beach rats, le film d'apprentissage gay qui va changer votre vision du sexe et de l'adolescence

On ne connaît pas encore la date de sortie de Beach Rats en France, mais le film semble déjà faire couler beaucoup d’encre. Pour i-D, Eliza Hittman a expliqué pourquoi elle souhaiterait qu'on cesse de réduire son film à ses scènes de sexe.

par Evelyn Wang
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11 Août 2017, 10:10am

« Je travaille une scène de sexe de la même manière qu'une scène de combat », affirme la réalisatrice Eliza Hittman au sujet de son deuxième film Beach Rats. En effet, l'érotisme est loin d'être conventionnel dans les gros-plans inquiets qui jaugent les ébats de Frankie avec des hommes mûrs. Au contraire, les scènes s'apparentent à des combats en cage sous une lumière crue : des moments durs, froids et cathartiques.

Ce regard sans concession sur l'adolescence a valu à Hittman le prix de la Mise en Scène lors du dernier Festival de Sundance. Dans un Brooklyn à mi-chemin entre celui de Larry Clark et d'Andrea Arnold, Frankie, 19 ans, traîne près des plages brumeuses, entre drogue, chagrin et ennui. Il passe le plus clair de son temps à rendre visite à son père mourant et rôde sur la promenade de Coney Island avec sa bande de potes camés. Quand une fille l'aborde, il répond avec l'indifférence qui le caractérise. Ses seuls moments de vulnérabilité se manifestent tard le soir, lorsqu'il drague des hommes plus âgés sur des sites de rencontre et leur confie qu'il ne sait pas ce qu'il cherche.

Élevée à Brooklyn, Hittman a fait des vagues en 2013 avec It Felt Like Love, un premier film indé enragé à propos d'une fille originaire du même quartier qu'elle, à la découverte des connexions explosives entre sexe, autonomie et pouvoir. Basé sur l'itinéraire d'une ado de 14 ans à la recherche d'un homme plus âgé, le film a suscité les éloges du Village Voice et du New York Times. Si Hittman seconde aujourd'hui les professeurs en cinéma du Pratt Institute, son adolescence continue d'être sa principale source d'inspiration : « Il y a des choses que j'ai dû surmonter adolescente et qui nourrissent aujourd'hui mon travail, le fait de prendre soin d'un parent malade par exemple… Ou bien le fait d'avoir un membre de sa famille qui découvre son identité sexuelle affirme-t-elle. Il s'agit de choses très librement adaptées de mon expérience, mon but n'est pas de créer un récit autobiographique. »

Nous avons rencontré Eliza en amont de la sortie de son film afin d'évoquer son amour inconditionnel des teen movies, les raisons pour lesquelles Beach Rats n'est pas seulement un récit d'apprentissage et la façon dont l'obsession pour les scènes de sexe élude l'intérêt même du film.

Après It Felt Like Love, tu continues d'explorer l'adolescence à travers Beach Rats. Qu'est ce qui t'attire dans cet âge si particulier ?
En tant que spectatrice, je ne me suis jamais lassée de voir des films qui exploraient la jeunesse et sa représentation. Et puis j'adore travailler avec de jeunes acteurs, parce que j'ai l'impression qu'on peut trouver chez eux une justesse parfois plus compliquée à chercher chez les adultes. Il suffit de pointer une caméra vers eux pour sentir toute leur fragilité. Je crois que l'adolescence est un moment formateur pour chacun d'entre nous, parce que la façon dont nous naviguons à travers l'existence à cette période définit les adultes que nous serons plus tard.

Quelle part de réalité as-tu intégré à l'histoire de Frankie pour qu'elle paraisse si authentique ?
Avec Beach Rats, j'avais simplement envie d'écrire un personnage masculin, un anti-héros comparable à Lila [le personnage principal de It Felt Like Love] dans la mesure où il est à la fois bourreau et victime. Je voulais quelqu'un qui lui ressemble mais qui soit plus extrême dans sa façon de répondre aux pressions exercées par son environnement. Lila se bat aussi contre l'hétéronormativité de la société, elle essaie d'être un certain genre de femme et s'inscrit dans une forme d'apprentissage. Je voulais lui trouver un pendant masculin. Quand je tournais It Felt Like Love, nous nous sommes retrouvés sur cette promenade et je me suis rendue compte que c'était toujours un lieu de drague. Alors qu'il sortait d'un parking, un mec s'est mis à observer l'un de mes acteurs. Je me suis dit qu'il y avait là quelque chose à explorer.

J'ai lu quelque part que tu ne considérais pas Beach Rats comme un film sur le passage à l'âge adulte.
C'est vrai, je crois qu'il s'agit plus d'un film sur l'éveil d'une conscience. C'est comme ça que je pense à l'adolescence. Il n'y a pas de message précis à tirer à la fin du film. Il s'agit plus d'une narration fondée sur l'expérience que d'une envie de se positionner par rapport à cette expérience. Ces jeunes finissent par prendre conscience d'eux-mêmes, du monde, de leur souffrance qui n'a rien à voir avec le bonheur. Il m'a toujours semblé qu'un récit sur le « passage à l'âge adulte » impliquait cette transformation proche de celle du papillon.

Tu as eu du mal à réaliser Beach Rats, à cause des critiques portées contre sa représentation de la sexualité. Pourtant, la sexualité semble juste faire partie d'un tas d'autres choses qui posent problème à Frankie. As-tu l'impression que lorsqu'il est question de l'adolescence, les gens ont tendance à oublier le récit pour ne se concentrer que sur la sexualité ?
C'est l'impression que j'ai oui. Il y a évidemment un aspect marketing, le sexe est très présent dans la façon dont le film est vendu. Mais j'ai le sentiment que même si le film contient du sexe et de la nudité, il n'est est pas érotique pour autant. Le film est tourné vers le corps de Frankie, mais dans une tension qui n'est pas là pour faire de l'audience. La sexualité qui m'intéresse vraiment est celle qui se double d'une sorte de crainte, liée au sentiment que quelque chose de mal vient de se produire. Il s'agit toujours de jouer sur cette limite entre le sexe et l'horreur, pas de créer une expérience romantique et agréable pour le public. Mes personnages n'ont pas vraiment conscience de leur valeur dans ce monde, ils se mettent dans des situations qui peuvent se retourner contre eux. Cela correspond aux expériences que j'ai eues en grandissant. La romance parfaite n'existait pas vraiment dans mon lycée de banlieue.

Beach Rats s'éloigne du teen movie classique. As-tu volontairement cherché à subvertir des lieux communs du film d'apprentissage, comme la rencontre en bord de mer pendant le feu d'artifice ?
C'était volontaire et je l'ai fait avec mes deux films. Le teen movie comprend forcément cette scène de baiser parfait. Avec It Felt Like Love, le spectateur ne lui souhaite pas cette expérience sexuelle et avec Beach Rats, il se retrouve à ne pas vouloir que Frankie s'affirme en tant que gay, parce qu'il sait que le monde ne l'acceptera pas pour qui il est vraiment. Ou peut-être que oui, mais après de nombreux obstacles. J'aime jouer sur ces attentes et les renverser.

Comment as-tu travaillé avec Hélène Louvart (directrice de la photographie) pour donner au film cette esthétique si particulière ?
Nous nous sommes beaucoup baladées sur cette plage la nuit pour voir comment vivaient ces lieux de drague, et c'est ce qui a déterminé beaucoup de nos choix stylistiques. Nous avons regardé les gens se fondre dans l'obscurité. Et on a réfléchi à la manière dont préserver la noirceur dans laquelle évolue le personnage, parce qu'il est en lutte contre ce qu'il perçoit comme une zone d'ombre en lui-même.

Crédits


Texte Evelyn Wang
Trailer via YouTube
Images Eliza Hittman et Neon

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