le mythique label punk ze records a sorti un album de noël (et il est génial)

Oubliez Mariah et Justin. Ce disque improbable raconte en filigrane l'histoire du label culte de l'underground new-yorkais des années post-punk et no wave.

par Ingrid Luquet-Gad
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23 Décembre 2016, 8:20am

Lizzy Mercier

"Un album de Noël ? Sur un label de hipsters ? Avec une bande de junkies dans le tracklist ?" En quelques mots lapidaires, le décor est planté. Il est bien question de chansons de Noël, mais ni Mariah ni Justin ne sont conviés à la fête. Ces quelques mots, c'est Chris Butler, le chanteur de The Waitresses, qui les a prononcés, en réponse à la question d'un journaliste qui lui demandait comment diable un groupe de post-punk hirsute pouvait être à l'origine l'un des plus gros hits de Noël. Ce hit, c'est Christmas Wrapping, composé pour le label ZE Records, sur lequel le groupe venait alors tout juste de signer, et qui sera inclus sur un album qui fera figure d'ovni au firmament enneigé du rock indé : le ZE Christmas Album de 1981.

"On était un tout jeune label indépendant et, en lorgnant sur les autres labels plus établis comme Motown ou Phil Spector, on s'est rendus compte qu'ils faisaient tous les ans des compils de Noël. À l'époque, on était pas vraiment très Noël, on trouvait ça un peu ridicule, mais on s'est dit tiens, pourquoi ne pas le faire nous aussi, ça serait un exercice de style intéressant de demander aux groupes de notre écurie d'écrire une chanson de Noël - et effectivement, ça a donné des choses assez stupéfiantes", se souvient depuis la Thaïlande le français Michel Esteban, co-fondateur de ZE Records. L'aventure commence à la fin des années 1970 dans un New York encore dans l'enfance sauvageonne de l'art, qui s'éveille tout juste au punk et à la disco. Ou plutôt, elle commence à distance, par un fantasme d'ado français fasciné par toute l'imagerie 60s de la culture américaine : Andy Warhol, le Velvet Underground, le Chelsea Hotel. "Aller aux Etats-Unis, poser pied à New York, puis acheter une Cadillac et traverser le pays était un fantasme absolu. La première fois, en 1974, je suis parti que pour quelques mois. En 1975, j'y suis retourné pour de bon. A l'époque, je ne connaissais absolument personne. Je suis arrivé à New York, j'ai posé ma valise au Chelsea Hotel, et j'ai regardé dans le Village Voice quels étaient les concerts où il fallait aller. Il y avait une espèce de bouillonnement culturel à l'époque qui faisait que tout avait lieu dans une poignée de petits clubs. La scène était minuscule, et tout pouvait aller très vite : au Chelsea Hotel logeait aussi Patti Smith. Un jour, on se croise dans le hall, elle me complimente sur mon manteau et me demande d'où je viens : on commence à parler, comme j'étais français, la conversation tombe sur Godard et Rimbaud, et très vite, on se rend compte qu'on parle le même langage."

Cristina

Si l'on était un peu romantique (on l'est), c'est là, dans ce lobby d'hôtel, qu'on situerait l'acte de naissance de ZE Records, futur catalyseur de la scène underground new-yorkaise du tournant des années 70/80 qui s'incarne notamment avec Suicide, Kid Creole and the Coconuts, Lydia Lunch ou encore Lizzy Mercier Desloux. Car quelques courtes années après cet échange de courtoisie francophile, lorsque Michel Esteban rencontrera son acolyte Michael Zilka, ce sera par l'entremise de Patti Smith. "En France, j'avais rencontré le groupe de new-wave Marie et les Garçons. J'ai produit mon premier 45 tours avec eux en 1977, mais à l'origine, je voulais le faire produire par John Cale, dont la petite amie, Jane Friedman, était la manageuse de Patti Smith qui me l'avait présenté. Il produira le second, et me proposera de travailler à la création du label qu'il était en train de monter et qui s'appellerait Spy Records. C'est à ce moment-là qu'il m'a présenté Michael Zilhka, qui était à l'époque pigiste à la section théâtre du Village Voice. C'était un jeune anglais d'origine irakienne fils de milliardaire et qui voulait investir l'argent de papa. Ils nous a rejoint pour quelques mois à SPY Records. Avant qu'on ne décide, lui et moi, de monter notre propre label. En 1978, ZE Records, dont le nom est la combinaison de nos deux initiales, était né." Or si, à son arrivée, Michel Esteban se trouve happé dans le tourbillon d'une scène en pleine ébullition, où les Television, Talking Heads ou Ramones faisaient leurs premières dates, et qui sera ensuite baptisée "punk" par les journalistes, son évolution subséquente vers un hybride torturé et trituré de punk et de funk, nommé "no-wave" par d'autres plumitifs, ce sera en grande partie ZE Records qui lui donnera une visibilité et une cohérence. Qui en fera une scène.


James White et Anya Phillips

En 1982, Michel Esteban quitte New York et ZE Records pour produire des artistes en solo : le groupe de new-wave français Octobre transfuge de Marquis de Sade, ou encore le hit qui fraiera la voix à la world music, "Mais où Sont Passées les Gazelles" de Lizzy Mercier Descloux, son ex-compagne et amie de toujours. Michael Zilkha, lui, s'en désolidarisera en 1984. Pour qui n'a pas connu cette époque, le nom du label suffit à éveiller un respect pieux. John Peel, l'incontournable DJ et animateur de radio ne proclamait-il pas à qui voulait l'entendre dans les années 1980 que ZE était tout simplement "le meilleur label de musique indépendant du monde ?". Pourtant, en même temps que le temps drape dans un halo-quasi magique des acronymes comme ZE ou encore CBGB, le club iconique de l'époque, les releases s'épuisent et deviennent de plus en plus difficiles d'accès pour la jeune génération qui les vénère, s'en inspire et les remet à sa sauce. "Au début des années 2000, on s'est rendus compte qu'énormément de groupes anglo-saxons nous rappelaient ce qu'on avait fait il y a quinze ou vingt ans. Le déclic principal, ça a été les Djs d'Optimo à Glasgow, qui avaient un site de fans dédié à ZE Records, en mettant en ligne les visuels des pochettes et en racontant les histoires derrière. Là, on s'est rendus compte que sur la quarantaine d'albums qu'on avait faits, aucun n'était sorti en CD, et que la plupart étaient épuisés. C'était donc l'occasion de les rééditer. Et, de fil en aiguille, j'ai remastérisé et réédité plus d'une quarantaine d'albums", précise Michel Esteban.


Kid Creole and The Coconuts

Dans les rangs de l'écurie ZE Records, il y avait donc Chris Butler et son groupe The Waitresses, mais aussi d'autres éminences comme James White, que l'on connaîtra plus tard aussi sous le nom de James Chance, Suicide et son charismatique leader Alan Vega, Lio et Charlelie Couture pour les hexagonaux, les zinzin Was (Was Not) ou encore la diva disco Cristina. Toute cette bande et bien d'autres, ce sont ceux que l'on retrouve sur les 14 pistes du ZE Christmas Album. On vous l'offre en exclu, pour passer un Noël (post-)punk, gentiment blasphématoire, abrasif et cramé par endroits - et autrement plus relevé que les hits sirupeux de la radio à la gloire des cloches qui tintent.

Joyeux Noël : https://itun.es/fr/xytzp

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad

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