pourquoi le velvet est la matrice de tout, de tout ce qu'on aime

Une exposition à la Philarmonie de Paris et un beau livre en VF célèbrent le plus mythique des groupes, 50 ans après sa disparition. Rencontre avec les deux plus grands fanatiques français, Philippe Azoury et Joseph Ghosn.

par Ingrid Luquet-Gad
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29 Mars 2016, 5:05pm

Gerard Malanga

Le Velvet Underground semble être à la fois nulle part et partout. Nulle part, parce que fragmenté en une pléthore d'approches, de médiums, de bootlegs et d'exégèses. Partout, parce qu'aujourd'hui encore, son culte prospère et sa légende reste vivace parmi les jeunes générations. Pour nous, incontestablement, le Velvet reste lié à son contexte d'émergence : l'image glossy New York des années 1960 et l'aventure de la Factory d'Andy Warhol, qui les produira. Pourtant, à l'époque, la notoriété du groupe, c'est-à-dire Lou Reed, Sterling Morrison, John Cale, Moe Tucker et un temps la blonde Nico, ne dépasse pas un petit cercles d'initiés. L'aventure sera de courte durée : de 1965 à 1970, date à laquelle Lou Reed tourne les talons pour s'en aller tenter l'aventure en solo. Lorsque la presse commencera vraiment à s'y intéresser, il sera trop tard. L'histoire du groupe, fort de quatre albums seulement, devient alors aussi celle de sa réception et de l'édification d'une légende, inspirant à son tour des oeuvres et des postures majeures : en musique, son influence sera décisive sur le punk des années 1970, mais aussi sur le rock alternatif anglais ou la new wave. Du côté de la critique, le Velvet sera la source de certaines des plus belles pages de Lester Bangs aux États-Unis ou Yves Adrien en Hexagone. Ce printemps, la Philharmonie de Paris met le groupe à l'honneur avec l'exposition « New York Extravaganza », sous la houlette de Christian Fevret, co-fondateur des Inrockuptibles. Simultanément paraît The Velvet Underground (tout simplement), un ouvrage que l'on doit à deux anciens frères d'armes de ce-dernier : Philippe Azoury et Joseph Ghosn, journalistes et fans de la première heure. Comment écrit-on sur le Velvet cinquante ans après, alors qu'aucun groupe peut-être n'a autant fait couler d'encre ? Le parti-pris des auteurs est simple, sensible, incarné : ce sera de leur propre expérience qu'ils parleront, celui de l'émerveillement de la découverte puis de la patine ajoutée à cette matière ductile au fil des ans et des écoutes. En creux, aussi, on y lit l'histoire d'une amitié. Et celle de l'engagement d'une vie : "rock critic". Entretien croisé.


Nico et Lou Reed au Castle, Los Angeles, 1966 © Lisa Law

La formation du Velvet, c'était il y a 50 ans. Pourquoi écrire une biographie aujourd'hui ?

Philippe Azoury - ... ou plutôt, pourquoi a-t-il fallu attendre 50 pour voir paraître un livre, qui est plus un essai au fond qu'une biographie au sens américain du terme, sur ce groupe ? Alors qu'il a été - et qu'il reste - le plus influent qui soit : celui qui, par sa musique et son attitude, a enfanté le punk, la coldwave et toute la musique anglaise intéressante produite entre 1985 et 1992 (de Spacemen 3 à My Bloody Valentine, de Felt à Primal Scream) ; le seul qu'il soit possible d'écouter en rentrant de quinze heures au Berghain. Il existait des livres aux Etats-Unis bien sûr, dont une histoire orale du Velvet, Up Tight, qui fut ma bible quand j'avais 17 ans. Il existait aussi un essai en espagnol, dans lequel j'ai appris à lire espagnol (quand j'avais quinze ans). En Français, aucun bouquin qui ne se pose la question de ce qu'est le Velvet, avant Warhol et au-delà de Warhol. Aucun livre qui ne se dise qu'au fond, en plus d'être un groupe, le plus beau qui soit, le Velvet a été un geste. C'est dans ce sens qu'il nous a fallu chercher : comprendre jusqu'où le Velvet est la matrice de tout un pan de l'esthétique sur lequel notre époque repose. Vous ne pouvez pas passer dix minutes sur Instagram sans tomber sur quelque chose qui relève de la galaxie Velvet : une image de Nico, Lou Reed entouré de Bowie et d'Iggy, Warhol et sa clique. C'est la preuve que le Velvet continue de générer des postures, des mots d'ordres, tout un catalogue de transgressions et une forme d'orgueil dont nous ne pouvons nous passer.

Joseph Ghosn - Philippe a répondu et utilisé ce mot : matrice. Le Velvet est la matrice de tout. En tout cas pour moi. Tout passe par ce groupe - le rapport à l'art, au son, à la chanson, au bruit. Mais aussi à la stylisation de soi, à la remise en question permanente et obligatoire de ce que l'on fait (pas un album du Velvet ne ressemble au suivant), à nos histoires amoureuses aussi. À mes yeux, le Velvet est la matrice par laquelle tout est possible, de la mise en scène du monde à la réinvention de soi, en toutes circonstances.

Qu'est-ce qui a déclenché votre volonté de vous associer pour écrire ce livre ? Joseph Ghosn, vous avez publié des biographies de musiciens : Nino Ferrer, La Monte Young et Sun Ra. Tandis que vous, Philippe Azoury, c'est sur le cinéma, Jean Cocteau ou Philippe Garrel, que vous avez publié. Combiner vos intérêts pour le son et l'image, était-ce une manière de mieux rendre justice à l'oeuvre d'art totale que fut le Velvet ?

Philippe Azoury - Pourquoi n'avons-nous pas fait de livre ensemble plus tôt ? Nous sommes amis depuis vingt ans.

Joseph Ghosn - Le déclencheur, ça a été notre amitié, comme le dit Philippe. Mais aussi ce que nous avons vécu ensemble. Des guerres de tous genres. Et puis, aussi, cette idée qui me traverse : on écrit avec quelqu'un pour correspondre au-delà des discussions mondaines. Écrire avec un ami, c'est dialoguer, souvent sans même s'en rendre compte, autour de choses que l'on ne se dit pas tous les jours. C'est un peu comme un groupe je crois, qui joue plutôt qu'il ne bavarde.


Lou Reed au Castle Los Angeles,1966 © Lisa Law

Quels ont été vos points d'entrée respectifs dans le groupe ?

Philippe Azoury - Les disques, découverts trop jeunes (dix, onze ans). De là, j'ai passé, et Joseph aussi je crois, une partie des années 1980 à chercher des vinyles du Velvet (une bonne partie d'entre eux étaient impossibles alors à dénicher), puis le reste de ma vie à acheter des enregistrements pirates. Il m'en manque encore. Puis, du disque, je suis passé au style : col roulé noir, jean noir, Beatle Boots noires. Et, en même temps que cela, le pop art, les films de Warhol, ceux de Jonas Mekas, les livres de Delmore Schwartz, et ainsi de suite. Lors de l'un de mes derniers voyages à New York l'an passé, j'étais encore fébrile d'avoir pu trouver des fac-similé des fanzines poétiques que faisaient Piero Heliczer, chez qui les mecs du Velvet venaient répéter et prendre de la dope en 1965. Bref, on croit tout savoir, et à chaque pan levé ça recommence.

Joseph Ghosn - Ma première rencontre a eu lieu vers 12 ou 13 ans. Un premier morceau écouté, parmi d'autres groupes, mais plus punk. Puis l'achat du premier album, dans une convention de disques. L'écoute de Venus In Furs. Le drone du violon, l'intonation de Lou, les guitares, Sterling, les coups de Moe. Tout est là, c'est l'essence du rock mais aussi tous ses possibles. De là, un océan : j'ai cherché tous les bootlegs, j'en rachetais à un punk devenu vendeur de disques à la Fnac Wagram. On passait dans l'arrière boutique, dans les réserves et il me vendait les pirates du Velvet qu'il avait en double. J'en ai payé certains 200 francs. Une fortune. Parfois on allait claquer cette thune chez un traiteur chinois. Il fumait des clopes avec l'oeil lourd et me racontait ses histoires de jeune homme qui se faisait refouler de l'Open Market parce qu'il n'était pas assez bien habillé. Le Velvet était son guide, sa passion, son héroïne. Il est mort trop tôt, mais il m'a passé beaucoup. Il m'a aussi appris que les guitares devaient vriller la tête sinon elles ne servaient à rien.

Tout ce qui entoure le groupe, l'imagerie mais aussi la vie privée des membres, semble fasciner presque autant que la musique. Ainsi, à l'automne paraissait une biographie assassine de Lou Reed écrite par le britannique Howard Sounes. Celui-ci, tout en déclarant aimer la musique, s'en prend violemment à la personne du chanteur en se basant sur des témoignages de ses proches : violence, misogynie, ... Avez-vous eu l'ouvrage entre les mains ? Qu'en pensez-vous ?

Philippe Azoury - C'est une bio anglo-saxonne, qui se doit de faire scandale pour pouvoir se vendre. En l'état, elle dit que Lou Reed était un sale con et qu'il battait sa femme. Cette dernière info était déjà dans les articles de Nick Kent parus partout en 1974 et repris en volume dès la fin des années 1990.

Joseph Ghosn - Je n'ai pas lu ce livre, les histoires privées et le sordide m'intéressent peu. Ce qui compte c'est la musique, ce qui est créé, perdure et devient mythologie. Et, oui, Lou Reed aurait été un connard ? Merci pour le scoop. Mais je crois qu'il en avait le droit, lui.


John Cale au Castle Los Angeles,1966 © Lisa Law

Vous êtes tous les deux journalistes, passés par les Inrockuptibles - tout comme Christian Fevret, le commissaire de la rétrospective consacrée au groupe à la Philharmonie de Paris. Et dans votre livre, vous parlez souvent de la posture du « rock critic ». Que dit le Velvet, groupe éphémère au succès tardif, boudé par la presse lors des premières années puis encensé les décennies suivantes, sur la posture du critique ? En raison de ces affrontements et ces fluctuations extrêmes, est-ce un groupe « pour critiques » ?

Philippe Azoury - Parce que ce groupe n'a jamais été synchrone avec son époque ni avec un quelconque public, il est l'objet manquant, le seul à être vraiment propice à la fascination. Et la fascination, le culte, est à l'origine même de la pulsion critique, du moins dans sa tradition française. Parce que le Velvet a été raté par tout le monde de son vivant, on écrit. On écrit pour racheter ça, on écrit aussi pour que ce type d'erreur n'ait jamais plus lieu. Et elles ont lieu, bien sûr. Chaque jour.

Joseph Ghosn - Pour moi, ce n'est absolument pas un groupe pour critiques. J'ai aimé le Velvet avant même d'avoir écrit la moindre ligne sur la musique. J'étais un ado, un jeune garçon et le Velvet a été tout sauf une mystification critique. Au contraire. Ensuite, oui, il y a une mythologie démente autour du groupe et son historiographie. La façon dont il a été traité au fil des années raconte en creux la presse musicale et son évolution, sur la façon dont on peut traiter du rock - ou plutôt dont on a pu en traiter. Notamment en France. Le traitement consacré au Velvet par Rock'n'Folk correspond à une époque, et celui des Inrockuptibles inaugure la suivante, à la fois par réaction contre les parti-pris stylistiques des journalistes de Rock'n'Folk et par souci d'inscrire le Velvet comme matrice d'une époque en train de naître : celle de l'indie. Le travail de Christian Fevret autour du groupe dès les années 1980 est remarquable, indépassable. Il est évident que le livre que nous avons écrit est nourri par toutes ces écoles et par l'évolution du regard sur le groupe. Mais il est surtout le nôtre : il tente d'inscrire le groupe dans ce que nous sommes en 2016 et au-delà - deux journalistes qui ne cessent de revenir à la source, pour mieux saisir comment elle change et nourrit notre présent, sans nostalgie.

Nico au Trip Los Angeles,1966 © Lisa Law

Votre livre adopte un point de vue très subjectif et narre par le détail votre découverte du groupe, issus d'une génération née en 1970. Vous évoquez les critiques de cette décennie qui ont voué un culte au groupe, comme Lester Bangs ou Yves Adrien, et qui ont frayé la voie à votre propre appréciation. Aujourd'hui, nous sommes à l'ère du viral et de l'accès direct. Avons-nous enfin les moyens d'avoir une approche neuve et non-médiée du groupe ?

Philippe Azoury - Je ne crois pas, désolé pour votre génération : le culte rajoute au culte et vient déposer une couche supplémentaire de mythologie. Chaque génération aime quelque chose de particulier dans le Velvet - il y a tant à prendre. Les années 1970 ont aimé le coté hyper sexué, la came. Les années 1980 se sont penchées sur le son, la maigreur flamboyante du son, et sur un songwriting d'une nudité ahurissante. Récemment, à New York, j'ai été frappé par le fait que les très jeunes gens qui flashaient sur le Velvet étaient malades du côté comptine, chanson pour enfants avec des paroles choquantes. C'est cela qui est encore « non-médié » si on veut : on est encore libre de dessiner un Velvet à la mesure de ses propres obsessions.

Joseph Ghosn - À chacun son Velvet, à chacun ses propres sédiments et ses couches de fascination. Il n'y a pas à avoir d'approche neuve ou non-médiée. Pardon, mais l'accès direct n'existe pas. Instagram, déjà, est une médiation. Une photo rognée, filtrée, postée par quelqu'un qui a ses propres motivations. Et qui se trouve prise dans un fil au milieu de centaines d'autres images. Le seul lien direct aurait été d'avoir vu le groupe sur scène. Éventuellement d'écouter les disques pour ce qu'ils sont. Mais, avec les bootlegs, on sait bien que le Velvet était encore plus différent que ce que l'on en retient avec uniquement les albums officiels. Écoutez toutes les versions de Sister Ray. Plongez-vous dans ce bootleg qui s'appelle Sweet Sister Ray et vous y entendrez un groupe en haut vol, décarcassant méticuleusement un fantôme de blues ralenti qui n'a rien à voir avec quoi que ce soit d'autre de sa discographie. Le Velvet était multiple, c'est ce qui le rend si présent.


Le Velvet Underground et Nico avec Andy Warhol Hollywood Hills 1966 © Gerard Malanga Courtesy Galerie Caroline Smulders Paris

À votre avis, comment reçoit-on le Velvet lorsqu'on est ado aujourd'hui ? Et votre propre perception, a-t-elle évolué au fil des années ?

Philippe Azoury - Ma perception du Velvet évolue par cycles. Donc ça change tous les six mois. Pour les ados, je ne sais pas, j'ai du mal à répondre à leur place. Je sais seulement une chose : pour moi, le seul groupe aujourd'hui qui fasse écho au Velvet, c'est PNL. Qu'ils n'aient sans doute jamais écouté le Velvet n'a aucune importance. C'est la même écriture, la même lenteur bousillée. Elle vient de la même rue. Ils vont même plus loin. Lou Reed décrivait la drogue. PNL déplace l'angle en racontant en profondeur ce qui se passe dans la tête du dealeur. Ils sont choquants au même point. Et addictifs au même point. C'est PNL qui aurait du jouer à la Philarmonie en hommage au Velvet.

Joseph Ghosn - Je n'en sais rien pour les ados… La mienne évolue à chaque écoute, indéfiniment. A chaque nouvelle rencontre aussi. Écrire sur le Velvet est une mise à l'épreuve : il faut puiser en soi et se laisser aller aussi à des découvertes, des échos et des liaisons inattendues. La seule chose possible, l'unique moment de répit avec ce groupe, c'est lorsque vous le partagez avec quelqu'un que vous aimez et qui, d'un coup, fait résonner différemment en vous chaque chanson. Le Velvet, je crois, évolue en soi à la façon des histoires d'amour : à chaque fois, à chaque rencontre, votre monde évolue tout en demeurant là. Les chansons de Lou, John, Sterling et Moe sont ainsi : elles ne sont jamais épuisées en vous, mais mutent doucement au gré des sentiments. Et plus vous les laissez vous habiter, plus elles sont, vous le comprenez à la fin, votre seule lueur, votre dernier compagnon.  

The Velvet Underground, Philippe Azoury et Joseph Ghosn, Actes Sud.

The Velvet Undergound, New York Extravaganza, du 30 mars au 21 août à la Philharmonie de Paris. 

Credits


Interview : Ingrid Luquet-Gad

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