marine serre, le futur de la mode et la mode du futur

À la tête de l’un des labels les plus excitants du moment, la designer française Marine Serre mène le combat d’une production éthique et durable qui manque encore trop à l’industrie de la mode.

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sept. 6 2018, 2:07pm

Cet article a été initialement publié dans le n°353 d'i-D, The Earthwise Issue, Automne 2018.

Non seulement Marine Serre a été la première designer française à remporter le Prix LVMH, mais elle l’a surtout gagné avant même de présenter son premier défilé en solo, décrochant le sésame pour sa collection de fin d’étude à La Cambre, Radical Call for Love. Quand Rihanna lui remettait le prix en juin 2017, Marine Serre travaillait encore sous la supervision de Demna Gvasalia au sein de l’atelier Balenciaga. Grâce aux 300 000 euros obtenus à l'issu du concours, elle a pu passer les dix mois suivants à se concentrer sur la création de son propre label.

Aujourd’hui, une grande partie de la mode se résume à la succession effrénée de nouveaux labels et de lancements de produits. Plutôt que d’ajouter son nom à cette machine sans freins, Marine a voulu créer ses propres solutions aux problèmes qu’elle a pu rencontrer en tant que stagiaire et ceux qu’elle a dû résoudre en se lançant en solo. « En produisant nos collections, en travaillant sur chaque élément, du découpage à la livraison, nous avons pu pointer les problèmes de l’industrie qui nous touchent directement, » explique Marine quand on la rencontre dans son studio du 2 ème arrondissement de Paris. Il est 9h du matin, le lendemain de l’after party Raf Simons x Undercover et Marine, avec son équipe de quinze, travaille pour faire passer sa gueule de bois. Tout au long de sa carrière, elle s’est posée une question simple mais forte : « Pourquoi le monde aurait besoin d’une nouvelle marque de mode ? »

Sa collection automne/hiver 2018, Manic Soul Machine (qu'elle présentait lors d'un tout premier défilé) lui a offert une réponse, et le recyclage en était au cœur. « Aujourd’hui, il ne suffit plus de rêver, expliquait Marine en backstage après le défilé. Il faut passer à l’action, il faut se poser des questions et y trouver des réponses réalistes. » Avec seulement trois collections, la jeune femme est rapidement passée du côté de ceux qui passent à l’action et qui créent consciemment, durablement pour le 21ème siècle. « L’idée, c’est de créer le design d’une nouvelle réalité. Une réalité qui ne fait pas de compromis mais qui travaille et réagit aux besoins réels, et contrecarre les situations et fantasmes qui entourent l’industrie de la mode aujourd’hui. »

« Avant que je remporte le Prix LVMH, nous n’étions que deux à travailler dans un studio minuscule, » raconte-t-elle devant un café et quelques croissants. Évidemment, le Prix a changé sa vie en un claquement de doigt, mais la tornade Marine Serre avait pris de la force avant même cette victoire. « J’ai commencé à être très occupée en février de l’année dernière, quand Dover Street et Ssense ont acheté la collection. Avec Pepjin [van Eden, le copain et associé de Marine], nous avions à gérer une production de 1500 pièces à deux. » À force de nuits blanches, le challenge d'une création de label indépendant, sans support d’acheteurs, sans buzz et sans milliers de likes sur Instagram, est devenu malgré tout très concret. Si certaines personnes fuient ce genre de défis, Marine Serre, elle, s’en nourrit.

« L’idée de Manic Soul Machine, c’était de construire quelque chose et de faire passer une équipe de deux personnes à quinze personnes, ajoute-t-elle. En tant que petite marque, il est difficile de trouver et de créer ses propres solutions. Le coût du recyclage et de l’innovation textile peut-être prohibitif, et nous tenions vraiment à créer des pièces uniques en étant conscients du monde qui nous entoure. Dans la mode, nous produisons trop, beaucoup trop. Mais pourquoi ? Que je fasse ma collection à partir de matériaux recyclés, récupérés ou que je ferme les yeux sur cette réalité, le design final sera exactement le même. Alors pourquoi ne pas opter pour la solution la plus durable et éthique ? » Marine fait partie d’une nouvelle vague de designers conscients, désireux de redéfinir ce que la mode peut être, ce qu’elle doit être.

« Tous les designers devraient penser aux problèmes auxquels ils doivent faire face et y répondre à leur manière. Alors à la fin de l’année dernière, je me suis dit que si je lançais une marque, je devrais surveiller de près le processus. C’est ce qui m’a attirée vers le recyclage. J’y trouvais plus de contrôle. » Alors, Marine et son équipe ont recyclé plus de 1500 écharpes en soie pour le défilé et ont intensifié leurs recherches pour s’assurer que tout ce qui était montré sur le podium pourrait bel et bien être produit. « Ce n’est pas suffisant pour moi de montrer des pièces couture issues de l’upcycling un jour si on ne peut pas les acheter le jour suivant. La mode est faite pour être portée, alors il faut répondre à ces deux questions. » Il est assez rare d’entendre un designer parler avec autant de passion de tels enjeux de production.

« On a travaillé sur ce processus et briefé 20 personnes pour qu'elles sélectionnent nos matières parmi des marchés très variés, » explique-t-elle. Chaque pièce est réellement unique, issue de pièces récupérées et propulsées dans une esthétique radicalement différente. Pour s'en rendre compte, il suffit de regarder sa série de robes hybrides fabriquées à partir de foulards en soie d’occasion, formant un kaléidoscope, gage de son expérimentation formelle et fonctionnelle. Au-delà des foulards, la créatrice a également recyclé des chemises et des tenues de bains pour concevoir une robe blanche mode flamenco et ses sacs ont été faits à partir de balles de sport, découpées, manipulées et recollées à la forme voulue. Le genre d’approche avant-gardiste, éthique et durable que l’on attendait de la mode. « Pour nous, l’éthique et les valeurs sociales sont primordiales et ça veut aussi dire que personne ne peut copier nos designs. » En plus de s’inventer un design pour un monde post-apocalyptique, Marine anticipe également un monde post-Diet Prada, où le plagiat est impossible. Non seulement Marine pose les bonnes questions, mais elle commence aussi à y répondre.

La collection se divisait en trois actes – des tenues utilitaires twistées et des tenues d’extérieur, refuges pour la femme du futur, puis des tenues plus ordinaires, de tous les jours, avec une pointe athlétique et une confrontation d’influences plus folles, qui restera au cœur du travail de Marine. Le résultat : un triptyque provocateur et engagé qui traverse l’esprit et les motivations de Marine Serre. À chaque étape de la collection, le motif croissant de lune apparaissait sur à peu près tout, des boucles d’oreille aux bodys en passant par les chaussures pointues créées en collaboration avec le designer de chaussures britannique Nicholas Kirkwood. « C’est devenu un logo officiel, » expliquait-elle. Même si le symbole est lié à de nombreuses cultures et religions – plus communément associé à l’Islam – Marine continue de jouer avec la multiplicité de ses significations.

Son utilisation n’a d’ailleurs pas manqué de faire parler les critiques. En mars, Marine a dû faire face à des accusations d’appropriation culturelle lors d'une interview pour The Cut avec l’activiste et designer Celine Semaan, agacée par l’image d’une femme blanche portant une capuche recouverte d’un croissant de lune. « C’est important de répondre aux questions, explique Marine lorsque nous revenons sur cet échange. C'est de notre responsabilité à tous d’expliquer nos perspectives les uns aux autres et d’encourager la compréhension mutuelle. L’utilisation du croissant n’est pas un message socio-politique. Il est un message d’amour, mais je peux comprendre que des gens le voient différemment. J’ai la conscience tranquille, mais ça ne m’empêche pas d’apprendre des choses et de rester à l'écoute. » Encore une fois : rare sont les designers prêts à s’engager dans une discussion critique. Mais Marine Serre n’est pas une créatrice ordinaire.

Alors qu’une grande partie de l’industrie est occupée à débattre indéfiniment des définitions du luxe et du streetwear, un nouveau terme magnifiquement flou, parvient à capturer la création de Marine Serre, pour un futur incertain. « Ça n’a pas été facile de définir ce que nous faisons, mais après en avoir discuté avec l’équipe, on s’est mis d’accord sur un terme : FutureWear. » Malgré le climat politique – et le climat tout court – qui dessine un avenir de plus en plus fatal, Marine reste optimiste et pense fermement qu’avec plus de pouvoir et d’influence, la génération suivante sera en mesure de nous sauver. « J’ai eu tellement de chance d’avoir une telle opportunité, si tôt, de pouvoir apporter une telle énergie à l’industrie de la mode, mais tout le monde n’a pas cette plateforme. Je croise tellement de jeunes designers avec le talent et les idées nécessaires pour changer l’industrie dans le bon sens, mais c’est difficile de les réaliser. Si nous voulons que la mode change rapidement, nous devons soutenir la génération suivante. »

Crédits


Photographie Letty Schmiterlow
Stylisme Julia Sarr-Jamois

Coiffure Soichi Inagaki, Art Partner. Maquillage Lucy Burt, LGA, avec Apotheosis - Le Mat de CHANEL et CHANEL Le Lift. Assistance photographie Andrew Moores et Heather Lawrence. Assistance stylisme Hannah Ryan et Josh Tuckley. Assistance coiffure Asahi Sano. Assistance maquillage Emily Porter. Production Louise Mérat, Artistry London. Imprimé par Luke, Touch. Directeur de casting Samuel Ellis Scheinmann, DMCasting. Mannequin Kris Grikaite, Premier.

Kris porte des vêtements et accessoires Marine Serre.

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