qui est planningtorock, figure révolutionnaire de la pop queer ?

Artiste queer à la voix distordue, Pannintorock mêle punk, disco et IDM comme personne. Son nouvel album « PowerHouse » risque de faire bouger les lignes encore un peu plus fort.

par Patrick Thévenin
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09 Novembre 2018, 9:40am

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Quand on dit à Jam par Skype depuis Berlin, que son nouvel album « PowerHouse » est certainement le plus mélancolique qu'iel ait produit, qu’il charrie une forme de tristesse intrinsèque - de celles qui font qu’on écoute ce disque en boucle -, on sent la voix de Jam trembler légèrement, chercher ses mots et presque s’excuser. « Vous êtes la première personne à utiliser le terme mélancolie, je comprends ce que vous voulez dire tant ce disque explore des moments douloureux emplis de doute et de détresse, mais pourtant je le considère comme extrêmement émancipateur. Réussir à dire ces choses, à les partager à travers la musique, même à danser dessus, c’est une libération pour moi. » Depuis 2006, et un premier album « Have It All » qui ne ressemblait à rien de connu, mélangeant punk et disco, IDM et musique de chambre, Kate Bush et Diamanda Galas, violons et logiciels, baroque et politique, Janine Rostron, qui se fait désormais appeler par le plus neutre Jam, n’a cessé de se servir de la musique et de son environnement (clips, concerts, remixes, collaborations avec le groupe The Knife ou la danseuse Maija Karhunen) comme de véhicules parfaits pour porter un discours énervé et engagé, nécessaire et salutaire. Une musique qui convoque pêle-mêle le patriarcat, la misogynie, le queer, la transidentité, le genre… Des débats de société en perpétuelle ébullition que Jam rassemble sous le terme de « transnational gender equality ».

Au fil de ses albums, joignant le geste à la parole, Jam transforme sa voix, la fait osciller entre masculin et féminin, tout autant que son apparence physique, agrémentée de postiches, de prothèses nasales ou de masques. Le tout en se rapprochant de plus en plus du dancefloor, convoquant les racines LGBT et queer de la house music comme pour mieux servir son projet. « J'ai réalisé, surtout depuis qu’on me propose de passer des disques dans les clubs, à quel point il est important de se réapproprier ces espaces qui n’ont pas toujours été blancs et straights, mais des endroits inventés par les queer pour les queer. Ce sont des lieux d’émancipation nécessaires parce que tu n’as pas besoin de qualification pour aller danser en club et apprécier la musique, ce sont des espaces socialement riches parce qu’ils attirent des gens de background et d’expériences très différentes, c’est pour ça qu’il est nécessaire de les repolitiser. » Si « PowerHouse », son quatrième album, est le plus intime à ce jour, c’est aussi celui qui s’éloigne le plus du centre du dancefloor – au propre comme au figuré. Déjà, musicalement, en se positionnant sur les bords de la piste de danse avec un rythme plus lent qui chaloupe avec la voix trafiquée de Jam en une sorte de r’n’b contrarié et qui évoque à la fois une Janet Jackson sous kétamine ou du Imagination sous hormones. « J’ai composé ce disque à différents endroits et sur plusieurs périodes, entre mon studio de Berlin, puis Los Angeles et New York et je me rends compte avec le recul que pendant l’enregistrement j’ai écouté beaucoup de r’n’b des années 90, celui que j’adorais quand j'étais ado. L’idée était vraiment de ralentir le tempo tout en gardant un côté dansant, un rythme avec de l’attitude. »

Plus calme, homogène et personnel, « PowerHouse » est aussi le disque qui permet à Jam d’ouvrir les pages d’une enfance soigneusement dissimulée jusqu’à présent. Comme lorsque Jam raconte crument à travers le titre glaçant et tout en résilience « Dear Brother » une agression sexuelle subie par son frère. Ou lorsqu'il est question d'une sœur avec laquelle Jam dansait dans sa chambre d’ado sur les tubes de house de l’époque, et de sa mère qui affrontait une vie pauvre et difficile grâce à la musique. « C’est vraiment elle qui m’a appris à aimer la musique, l’état de joie dans lequel certains morceaux la transportaient me fascinait. La musique était un mystère pour moi et il m’a fallu du temps pour comprendre que c’était mon destin. Encore plus pour que j’arrive enfin à écrire sur ma famille, sur ma sœur et ma mère. Mon père est mort quand j’avais 20 ans, ma mère est malade depuis qu’elle en a 30, ma sœur est autiste et bipolaire. Elles ont peu d’argent pour survivre et pourtant elles sont drôles, ont un sens du bonheur qui me fascine et m’ont toujours été d'un grand soutien. Elles sont une source d’inspiration et un appui très précieux pour moi. C’est pour ça que je voulais écrire sur elles, comme pointer un rayon de lumière sur leurs vies, parce que j’ai l’impression qu’il y a différentes de formes de communautés où les gens prennent soin l’un de l’autre, s’entraident, mais que personne n’en parle ouvertement. Même si j’ai clairement conscience, que politiquement et socialement, la famille peut aussi être un espace de violences extrêmes, notamment pour les queer. »

Dopé à l’humour comme sur le morceau « Transome », où Jam scande des « Baby I want you to know / That I Feel Transome » (contraction de trans et handsome) ou sur « Non Binary Femme » et sa rythmique house old-school, « PowerHouse » est un ensemble intime et politique, un disque ovni, qui dégenre autant qu’il dérange nos certitudes. Peut-être par la manière qu’a Jam de se mettre à nu en annonçant sa prise de testostérone tout en plaisantant sur sa moustache naissante - « Do you like my baby moustache ? » - avant de partir dans un rire fracassant, ou d’expliquer pourquoi 47 ans d'attente lui ont été nécessaires pour prendre une telle décision. « Quand j’étais teenager, on ne parlait pas de queer ou alors de manière péjorative, le concept de non-binaire n’existait pas non plus, pas plus que la non conformité au genre. Toutes ces terminologies ont aidé à donner plus de visibilité et de pouvoir à tout un nombre de gens qui se ne se reconnaissent pas dans le spectre binaire masculin/féminin habituel et qui de fait étaient invisibilisés. Enfant, je n’avais pas de modèles, de gens à qui me rattacher, qui auraient pu répondre aux questions que je me posais. Mon coming-out a été le fruit d’un long processus, il m'a fallu passer par différentes étapes jusqu’à ce que je comprenne que j’étais une personne non-binaire et genderqueer. J’ai décidé de prendre de la testostérone pour entamer ce qu’on nomme une transition genderqueer et non binaire, il ne s’agit pas de M to F ou de F to M, le gender recouvre un spectre bien plus large que ces deux genres. »

Introspectif et fier à bras, mélancolique et jouissif, troublant et vibrant, « PowerHouse » est aussi parsemé de pointes d’humour gay, comme lorsque Jam déclare être une fem daddy ou se surnomme Jam Of Finland. « Vous savez, je dirais que je suis totalement gay, je suis un gay non binaire et genderqueer, quand j’étais plus jeune je détestais qu’on me prenne pour une lesbienne, mais j’adorais qu’on pense que j’étais gay. »

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