait de créer Heartbroken m’a ouvert un nouveau réseau de connaissances, qui n'est pas forcément si éloigné de mon travail.

Comment vous définiriez l’esprit dans lequel les gens font la fête à Bruxelles ?
Liyo : Je dirais qu’il est bon enfant. Les gens ont sincèrement envie de rigoler. À Paris, tu sors aussi pour networker, c'est toujours à moitié du travail. À Bruxelles, les gens sont là pour se taper des barres.
Stephanie : Bruxelles, c'est unique. Mes potes de Londres – qui appartiennent plus à la scène queer - adorent venir. Ils sont toujours hallucinés de voir à quel point les communautés et les générations sont capables de se mélanger.
Liyo : Quand on a commencé la Heartbroken, il y avait nos potes skateurs, nos potes meufs fans de dancehall, de gros nerds Soundclound qui voulaient écouter du Footwork… Les gens se mélangent hyper facilement. J’ai l’impression qu’à Bruxelles, le choix de soirée n'est pas forcément perçu comme un marqueur d'appartenance à une tribu sociale.

Luz de Amor

Luz de Amor, 24 ans

Peux-tu te présenter ? Je m'appelle Luz de Amor, je vais bientôt avoir 24 ans. J’écris des textes sur les choses que je fais et les choses que je vois. Je viens de Colombie, mais tout le monde pense que je suis espagnole. J'ai grandi en Suède, en Colombie, en Espagne, en France, au Portugal, et ici. Je suis arrivée à Bruxelles parce que je voulais entrer à l'Ecole de Recherche Graphique (ERG), mais j’ai été refusée. Je suis quand même restée, pour donner une deuxième chance à la ville, et je me suis vite faite à son rythme.

Quel est le rythme de Bruxelles ? Je m'épuise beaucoup ici, parce que je sors énormément. Je n'aime pas être toute seule, et puis si je reste chez moi, qu’est-ce que je vais faire pour le monde ? J'essaie d'assister au plus d'événements possibles, et il se passe beaucoup de choses sur le plan culturel. Je trouve qu’il y a quelque chose de très humble à Bruxelles, de mixte et d’inclusif.

Que fais-tu quand tu ne sors pas faire la fête ? Le temps que je ne passe pas en soirée, je l'investis dans du bénévolat, notamment pour la cause LGBTQI+. J'ai été bénévole à la Rainbow House, qui est la Maison de la Sexualité bruxelloise et dans des festivals queer, dont le Pink Screen.

Tu as vécu dans de nombreux endroits différents. Comment expliques-tu que les Français soient aussi présents à Bruxelles ? Ici, c'est plus calme. Les gens veulent juste passer du temps ensemble. Et je pense que c'est ce que recherchent les Français qui viennent ici, cet esprit de communauté. La Belgique est un lieu qui soulage. Ici, personne ne me juge.

Tu insistes sur l’importance de la culture. Comment perçois-tu les institutions ? Elles ne nous représentent plus. Notre génération a besoin de se créer elle-même, de créer ses espaces. C'est pour ça qu'il y a tant de collectifs, parce qu'on n'a pas la place de montrer tout ça.

Toi, par quel moyen voudrais-tu le changer ? J'ai un problème avec le langage administratif. De manière générale, le discours me pose problème. C’est pour ça que j’écris. Je pense que si je pouvais changer quelque chose, ce serait la manière dont les choses sont racontées, le discours tenu par les institutions.

Rage White Ghost

Rage White Ghost, 25 ans

Peux-tu te présenter ? Je m'appelle Serena, j'ai 25 ans. Je fais du tatouage, de la vidéo et j’appartiens à un collectif qui s’appelle Chats Noirs. Je suis française et j’ai déménagé à Bruxelles il y a un an et demi.

Pourquoi es-tu venue vivre ici ? J'arrivais pas à bosser à Paris, je tournais en rond et j'avais besoin de changer d'air. Ici, j'ai réussi à m'entourer de gens qui font plein de choses différentes : il y a un esprit de groupe qui permet de toucher à des trucs vers lesquels tu n’irais pas forcément seul. Je commençais à être frustrée de faire « juste » la fête et en arrivant, je me suis rendue compte que c’était une ville pleine de grands fêtards qui bossaient aussi. J'ai adoré cette énergie.

Créer en collectif, c’est quelque chose d’évident pour toi ? C'est toujours compliqué. Dans le collectif auquel j’appartiens, on est tous des entités hyper fortes, qui menons des vies assez loin des sentiers battus. C'est dur d'exister individuellement mais quand on arrive à concrétiser quelque chose tous ensemble, c'est tellement bien que ça me donne envie de continuer.

Le fait de vivre à Bruxelles te permet de mieux t'exprimer ? Oui, complètement. Quand je vivais à Paris, j'étais hyper influencée par tout le brouhaha parisien, par ce que tu vois sur internet... Ici, personne me connaît, je peux être qui je veux. Ça m'a permis de commencer quelque chose de nouveau. À Paris, j'ai l'impression que l'image a pris le dessus sur la qualité du travail des gens. Ici, les choses se montrent beaucoup moins, tu as plein de collectifs qui font des choses dans leurs greniers et ça leur suffit.

Dans quelle mesure le milieu artistique français rencontre la scène bruxelloise ? Au début, je pensais connaître Bruxelles mais franchement, je connaissais Bruxelles comme une française. C'est parce que j'ai changé de quartier et que je me suis rapprochée du centre ville que j'ai rencontré des Flamands, qui m'ont ouvert une nouvelle porte. Ils ont des préjugés mais c'est normal ! T’as des gens qui débarquent ici ils font les beaux gosses alors qu’à Paris c'est des bolosses. C'est pas la même culture, la même façon de penser : les Flamands sont vraiment dans leur délire, beaucoup moins conformistes qu'à Paris. Leur façon de penser m’a fait beaucoup de bien.

Lord Gasmique Bruxelles

Lord Gasmique, 20 ans

Peux-tu te présenter ? Je suis Lord Gasmique, jeune rappeur bruxellois, poète du futur ! Je me suis mis au rap il y a à peu près 4 ans.

Tu as déjà collaboré avec Roméo Elvis, JeanJass… De l’extérieur, la scène rap belge a l’air d’un petit microcosme – comment tu la décrirais ? Bruxelles, c'est tellement petit que tout le monde se connaît même en dehors du rap. Tu connais le cousin, le frère, le facteur de... On est entre nous, c'est la famille. Donc forcément, je pense que ça joue sur l'image que les gens ont de nous à l'extérieur. On est très solidaires et en même temps imagine : se faire la guerre dans un endroit aussi petit, ce serait n'importe quoi ! On est tous en mode gros love, on porte tous Bruxelles dans nos bras et ça donne un truc très beau.

Cette proximité constante peut aussi avoir des effets négatifs, non ? Oui, surtout quand t’es comme moi, que t’aimes être dehors tout le temps. Tu connais le mot « xsaar » ? Ici, ça veut dire sortir, s'éclater. J’adore ça et en même temps, je peux pas faire n’importe quoi quand je vois que telle ou telle personne est là et que ça pourrait finir sur les réseaux sociaux.

Tu as déjà eu envie de partir ? Je suis né à Bruxelles, il y a des putains de talents et tellement de choses ici que je vois mal ce que j'irai faire ailleurs. Mon projet, c'est de m'établir ici et de bâtir un empire avec toutes les personnes qui m'entourent. L'idée c'est vraiment BX, BX, BX. C’est pas aux mecs de l'extérieur de valider les mecs de Belgique avant les Belges ! Je crois que c'est hyper important de s'établir ici avant de penser à « conquérir » d'autres sphères.

Donc le projet c’est la solidarité ? Oui, c’est d’être solidaires mais aussi de se bouger le cul. Il n’y a rien qui presse mais je me dis que ce serait bien de montrer de quoi est capable la jeunesse bruxelloise ! Il y a des jeunes qui sont hyper chauds dans plein de domaines - la photo, le rap, la production - mais qui se bougent pas assez ! C'est dommage de passer à côté de tout ça. Si tu sais qui tu es, d'où tu viens et que tu mets tout en place pour atteindre tes objectifs, qu'est-ce qui peut t'en empêcher ?


Crédits

Photographie : Victor Pattyn

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