ironique et sexy, l'œuvre de coco capitán s'expose à paris

À l'honneur de la Maison Européenne de la Photographie, la jeune artiste révèle une décennie de créations plurielles, marquées par leur époque. i-D l'a rencontrée.

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14 Mars 2019, 10:17am

L’an dernier, Coco Capitán a fait l’objet de deux rétrospectives, bien qu’elle soutienne fermement que non, ce ne sont pas des rétrospectives. « J’ai 27 ans, dit-elle en riant. C’est un peu arrogant, un peu prétentieux, de commencer à parler de rétrospective. » Au lieu de ça, l'artiste préfère parler d' « une décennie de travail. » La première s’est tenue à Séoul à l’automne dernier et la seconde vient d'ouvrir ses portes à Paris, à la Maison Européenne de la Photographie. Cette exposition parisienne, Coco Capitan la décrit assez humblement comme « une façon de se concentrer sur le travail qui semble pertinent actuellement ». Mais le fait est qu’à tout juste 27 ans, l'artiste a fait l’objet de deux quasi-rétrospectives l’an dernier, dans deux institutions artistiques extrêmement respectées. Un indicateur à la mesure de son (grand) talent.

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© Coco Capitán 2019 courtesy Loose Joints.

« Je veux que les gens qui regardent mon travail l’aiment ! J’ai tout à fait conscience de l’importance du public », dit-elle. Mais qu’est-ce que nous aimons tant, chez Coco Capitan ? Peut-être bien son travail drôle et jovial, inquisiteur et conceptuel, plein d’humour noir et d’honnêteté émotionnelle. Elle sait parler de capitalisme et de commerce, d’amour et de vie, des réalités liées au statut d’artiste, des dilemmes de la créativité, de la vie en 2019, de la façon dont nous sommes connectés, dont nous mettons en scène nos existences en ligne - de grands concepts dont elle sait s’amuser.

De la photo à la peinture en passant par l’écriture, cette tension est présente dans toutes les formes d’art auxquelles Coco Capitan s’adonne. La plupart des oeuvres présentées dans l’exposition ont été réalisées au cours de la dernière décennie - un journal que Coco tenait quand elle était enfant, resté cadenassé, des photos de la mer prises vers l'âge de 18 ans, juste après avoir emménagé à Londres pour ses études. Mais effectivement, la cohérence des œuvres présentées soutient l'idée qu'il ne s'agit pas là d'une rétrospective. « Il y a un point de vue qui sert de fil conducteur à toute l’exposition, explique-t-elle. Et ce point de vue, c’est moi, moi qui découvre le monde, observe des choses, qui vit. Je ne pense pas avoir changé tant que ça depuis mes 18 ans. »

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© Coco Capitán 2019 courtesy Loose Joints.

Intitulée Busy living everything with everyone, everywhere (« Occupée à tout vivre avec tout le monde, partout »), l'exposition tenue à la Maison Européenne de la Photographie présente des photos de mode, des écrits, des peintures, des autoportraits, des images prises sur les routes d’Amérique et de Chine, et chez elle, en Espagne. Lumineux et coloré, son style est baigné de rouges, de bleus, de jaunes. Mais il est aussi assez habile, associant l’iconographie vitaminée du pop art avec l’intimité du journal, dans un jeu de subversion permanente. Cette énergie, cette couleur, cette iconographie de surface rend son œuvre très partageable – au sens internet du terme – mais ses travaux rejettent l’économie de saturation par l’image dans laquelle nous vivons.

Une subversion qui passe également par le long titre de l'exposition. « Je voulais un titre qui traduirait mon excitation pour la vie, cette énergie, ce désir d’explorer tous les possibles, ces gens à rencontrer, ces aventures à entreprendre… Je pense que c’est ce que reflète mon travail, explique-t-elle. Mais ce titre est aussi une réflexion sur le moment que traverse notre société fondée sur les réseaux sociaux et le capitalisme, obsédée par la réussite. »

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© Coco Capitán 2019 courtesy Loose Joints.

Il semblerait pourtant que Coco Capitan ait elle-même tout réussi très vite – elle est célèbre pour avoir collaboré avec Gucci alors qu’elle était encore étudiante (on retrouve d'ailleurs un portrait d’Alessandro Michele dans l’expo). Au delà de son talent pour la photographie et la peinture, Coco Capitan est également douée pour le langage, sait formuler des aphorismes à la fois tendres et sombres, oscillant entre joie et malaise. C’est l’un de ces slogans, « What are we going to do with all this future » (« Qu’allons-nous faire de tout ce futur ») qui a séduit Gucci au point d’apparaître sur les publicités et les vêtements de la marque.

À 18 ans, Coco Capitan emménage à Londres, étudie la photo de mode au London College of Fashion, avant de faire un master en Beaux-Arts au Royal College of Art. Presque immédiatement, elle se tourne vers l'aspect commercial de sa discipline, ce qui lui vaut les reproches de ses pairs, alors qu’elle n’est qu’étudiante. « Au RCA, j'étais constamment interrogée sur mes motivations, je devais me justifier de travailler en tant que photographe de mode commerciale », raconte-t-elle. Les Beaux-Arts font en effet preuve d’un snobisme quasi inégalé en matière de projets commerciaux, faisant de l'artiste un « vendu », vulgarisant son travail à outrance, travaillant pour l'argent et non pour l’amour de l’art. Ce qui, bien entendu, n’est pas le cas de Coco Capitàn. « J’ai lutté pour m’intégrer, pour être reconnue comme une ‘’artiste des Beaux-Arts’’, mais en essayant de rentrer dans ce moule, j’ai compris la stupidité de cette distinction. Il me semble plus intéressant de différencier le travail merdique et le bon travail. Certaines des meilleures pubs ont vu le jour en volant leurs idées à des artistes, et certains des plus grands artistes ont piqué leurs idées dans des pubs. Alors pourquoi faire comme s’ils étaient si différents ? Si tu as quelque chose à dire, exprime-le par ton travail. »

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© Coco Capitán 2019 courtesy Loose Joints.

L’une des œuvres de l’expo y fait malicieusement référence – un de ses textes affirmant : « Je suis comme Andy Warhol, sauf que je ne suis pas une artiste ». Une saillie représentative de l'un aspect parmi les plus passionnants de son travail : cette autodérision exubérante, cette capacité à capter l’histoire de l’art avec une sincérité potache. Par exemple, l’un des tableaux présenté est une version repeinte d’une photo de Richard Prince pour une campagne Marlboro, avec une image de l'artiste insérée au premier plan.

Mais revenons-en à Andy. Se sent-elle artiste ? « J’ai vraiment l’impression d’être une artiste, je pense que je suis une artiste. Je passe le plus clair de mon temps à créer de l’art, à parler d’art, à penser à l’art. Mais la façon dont les gens me voient ? Je m’en tape. Ça a peut-être de l’importance pour d’autres gens, mais pas pour moi. Vous savez, dès lors que vous accrochez votre travail sur le mur d’une galerie, les gens se disent que vous êtes artiste. Au départ, personne ne savait comment me qualifier, mais j’ai trouvé ça assez drôle. C’est cool. Tout ce que je veux, c’est aimer faire mon travail. Je veux que les gens s’identifient aux idées que j’essaie de partager, voilà mon but ultime. Est-ce que cela fait de moi une artiste ? Ce n’est pas à moi de le dire. »

Busy Living par Coco Capitán est publié par Loose Joints. Toutes les images © Coco Capitán 2019 courtesy Loose Joints.

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© Coco Capitán 2019 courtesy Loose Joints.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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