guide pour devenir un grand écrivain (par l'auteur de call me by your name)

Entre autres : révisez vos classiques, évitez les routines d'écritures et faites toujours passer votre vie en premier.

par Matthew Whitehouse
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20 Novembre 2018, 8:59am

Dans une scène incroyable du roman Enigma Variations, un homme dîne avec sa petite amie et l’homme qu'il soupçonne d’être son amant. Ils essaient d’être honnêtes l’un envers l’autre mais n’y parviennent pas, boivent un peu trop, mais pas au point de déraper. Au bout d’un moment, ils commencent même à s’apprécier, et finissent peut-être même par s’apprécier un petit peu trop.

Ce n’est qu’une courte scène du dernier livre d’André Aciman, l’auteur de Call Me By Your Name, mais elle en dit long sur la manière dont l’auteur américain d’origine égyptienne raconte des histoires. La dynamique entre les personnages, leur attitude à un instant T : tout est écrit avec une tension qui croît progressivement, suspendue dans les airs, sans que l'on sache si - et quand - elle va tomber. André Aciman est déjà passé au livre suivant - des mémoires, Out of Egypt, éditées par Faber, et dont la publication est prévue pour février 2019. Reste, bien entendu, la question de la suite de ce livre. Mais si, vous savez, celui qui a pris une toute autre dimension après son adaptation au cinéma par Luca Guadagnino en 2017 et qui cause actuellement « beaucoup d’anxiété » à son auteur.

« Je sais que les gens vont être déçus, je sais que les gens vont lui trouver un défaut, et c’est en quelque sorte une ombre qui plane sur moi, donc je ne sais pas quoi faire, explique-t-il. Je ne veux pas que les gens se disent : "Oh, c’est une resucée de Call Me By Your Name, une resucée d’Enigma Variations." Je veux faire quelque chose de complètement différent. »

Qu’est-ce qui fait un bon écrivain ?
Pour être un peu léger, je dirais que le fait de n’être doué pour rien d’autre peut aider. Mais ce qui fait vraiment un écrivain, c’est d'abord sa tolérance envers la solitude. C’est la règle numéro un. Vous devez être capable de vous tolérer vous-même pour être seul. Et je déteste être seul ! J’adore être sociable et j’adore qu’on m’appelle ou qu’on m’envoie des mails. On me dérange toujours, et j’adore être dérangé. Mais c’est aussi, plus sérieusement, une envie de concrétiser quelque chose qui vous semble important et qui vous glisse sans cesse entre les doigts. Donc pour moi, écrire est en quelque sorte une façon d’arrêter le temps ou d’arrêter une émotion pour la regarder au plus près. Il s’agit aussi parfois de mettre en suspens mes sentiments pour les examiner et, à travers cet examen, en capturer une partie en m’amusant à les regarder à travers des mots. Après, il faut bien choisir ses mots et essayez d'adapter le rythme de la phrase au sujet qu'on souhaite traiter. Mais bon, on fait ce qu’on peut.

Quel est le parcours pour devenir auteur ?
Bon, en gros, vous écrivez depuis toujours. C’est le postulat de départ. Vous ne saurez peut-être jamais pourquoi vous le faites mais c’est quelque chose que vous faites. Un jour, je devais avoir 10 ans, j’ai écrit un poème et tout le monde m’a félicité. C’était un poème horrible, mais on m'a quand même félicité. Et ça a fait une grande différence, parce que je me suis dit : « Tu ne sais pas jouer au foot, tu ne sais pas faire plein d’autres choses que les autres font, mais franchement, tu es doué pour ça ». Je crois qu’au bout d’un moment, on cherche forcément à lire ce qu’ont fait les plus grands. Et à chaque fois que vous lisez un bon auteur, vous cherchez à l’imiter. C’est la première étape. Après cette phase d’imitation, vers 15 ans, vous tentez quelque chose de différent. Bien sûr, ce n’est pas si différent que ça. C’est maladroit. Mais c’est déjà bien d’essayer. En fait, vous essayez de capturer une partie de vous-même par le langage. Par là, je veux dire que vous ne voulez peut-être pas écrire sur vous-même, mais vous finissez toujours par écrire sur vous-même. En d’autres termes, ce que vous projetez sur les autres c’est votre expérience de la vie. Cela ne veut pas dire que vous devez tout expérimenter dans la vie, mais que vous devez essayez de capturer l’essence ce qui vous arrive, et les seules façons d’y arriver, c’est de peindre, de composer de la musique, ou d’écrire.

Ce n’est pas tant ce qui est arrivé, c’est plutôt ce que vous auriez voulu qu’il arrive. Mon travail se situe vraiment dans le domaine de « ce qui aurait pu arriver ».

Vous diriez donc que vous puisez l'inspiration dans l’expérience ?
En fait non, pas vraiment, parce que je n’ai pas vécu tant d'expériences que ça. Je n'ai pas fait le tour du monde, eu beaucoup d’amants ou accompli plein de choses. Je suis une personne très casanière, même si je suis plutôt sociable. Mais je suis très solitaire. Ce n’est pas tant ce qui est arrivé, c’est plutôt ce que vous auriez voulu qu’il arrive. Mon travail se situe vraiment dans le domaine de « ce qui aurait pu arriver ». C’est la façon dont j’imagine ce qu’aurait été une vraie vie si j’en avais eu une. J’ai eu de la chance, d’une certaine façon, parce que j’ai été très protégé. J’ai une profession qui me permet d’écrire toute la journée si j’en ai envie. Mais en même temps, j’ai une imagination très forte, je me fais des films en permanence, même si ce n’est pas à mon sujet, et je veux toujours en connaître la fin.

Avez-vous une routine ?
Non, mais j’aimerais que ce soit le cas. Je suis incorrigible. La première chose que je fais au réveil, c’est me faire un café, puis je lis mes mails. S’il y a trop de mails, je perds l’énergie d’écrire. Et je suis content de la perdre, comme ça je n’ai plus besoin d’écrire, vous voyez ? Donc en général, le matin, je vais à la gym et je rentre à la maison. Ensuite, j’espère trouver quelque chose d’autre pour me distraire. Si je ne trouve rien, alors je commence à écrire. J'ai traversé des moments où mon écriture était tellement fluide que je mettais tout le reste de côté pour écrire. Mais en général, c’est plutôt une lutte. Du genre : « Oh mon Dieu, il faut que j’écrive ça ». Je n'ai pas de routine. J’envie les gens qui en ont une. Mais bon, comme je le dis toujours, les écrivains à routine sont des écrivains à routine. Ne l’oublions pas. Ils écrivent des trucs routiniers.

Sur quel support écrivez-vous ?
J’écris toujours sur un ordinateur. Avant j’écrivais à la main puis je tapais ce que j’avais écrit ; est venu le moment où j'avais fait un tel nombre de corrections et de changements que je n’écrivais qu’une page à la fois. En boucle. Alors quand une de mes petites amies m’a prêté son ordinateur, ça a fait toute la différence. Je me suis rendu compte que je pouvais changer une phrase dix fois sans avoir l’impression de devoir tout retaper. Parfois, quand je suis dans le métro ou dans le bus, je prends un bloc-notes et j’écris quelques réflexions, des bribes de conversation. En général, quand je voyage, ce n’est pas pour des affaires très sérieuses. Mais c’est justement parce que ce n’est pas sérieux que je peux y aller avec un peu plus de courage et d’audace. Et au final, ce que j’écris dans le bloc-notes finit par être déplacé, défriché et poli pour un usage ultérieur. C’est humiliant de se dire que la qualité de l’écriture change selon que vous utilisiez un stylo-bille ou un stylo à plume. Nous sommes un peu bêtes.

Par exemple, Call Me By Your Name avait une fin différente qui ne me satisfaisait pas. Alors je l’ai coupée et j’en ai écrite une autre à la place.

Planifiez-vous beaucoup ?
La réponse est non. Absolument pas. Je n’ai aucune idée de la direction que va prendre l’histoire, de qui va coucher avec qui, de s’ils vont coucher ensemble tout court. Je n’en sais strictement rien. Je sais juste qu’à un moment, je dois m’arrêter là parce que c’est la fin, un point c’est tout. En général, je vais écrire quelques pages de plus après, puis couper ces pages pour que l’histoire s’achève à un moment dramatique plein de tension et qui, en même temps, se rapproche d’une fin satisfaisante.

Comment savez-vous qu'il est temps d’arrêter d’écrire ?
Je ne sais pas. En général, si je m’endors ou si j’ai l’impression que c'est imminent je m’arrête. Mais il n’y a pas d'indication qui laisse penser que c’est le moment où s’arrêter. La plupart du temps, je veux juste regarder la télé ou faire autre chose. Mais globalement, je n’ai aucune discipline quant au moment où commencer et au moment où m’arrêter. C’est totalement arbitraire.

Comment jugez-vous la qualité d’un produit fini ?
Tout d’abord, il faut pouvoir ne plus y toucher. Autrement dit, ça peut être complètement décousu, mais vous ne voyez pas comment broder. Pour moi, c’est au moment où je ne vois plus où ça peut aller. Quand ça ne peut plus être retouché et que je ne sais plus quoi en faire. Il faut savoir quand s’arrêter. Parfois, vous n’avez pas la bonne fin et elle reste en suspens d’une façon qui vous fait comprendre que l’histoire n’est pas tout à fait close. Par exemple, Call Me By Your Name avait une fin différente qui ne me satisfaisait pas. Alors je l’ai coupée et j’en ai écrite une autre à la place. Parce que le roman a ma voix, il ne se déroule pas dans le présent, il ne se déroule pas dans le futur, il ne se déroule dans aucune zone temporelle que nous connaissons, il a lieu dans une sorte de royaume éthéré où les choses du passé et du présent se mêlent. Je savais que c’était ma voix, alors j’ai fait ce que je pouvais faire de plus honnête.

N'apprenez pas des gens qui écrivent bien, mais de ceux qui écrivent extraordinairement bien. Apprenez de ces gens-là, pas des Jonathan Safran Foer.

Quel conseil donneriez-vous à de jeunes auteurs ?
J’ai deux conseils. Le premier, c’est de ne pas écrire de la fiction, si vous voulez écrire de la fiction : écrivez des critiques de livre. C’est ce que faisait Virginia Woolf. Ecrivez des critiques. Ecrivez sur les auteurs. Apprenez à connaître les éditeurs des magazines ou des journaux pour lesquels vous voulez écrire. Là, vous pouvez vous lancer dans quelque chose de personnel, ou dans un texte de fiction. Mais écrivez des critiques. C’est le meilleur entraînement et la meilleure introduction au business. Le second conseil que je donnerais, c’est d’apprendre des classiques. N'apprenez pas des gens qui écrivent bien, mais de ceux qui écrivent extraordinairement bien. Apprenez de ces gens-là, pas des Jonathan Safran Foer. Même Dickens a des choses à vous apprendre si vous l'aimez. Prenez le meilleur parmi les meilleurs.

Lisez les nouvelles de James Joyce. Ce sont de grands écrivains. Observez ce qu’ils font. Essayez de comprendre comment ils écrivent. Parce que c’est le meilleur des apprentissages. C’est plus efficace que deux ans de master en littérature. Si vous lisez une nouvelle de James Joyce ou de Katherine Mansfield, vous aurez tout le guide nécessaire à l’écriture de la non-fiction. Alors lisez des classiques, et écrivez des critiques, c’est le conseil que je donnerais. Et vous savez quoi ? Ne croyez jamais un écrivain qui vous dit qu’il a une routine. Je n'accorde jamais ma confiance à quelqu'un qui dit ça. Il m'a toujours semblé que l’écriture devait venir après la vie. Après l'envie d'avoir des enfants, une famille par exemple. L’écriture passe en deuxième position. C'est malheureux à dire mais les gens qui pensent que l’écriture est la chose la plus importante dans la vie vivent des existences misérables - c’est mon humble opinion. Ce sont des gens égoïstes. Je pense que laisser derrière soi un livre est super, mais laisser une famille avec des enfants et des petits-enfants ? Mon Dieu, c’est merveilleux ! Il n’y a aucune comparaison possible. D’un autre côté, il y a eu des jours où je me suis dit : « Oh, je vous emmerde, je veux être écrivain, alors je vais tous vous laisser et je vais écrire, okay ? ».

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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