mais pourquoi raf simons est-il obsédé par david lynch ?

De l'horreur, des larmes et du contraste.

par Philippa Snow
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25 Janvier 2019, 11:50am

Sur l'invitation bleue velours du dernier défilé Raf Simons, on pouvait apercevoir une photo de Laura Dern, en larmes. Le créateur belge, qui vient tout juste de quitter son poste chez Calvin Klein, présentait la semaine dernière sa nouvelle collection sous un éclairage tamisé, dans une ambiance très feutrée. Sur certaines pièces de sa collection, Raf Simons a cousu des extraits de films signés Lynch, et accroché des cerises (en référence aux Cherry Pies dont le cinéaste raffole) au bout de petits mousquetons. L’idée étant de créer des totems signifiants « que l’on peut accrocher sur soi », a expliqué Simons - des petits talismans magiques aux vertus protectrices. Bêtement, j'ai d'abord cru que Simons invitait son audience à accrocher lesdits mousquetons directement sur leurs corps (en mode suspension SM). Une idée plutôt perturbante... Puis, réalisant ma méprise, je me suis dit que mon erreur était totalement lynchéenne : il faut toujours un second niveau de lecture pour comprendre l'univers de Lynch – violent en apparence, mystique avant tout.

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Raf Simons automne/hiver 19. Photographie Mitchell Sams

Jusqu’ici, Raf Simons a fait référence à trois des projets du réalisateur : Blue Velvet, Twin Peaks et Sailor et Lula, et à chaque fois, ce qui reste de leur influence tient du viscéral. Pour sa dernière collection automne/hiver 2019, le créateur belge a revisité la scène de Sailor et Lula où Diane Ladd, arrivée au stade ultime de sa psychose, recouvre son visage de rouge à lèvres et le moment de Blue Velvet où Laura Dern (sa fille dans la vraie vie), confrontée à l’infidélité de son petit ami, fond en larmes pour nous offrir ce masque de détresse popularisé par les mèmes des réseaux sociaux. Pour son défilé homme automne/hiver 2016, déjà, Raf Simons a puisé dans le style de Twin Peaks pour en exhumer des sweats typiquement américains, des tricots universitaires, et une palette de couleurs oscillant entre le rouge ketchup et le jaune moutarde, résultant en une collection de vêtements oversize surréalistes. La date du défilé coïncidait avec celle de l’anniversaire de Lynch – tout fait sens.

« Elle est morte », déclare Pete Martell lorsqu’il découvre le corps inerte de Laura Palmer dans Twin Peaks, recouvert d'une bâche en plastique. Raf Simons (qui emballe régulièrement hommes et femmes dans du plastique) est sans doute l’interprète le plus doué de cette tendance à l’horreur qui se répand dans la mode, créant des vêtements amples, fluides et nets, dans des silhouettes taillées au couperet – le parfait uniforme du tueur en série, en somme. Pour sa collection printemps/été 2018, inspirée par divers personnages féminins de films d’horreur cultes, le créateur a voulu rendre hommage à une meurtrière fictive : Asami Yamazaki, héroïne du film glorieux, quoique tordu, Audition de Takashi Miike. La propension à l'homicide de la jeune femme est, elle aussi, une violente contestation de l'injonction à l’hétérosexualité. Pour l'illustrer, il a en effet ré-imaginé ses longs gants de cuir rose vif. Cette collection, nous dit Simons, est une critique adressée à « la fabrique des rêves qu’est Hollywood, et sa façon de dépeindre à la fois un cauchemar et un rêve américain tout-puissant. » Pas étonnant, dans ce cas, qu’il cite Lynch comme une personne qui « l’accompagne toujours ». Ce qui fait de Raf Simons le chroniqueur idéal d’un rêve américain à l'agonie, c’est justement qu'il est Belge, et pas Américain.

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Raf Simons automne/hiver 17. Photographie Mitchell Sams.

Pour la collection printemps/été 2019 de Calvin Klein, le créateur s’est en partie inspiré du film d'horreur Safe, dans lequel Julianne Moore réalise l’une de ses meilleures performances. Elle incarne une femme atteinte de graves troubles respiratoires, vivant dans un luxueux appartement d'une banlieue résidentielle de Los Angeles. Alors qu’il aurait semblé logique que Raf Simons s'inspire de son style de femme au foyer propret avant qu'elle ne tombe en dépression, le designer s'est intéressé aux vêtements qu’elle revêt une fois la maladie annoncée.Raf Simons n'est pas un cynique ou voyeur : son intention était de créer des vêtements capables de protéger ce personnage, la préserver d'une vie moderne toxique.

Le postulat du film Safe est cinglant : aux États-Unis, les conséquences d’un style de vie urbain et capitaliste peuvent causer des démangeaisons et porter atteinte au système respiratoire. Il peut même aller jusqu'à tuer les gens à petit feu. Une vision troublante, extrême, et oh combien lynchéenne, qui n'a pas manqué d'inspirer Simons. Sa fascination pour l'iconographie sombre, son amour du contraste entre l'organique et le synthétique, le laid et le beau en sont les raisons : avec une précision comparable à celle de son réalisateur préféré, Raf Simons parvient à retranscrire l'air vicié dans lequel prospèrent nos sociétés.

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Raf Simons automne/hiver 16. Photographie Mitchell Sams.

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