chicha, synthés et chant baroque : sarah maison écrit une pop rien qu'à elle

Entre chanson française et sonorités orientales, Sarah Maison sort aujourd'hui en avant-première sur i-D le très beau clip de « Muzul », extrait de son premier EP sorti en mars dernier.

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mai 18 2018, 9:48am

Nous avions découvert Sarah Maison l'an dernier avec « Western Arabisant », morceau assez imparable qui tient en son titre toute la multiplicité de la musique de la chanteuse. On s'était dit qu'il est rare de tomber sur une artiste avec un style déjà aussi lisible, à elle et elle seule, puisé dans des influences qui s'étalent du Cantal - la région d'origine de son père - au Maroc et bien au-delà. Comme Sarah le dit elle-même, son projet musical c'est l'inspiration des « femmes fortes qui chantent l’amour » et dont elle est venue grossir les rangs avec un premier EP sorti en mars dernier. Ce qui frappe avant tout, c'est sa voix, qui allonge ses syllabes, fonce dans le premier degré pour toucher au cœur et joue parfois de l'ironie pour désamorcer la dramaturgie. Rares sont les chanteuses et chanteurs en français qui parviennent à manier toute la subtilité de leur langue, notamment quand il faut parler d'amour, et à éviter le kitsch, les expressions gauches. Sarah Maison a trouvé, déjà, l'équilibre parfait et fait sonner l'amour d'une voix grave, parfois sentencieuse, « à l’ancienne », mais qui parle avec des mots simples et directs. « Je ne peux pas te voir, même si j’en ai très envie, je ne peux pas te voir, car je suis trop fatiguée, » commence-t-elle simplement sur « Je ne peux pas te voir », avant de se demander si sa vie n'est pas « un mensonge si tu n'existes pas » sur « Dormir ». Dans son nouveau clip, « écrit et tourné à la maison », sorti aujourd’hui, Sarah incarne une diva dans son donjon chamarré – une vidéo entre fantaisie et mélancolie, paresse et chicha. Tombés amoureux de la musique de Sarah, on est allé lui poser quelques questions.

Est-ce que tu peux me parler de ton parcours et de ce qui t'a mené à la musique ?
Je suis née dans le sud de la France, à Hyères. Après le lycée, je suis allée à la villa Arson, une école d'art à Nice. J'avais toujours fait de la musique, depuis l'adolescence mais ça ne se voyait pas nécessairement dans mon travail plastique. Un petit peu, parce qu'il s'agissait de couleur, de rythme, j'étais dans une sorte de minimalisme géométrique et très coloré. À cette période-là j'ai pas mal joué dans des bars, je faisais guitare-voix, quelque chose de très épuré. J'ai fait ça pendant 7 ans à peu près. Une fois mon diplôme en poche je me voyais mal retourner dans le Var. J'ai eu l'opportunité de m'installer à Paris dans une super coloc avec des amis, tous plus ou moins artistes. Ça fait maintenant 3 ans et demi que je suis à Paris et que je me consacre entièrement à la musique. Je me suis dit que ma manière de m'exprimer idéale était finalement la musique, une manière plus immatérielle que l'art contemporain.

Comment tu différencies l'art et la musique, justement, en termes de processus créatif, de liberté, de satisfaction ?
Justement, comme la musique n'était pas dans l'école, c'était vraiment un champ de tous les possibles, sans Histoire de l'art derrière. J'étais beaucoup plus libre, c'était aussi plus instinctif et plus personnel. Ce médium était plus immédiat. En termes de satisfaction, les deux étaient très cool, j'ai énormément appris dans cette école, mais plutôt dans l'idée générale d'être artiste et de défendre jusqu'au bout son œuvre. J'ai vite compris que dans la musique, c'était moi qui pouvais tout choisir, l'assumer, le montrer en concert. Ce qui est moins le cas dans le côté plastique - je faisais de la sculpture. Je n'avais pas nécessairement envie de faire de la performance à l'école, mais je le faisais très naturellement à côté.

Est-ce que ce passage dans cette école t'a donné aussi un sens de l'image qui peut te servir dans la musique ?
Complètement. Quand tu fais ce genre d'école, même si en sortant tu n'es pas nécessairement artiste contemporain, tu apprends à tout faire de A à Z, à mener un projet du début à la fin. C'est se questionner sur les gestes que tu poses, comment tu te positionnes par rapport à ton époque, etc. Un prof m'a aidé en me répétant souvent une phrase : « Tout a été fait sauf toi ». C'est Jean-Luc Verna, un dessinateur, une créature assez incroyable qui m'a dit ça. Cette phrase a souvent résonné en moi. Tout a été fait, mais toi, qu'est-ce que tu as à proposer, quel est ton regard et comment tu peux le poser sur les choses pour te l'approprier ? C'est quelque chose qui m'a beaucoup travaillé, jusqu'à arriver à ce style que je peux avoir aujourd'hui, même s'il n'est pas définitif. On peut mêler ses influences et en faire quelque chose de très singuliers, pour exister tel que tu es. Comme mon père est du Cantal et ma mère est marocaine, j'ai réussi à mêler ces deux univers petit à petit, très naturellement.

Tu chantes en français, tu chantes beaucoup l'amour, comment tu arrives à trouver cet équilibre entre un premier degré parfois imposé par la langue et une forme de légèreté, d'humour, qu'on retrouve souvent dans tes chansons ?
Chanter en français c'est revenu, mais chanter l'amour en français fait vite kitsch ! Avec toutes les musiques de chanson française que j'ai pu écouter depuis longtemps, j'ai assimilé ça, que le premier degré, c'est justement ça qui est beau et qui va frapper directement un sujet tel que l'amour. Une fois que tu chantes, que tu exprimes quelque chose, tu es un peu obligé de trouver une manière de le faire sans que ce soit trop lourd. Là il n'y a pas vraiment de stratagème, ça vient vraiment comme ça. J'ai plein d'amis qui écrivent vraiment au scalpel, qui cherchent la sonorité, la finesse des mots. Moi le texte peut sembler simple sur certains morceaux, mais il y a l'intensité de la voix, la mélodie, un grand tout, une grosse marmite alchimique ou parfois le texte est plus poétique et la musique classique ou l'inverse. Je suis comme ça, ma musique me vient comme ça.

Tu as une voix qui a quelque chose un peu à l'ancienne, des syllabes allongées, une voix forte, parfois un peu théâtrale...
Je pense que ce sont mes influences, oui. Ça fait quelques années que je prends des cours de chants pour placer ma voix telle qu'elle est, pour qu'elle vibre plus. Mais je pense que c'est un style. Je suis très influencée par la chanson française très ancienne, comme les chanteuses réalistes. On racontait vraiment des histoires. Il y a un truc très chanson française dans ma manière de chanter, des longues syllabes, un côté presque lyrique même si ce n'est pas du tout ce que je fais au sens propre du terme. Mais quelque chose d'assez lancinant, qui fait une mélodie. Je tiens ça aussi du côté lyrique oriental, je pense, j'adore les chanteuses libanaises, iraniennes, sans forcément comprendre les paroles d'ailleurs. Souvent ça parle d'amour et c'est très bien écrit. C'est ce terreau-là qui m'inspire, les femmes fortes qui chantent l'amour.

Tu te souviens de ton tout premier émoi musical ?
Je pense que j'étais en maternelle ou en primaire, et ma mère écoutait beaucoup ce disque extraordinaire de Céline Dion, écrit par Jean-Jacques Goldman, avec « Pour que tu m'aimes encore » etc. Elle l'écoutait en boucle, ça m'a vachement accompagnée, j'avais beaucoup aimé. Après il y avait un album de Cheb Mami, qu'elle écoutait beaucoup en boucle aussi, c'était l'époque des cassettes dans la voiture, elle n'en avait pas 40 000. Meli Meli, l'album je crois. J'ai été très imprégné par ce style-là, il y avait plein de sonorités qui n'étaient pas purement orientales. Ce n'est pas du raï, il y a des influences andalouses, très méditerranéennes, folkloriques. Ça m'a beaucoup marqué. Et il y avait aussi la cassette de Daniel Balavoine, que m'a mère écoutait à fond. Le côté années 1980, avec des boîtes à rythme limite inquiétantes, des gros synthés et cette voix qui part haut perché mais qui dit des grandes vérités, des grandes instances : on n'est pas là pour déconner ! Toujours très engagé, même dans l'amour.

C'est quoi pour toi la plus belle chanson d'amour, celle que tu aurais rêvé écrire, presque ?
Il y en a trop ! Toutes les pièces, presque, de Oum Kalthoum. En plus apparemment c'est très mal traduit. Ma mère me disait que sur internet tu peux trouver des traductions, mais en vérité c'est écrit par des grands poètes, c'est vraiment extrêmement bien écrit, au-delà de tout. On est sur du gros niveau, c'est de la littérature. Après, en plus pop, Françoise Hardy a écrit de très belles chansons d'amour.

Est-ce que tu peux me parler de la conception de ton EP sorti en mars dernier ?
Ce sont des chansons que j'ai écrites entre il y a 2 ans et il y a quelques mois. Je les avais écrites sans forcément me dire que ça allait déboucher sur un EP. Je venais d'arriver à Paris, je les ai faites comme ça, sans stratégie. Il fallait qu'elles existent, pour m'exprimer. J'ai fait pas mal de concerts en les chantant, sans avoir d'EP en prévision. Elles sont nées comme ça. Après les avoir chantées beaucoup en live, tu as envie qu'elles existent et de pouvoir les partager dans un autre rapport, plus pérenne. J'avais tout auto-produit, mais ce n'était que des démos, avec un côté très lo-fi. J'avais envie que ce soit un peu plus produit. J'ai co-arrangé le disque avec un ami de très longue date, Hedi Bensalem, on se considère comme des jumeaux cosmiques musicaux. Il m'a proposé d'aller dans le Sud chez lui. On a tout refait à zéro, en partage, en essayant d'arranger des choses avec ce qu'il pouvait m'amener. À quatre mains et deux cerveaux. On est très contents du résultat.

Que peut-on te souhaiter pour 2018 ?
Que le disque plaise aux gens, qu'ils me découvrent. Avoir plein de dates pour rencontrer plein de gens sur les routes. Ça fait très RFM, mais bon. Continuer à faire ce que j'aime, et pouvoir en vivre.