pourquoi le 501 reste le jean le plus punk du monde ?

Le mythique fétiche est de retour, plus fort et plus bleaché que jamais. Voilà maintenant 150 ans qu'il rythme l'histoire de l'humanité, pourquoi ?

par Micha Barban Dangerfield
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10 Février 2016, 3:30pm

Il y a encore pas si longtemps que ça, le 501 était considéré comme ce jean un peu à l'ancienne, franchement pas super flatteur. Aujourd'hui, on le retrouve partout dans la rue ou dans les défilés de mode. En fait, du haut de son statut de grand classique, le 501 n'avait jamais disparu, il s'était juste planqué pour mieux revenir. Alors comment évoquer le 501 en 2016 soit plus de cent cinquante ans après sa création ? Trois chiffres obscurs qui, côte à côte, évoquent l'Histoire si bien qu'on l'avait presque oublié, ce jean. Éternel, il s'est comme fondu dans le paysage du XXIème siècle : sa toile s'y étale en filigrane, quelque chose que l'on aimerait bien retracer mais qui, comme tout objet éternel, ne semble avoir ni commencement ni aboutissement. C'est notamment en se faisant héritage que le 501 s'est imposé comme objet d'amour. Il est devenu l'icône incontestable de plusieurs générations parce qu'il a été, pour tous, l'apparat des grands hommes et des grandes femmes de nos petites vies.

De mon grand-père à mes cousines lointaines, tout le monde portait un jean 501 dans ma famille mais celui qui m'a probablement le plus marqué était celui de ma mère. Discrètement rock et timidement classe, il faisait de ma mère cette incarnation du cool que je vénère encore. Mais la valeur sentimentale qui tient en cette vision repose avant tout sur le fait que le 501 de ma mère tient une place privilégiée dans ma collection de madeleines de Proust. Gamine, je venais y essuyer mes mains cracra après avoir gagné l'approbation de ma mère. J'y voyais alors toute l'abnégation maternelle du monde et je me disais "Comment ma mère peut-elle me laisser souiller son jean préféré sans moufter une seule seconde ?" Réflexion que je me suis faite par la suite quand ma mère me faisait enfin - après quelques années de résistance - le don de son merveilleux 501 et me laissait, par la même occasion, le fusiller. Oui parce que Mariah Carey avait un jour laissé entendre dans un de ses clips que c'était "cool" de découper sauvagement la ceinture de son jean. Finalement en y repensant je réancrais le 501 dans son histoire : il était le réceptacle boueux de mes aventures de gamines puis la toile de mes écarts de goût adolescents. J'opérais le cycle sans fin du jean 501 à ma petite échelle. Uniforme basique des classes laborieuses le 501 s'est faufilé, l'air de rien, dans le temps en se laissant malmener et revisiter par toutes les générations qu'il a traversées.

Avant de toucher nos petites histoires, le 501 a fait l'Histoire. La grande. Il faut savoir que la coupe franche, droite et immuable du 501 est née dans les mines crasseuses de l'ouest américain avant de se retrouver propulsée sur le devant de la scène hollywoodienne et de traverser l'atlantique pour rejoindre les rives d'une Europe qui rêve de liberté. Apparat des petites gens, il doit sa success story aux grandes gueules du cinéma américain : Marlon Brando dans l'Équipée Sauvage, James Dean dans La Fureur de Vivre, Marylin Monroe qui, dans Les Désaxés, en faisait un nouvel objet de désir, Thelma et Louise l'emblème de la liberté. La liberté, son mantra, que l'on retrouvait dans les trips hallucinés d'une jeunesse droguée à l'amour libre, qui rêvait, elle aussi, de flanquer un grand coup dans les frontières et de décloisonner une société encore trop traditionnaliste. Le 501 était devenu une arme massive. Et le rock l'avait bien compris lui aussi. De Debby Harry à Gainsbourg et Birkin en passant par Kurt Cobain, le 501 s'est fait l'élément indispensable de ceux qui, ensemble, ont toujours nourri ou fantasmé la marge. Un esprit punk qui en fait un objet éternellement enviable et irrévérencieux. En 1989, on le retrouvait aux jambes d'une jeunesse berlinoise qui s'entassait au sommet du mur jusqu'à ce qu'il abdique sous le poids de leur revendication et de leur soif de liberté.

Le 501, dans toutes les circonvolutions et multiples détours qu'il a pu emprunter pour s'adapter au(x) présent(s), a gardé une posture irrévérencieuse pour devenir le blason de l'anti-déterminisme et de l'anticonformisme. Faire exploser les diktats, décloisonner les genres et passer outre les clivages générationnels... Une liberté qui l'a hissé à des kilomètres au-delà de la mode et de sa course effrénée. Si bien que le 501 trône encore aujourd'hui, tout tranquille, au panthéon du cool grâce à des créateurs comme notre très (très) cher Demna Gvasalia pour Vetements. Celui qui refuse de se ranger sagement dans le sillon des grandes maisons de couture parisiennes faisait défiler le 501 après l'avoir distordu, maltraité pour infuser sa collection de son esprit éminemment punk. Exactement comme moi gamine ou comme Mariah Carey plus tard, Demna s'appropriait l'objet fétiche des générations qui l'ont précédé et y projetait, encore une fois, sa liberté .

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