comment le punk m’a aidé à comprendre que j’étais queer

Le punk n’a pas toujours été une musique de mecs blancs hétéros. À ses débuts, le punk participait même à une nouvelle culture queer. Ado, c’est ce punk qui m’a aidée à accepter ma différence.

par Aline Mayard
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25 Mars 2019, 9:04am

Jill Furmanovsky

Quand j’étais ado, j’étais hétéro. Par défaut. Inspirée par ce que je voyais dans les magazines et à la télé, je pensais que l’homosexualité était un truc de mecs, de fêtards qui écoutaient FG dans la bonne humeur la plus totale. N’ayant jamais vu de lesbienne ni entendu le mot « queer », l’idée ne m’était pas venue qu’une femme puisse être attirée par une femme, que les gays puissent être énervés ou que le genre puisse s'affranchir de sa binarité. C’était avant Tumblr, avant The L Word, avant le nouveau monde quoi.

Je pensais que je finirais seule parce que j’étais différente. De toutes façons, les gens étaient inintéressants, des moutons qui essayaient de rentrer dans des cases, de respecter des conventions sexistes, de suivre des projets de vie zombifiants. J’étais énervée, très énervée. D’une colère propre aux ados. Le monde semblait n’avoir aucun sens et les adultes s’en fichaient. Comme beaucoup d'adolescents et d'adolescentes énervées, je me suis tournée vers les années 1970, les Ramones, les Clash, les Buzzcocks et les autres. Les Ramones me permettaient de crier ma rage, les Clash d’exprimer ma haine du moutonnisme généralisé et les Buzzcocks de chanter mon besoin d’amour. Que j’aimais les Buzzcocks !

Ce n’est que longtemps plus tard que j’ai compris pourquoi les chansons des Buzzcocks me touchaient tant : Pete Shelley, leur leader, était bisexuel et il chantait l’angoisse des queers. Les titres de ses chansons (« Ever fallen in love (with someone you shouldn’t fall in love with) », « Why can’t I touch it ») étaient évocateurs, son clip pour « Homosapien », révélateur. Pete Shelley ne s’en était jamais caché.

Le fait que l’un des fondateurs et fondatrices du punk soit queer était en fait assez logique. « Elles et ils pensaient que le couple banlieusard de classe moyenne avec deux enfants, un boulot et un chien était une prison contre laquelle il fallait se battre. Et en se battant contre cette prison, les punks avaient embrassé les idéologies gender-fluid, féministe et queer », expliquait Yony Leyser, le réalisateur du documentaire Queercore: How To Punk A Revolution au Guardian.

Le proto-punk et le punk était le domaine de femmes émancipées comme Patti Smith, Siouxsie Sioux et Joan Jett, et d’hommes inspirés par la fluidité de genre et sexuelle des années 60. « Si vous lisez toute l’histoire, surtout celle du punk britannique, ils portaient en adoration Bowie et l’androgynie en règle générale », expliquait quant à elle Lissa Rivera au site queer Them. Selon la co-curatrice de l’exposition Punk Lust: Raw Provocation, 1971-1985, qui a lieu en ce moment au Musée du Sexe à New York, l'ambiguïté apparente du genre dans les années 1970 dépassait de loin le simple fait de porter des perruques, du maquillage ou des chaussures à plateformes. Au delà de l'attitude, il s'agissait d'un être au monde. Elle rappelle également à quel point l'ambiguïté du titre « I’m A Boy, I’m A Girl » de Johnny Thunder, le leader des New York Dolls, a pu être révélatrice et émancipatrice pour ses fans. Dans son exposition, Lissa Rivera met aussi en avant l’artiste trans Jayne County, participante des émeutes de Stonewall, qui demandait régulièrement à son public si elle était « Man Enough To Be A Woman ».

Avec les années, une partie du punk a glissé vers un espace mainstream et l'ambiguïté des propos et des postures s’est atténuée. Comme d’habitude, il a fallu que les personnes queers créent et se réunissent dans des mouvements un peu plus décalés, comme le « queercore » ou celui des Riot Grrrls. L'Ado que j'étais n'était pas prête pour autant de queerness. Alors, j’ai continué à écouter les Buzzcocks.

Des années plus tard, j’ai les ai enfin vu en concert. Quelle révélation ! Il y avait une telle liberté. Des quinquagénaires en veste en cuir, des mecs en costard, des ados copies conformes des punks des années 80, chacun et chacune pouvait être comme elle ou il le sentait. C’était l’esprit punk comme je l’avais imaginé. Il m’a fallu attendre quelques années plus tard pour retrouver ce sentiment : quand j’ai découvert le mouvement queer.

Le mouvement queer s’oppose, lui aussi, radicalement au système en place. À travers la musique, la recherche, l’organisation d’évènements et bien plus, ses membres s’inscrivent contre le capitalisme, l’ordre imposé, l'oubli de soi par la consommation, la normativité omniprésente. Comme les punks, ses adeptes s’émancipent en s’adonnant au « do it yourself » et en créant leur propres espaces à partir de rien et selon leurs propres règles. Comme les punks, ses membres utilisent leurs corps pour crier leurs différences. Les deux mouvements ont un même mot d’ordre : la jouissance de la vie. Mais à l’inverse de la majorité des punks, les queers questionnent le genre, la sexualité et les discriminations (racisme, classisme, handiphobie, etc). Contrairement aux mouvement LGBT+ mainstream, les queers ne souhaitent pas s'assimiler, rejettent l'hétéronormativité qui impose une vie de couple monogame avec enfants, refusent la cisnormativité qui exige que toute personne suive les injonctions d’un genre de naissance fantasmé. Voilà, j’avais trouvé mes gens.

Le punk est la musique qui m’a accompagnée lors de ce moment étrange où j'ai compris ma différence sans réussir à mettre des mots dessus. Mon intérêt pour le punk était queer, le punk était queer, j’étais queer.

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