« you », la série netflix qui montre que le harcèlement passe (aussi) par la séduction

Le personnage de Penn Badgley est un harceleur que vous n'êtes pas censé vouloir voir arriver à ses fins.

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08 janvier 2019, 1:21pm

Image tirée de la série Netflix You

Si tout le monde pensait que la palme reviendrait à Bird Box, c'est finalement You, la petite soeur macabre et hautement addictive de Gossip Girl, qui a assuré à Netflix son premier carton de 2019.

Initialement diffusés en septembre dernier sur la chaîne de divertissement Lifetime, les dix épisodes de You suivent le charmant Joe Goldberg à partir du jour où sa route croise celle de Guinevere Beck, venue acheter un livre dans la librairie dont il est le gérant. Sous le charme, Joe la drague assidument et finit par tomber amoureux d’elle. Jusqu’ici, tout va bien : nous sommes dans le schéma de la série romantique où des gens beaux tombent amoureux d’autres gens beaux, sauf que cette fois, les apparences sont trompeuses. L’histoire de You, racontée du point de vue de Joe, est en fait le récit d’un stalker psychopathe émotionnellement abusif, meurtrier à ses heures perdues (pardon pour le spoil), qui ne reculera devant rien pour rendre Guinevere totalement dépendante de lui.

La décision de narrer You essentiellement du point de vue du harceleur est plutôt maligne – elle invite le spectateur dans l’esprit de Joe dès le début et montre comment il rationalise son épouvantable comportement avec des monologues intérieurs qui finissent par se rapprocher des commentaires qui émaillent les discussions de mâles célibataires frustrés, nichés dans les sombres recoins de reddit, 4chan ou jeuxvideos.com. Le résultat tient du mélange entre Gone Girl et American Psycho, et se révèle - à notre grande horreur - déconcertant, notamment à cause de la facilité avec laquelle la façon de penser de Joe semble compréhensible, voire même sympathique. Une complicité inconfortable parfaitement délibérée, selon Caroline Kepnes, l’auteure du roman dont est adapté You.

« Nous pouvons comprendre les pensées de Joe, parce que nous sommes tous faits de la même manière. Nous pouvons avoir l’impression que le monde entier est contre nous. La différence, c'est que contrairement à Joe, nous n’agissons pas, » expliquait l'auteure à Refinery29 l’an dernier.

Le monstre créé par Caroline Kepnes est d’autant plus terrifiant – et réaliste – qu’il n’est jamais présenté comme tel. Vous pourriez le croiser sur Tinder, sur Instagram ou dans le rôle du relou appuyé sur un comptoir, qui finit par vous dire d’aller vous faire foutre parce que, de toute manière, « vous êtes moche ». Il est toutes ces personnes à la fois - poussées à l’extrême certes. Joe est une figure familière, parce qu’il fait écho à certaines de nos expériences personnelles, mais aussi parce qu’il répond aux archétypes de ce que doit être le « romantisme » et la galanterie, relayés à grand renfort de comédies romantiques et de romans à l'eau de rose. Les similarités entre les personnages Joe Goldberg et Dan Humphrey, le malchanceux en amour de Gossip Girl également interprété par Penn Badgley, ont été abondamment relevées. Il faut dire que les ressemblances sont assez frappantes. Joe, c’est Dan qui a vrillé : le stalker de Serena Van Der Woodsen, avec une hache qui lui tient lieu de blog anonyme.

C’est peut-être à cause de cette apparente proximité avec lui que le personnage de Joe s'est vu défendu sur internet. Mais le plus alarmant, au-delà de sa transformation en romantique transi, c’est de voir la faute retomber sur la victime du récit. Certains spectateurs ont l’air de considérer que son comportement est justifié par le fait que Beck n’est pas aimante, indigne de son amour et de son obsession. Il existe donc des pages de Reddit uniquement consacrées à la destruction du personnage féminin de You et à la défense inconditionnelle de Joe, s'exhibant sous des titres tels que « Beck est une personne HORRIBLE » ou « Oh mon dieu, quelle salope ». Hier, le compte officiel de Netflix calmait les ardeurs d’une fan qui se demandait « est-ce bizarre que j’ai quand même envie de voir Joe et Beck ensemble ? » « Oui » répondait simplement la plateforme de streaming. Une autre fan postait en dessous : « Je ne suis vraiment pas sûre d’apprécier un tant soit peu Beck. Par contre J’ADORE Joe – c’est normal ? »

La réponse est claire : non, ce n’est pas normal. Joe est un harceleur et un meurtrier. Mais en creusant un peu plus encore, on comprend d’où émanent ces réactions problématiques et à quel point la série est intelligente dans la manière qu’elle a de nous pousser vers des conclusions et sympathies malaisantes.

Joe a tout l’air du chevalier servant. Il a un goût impeccable en littérature. Il fuit les réseaux sociaux. Il déteste les postures inauthentiques de la bourgeoisie fréquentée par Beck. Il est l’anti-fuckboi tout désigné. La plupart des activités sinistres manœuvrées par Joe pour isoler et contrôler Beck – se cacher dans sa salle de bain, la sauver d’un train à grande vitesse, la suivre lors d’une réunion familiale, la regarder de sa fenêtre – sont des tropes narratifs qui se retrouvent aussi bien dans les comédies romantiques que dans les thrillers. Jusqu’à peu, nous avons romancé à outrance les personnages masculins qui essayent, essayent et essayent encore de convaincre la femme de leurs rêves qu’ils sont la bonne personne pour elle. De quoi nosu mener tout droit dans un monde flou où il est difficile de séparer l'archaïsme du romantisme et de la galanterie du véritable harcèlement.

Ces comportements ont heureusement été récemment pointés comme des actes d’abus et de misogynie. En mars 2017, le sketch Girl Ar A Bar du Saturday Night Live harponnait avec talent ces hommes faussement « éveillés » et féministes qui se transforment en machines à insultes dès que la performance sexuelle leur est refusée. Et en septembre de la même année, Luke Howard, 34 ans, générait un débat houleux sur la frontière entre le romantisme et le chantage affectif en décidant de jouer publiquement du piano sans s’arrêter dans le but de récupérer une ex qui l’avait plaqué au bout de 4 mois de relation.

Les stars ne sont pas épargnées. Le mois dernier, Offset ruinait un concert de Cardi B en envahissant la scène pour s’excuser publiquement et demander à la chanteuse de se remettre avec lui, laissant Cardi dans une situation d’embarras assez incroyable devant des milliers de fans. Aucune de ces actions ne va bien sûr aussi loin que celles de Joe dans You, mais l’intention reste la même : « laisse-moi te convaincre une dernière fois que je suis la bonne personne pour toi ». Et quand l’extrême est atteint, les conséquences peuvent être dévastatrices. You est une fiction, un divertissement, mais malheureusement les femmes tuées par leur harceleurs, leur partenaires ou leurs ex est une triste réalité. En 2018, la campagne Unfollow Me de Broadly révélait que 9% des Britanniques avait déjà été victimes de harcèlement, et que la moitié d'entre elles ne s'estimaient pas prises au sérieux par les autorités.

Dans un monde où le harcèlement et le chantage émotionnel passent pour du romantisme et où l’on reproche aux victimes le comportements de leurs ex ou partenaires, la réaction des spectateurs à You n’est pas si étonnante. Les agissements de Joe sont insidieux, et chaque nouveau pallier de folie rationalisé – exactement comme le ferait un harceleur dans la vraie vie. La série nous invite à pénétrer son esprit, mais ne maquille jamais son comportement et ne cherche pas à le rendre sympathique. Le but de la série est d’abord de nous montrer à quel point il est facile de s’enfermer dans ces raisonnements et ces actes hautement toxiques.

Alors non, vous ne devez absolument pas souhaiter qu’il arrive à ses fins avec Beck. Vraiment pas.

Cet article a initialement été publié par i-D UK.

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