ça veut dire quoi grand paris ?

Depuis 2014, le projet "Le Rêve en Grand Paris" offre aux jeunes franciliens la possibilité d'exprimer artistiquement leur vision personnelle du Grand Paris. Cette parole redonnée à des populations parfois oubliées des politiques urbaines fait l'objet...

par Antoine Mbemba
|
20 Mai 2016, 10:20am

Dans la famille des projets d'ampleur je demande le Grand Paris, gloubi-boulga d'ambition mêlant velléités politiques, urbanistes, culturelles, architecturales, écologiques, démographiques, géographiques, sociétales et économiques - pour ne citer qu'elles. Un seul but, clair et salvateur : transformer Paris et son agglomération en une grande métropole mondiale, homogène et cohérente ; raisonnée et rayonnante. Si ce défi aussi beau que complexe et démesuré se drape dans des lyrismes convaincants, arguant d'une vision d'avenir, d'une obligation de rapprocher les gens des gens et les gens de leur ville, le sujet n'est malheureusement qu'abordé de manière administrative, froide et technique si ce n'est technocratique. À grands coups de contrats BTP et de nouvelles lignes de métro.

Si peu d'humain, si peu de jeunesse ; trop peu d'art, aussi. Là entre en jeu le projet Le Rêve en Grand Paris, réunissant et partageant les visions des jeunes franciliens. Depuis maintenant 2014, divers artistes plasticiens, musiciens ou photographes interviennent dans une quinzaine d'établissements scolaires, amenant les lycéens à imaginer l'avenir de la métropole. De leur métropole. L'un des intervenants, le parolier Camille Faucherre, explique : "On est partis du constat qu'il y a le Grand Londres, le Grand Berlin, la Big Apple, et que Paris reste enfermée au cœur du périph. Le projet vient de cette envie de percer les murs, de savoir comment les futurs usagers de ce que sera vraiment le Grand Paris l'analysent." Précéder le Grand Paris officiel, donc, en ouvrant le concept même de la ville, en remettant la perception artistique à échelle humaine au centre de tous les débats. 

On vous relatait récemment le mal que le Grand Paris risquait de causer aux banlieues. Ce projet, ce Rêve n'en est que plus essentiel, tant il donne la parole à ceux-là, qui n'ont pas voix au chapitre alors qu'ils sont les premiers concernés et seront les premiers avalés par cette initiative gargantuesque. "L'idée c'est de se projeter pour casser un concept abstrait, le Grand Paris ; le concrétiser au travers d'une formalisation artistique qui aura du sens, " explique Mathias Abramovicz, producteur du projet. "L'objectif c'est que les jeunes franciliens qui vont être demain dans le Grand Paris et qui sont aujourd'hui ignorés des politiques urbaines aient conscience de ce que signifie ce terme. Qu'ils puissent en être les acteurs, en agissant sur leur environnement, sur la Cité." 

Pour cela, quatre ateliers ludiques et créatifs sont étalés sur 3 mois dans les divers établissements scolaires de Paris et sa banlieue, à hauteur de 60 heures par lycée et 15 heures par intervenants. Ces ateliers sont accordés avec les programmes pédagogiques des enseignants, pour une approche la plus transversale possible des matières concernées. "L'enjeu des ateliers, c'est permettre aux élèves de se réapproprier leur propre territoire. Donc quand on dit ateliers il faut vraiment voir des balades urbaines, et ensuite des ateliers artistiques. Ils ré-appréhendent leur ville, redécouvrent leur territoire, le réinterprètent à travers l'apprentissage d'un médium artistique ; la photo, la poésie, le son, le dessin, l'art plastique." Ces travaux réalisés en classe sont ensuite exposés au sein des centre culturels participants que sont Le Centquatre, à Paris, la Gare au Théâtre de Vitry-sur-Seine, la Maison des Arts de Créteil et l'Espace Sarah Bernhardt de Goussainville. Ainsi, le soir du 18 mai dernier s'ouvrait au Centquatre une exposition présentant les travaux des élèves des lycées Colbert à Paris et Romain Rolland à Goussainville. 

Sont explorés les thèmes des frontières, du son, de l'urbanisme. Camille Faucherre voit ces ateliers comme une réelle "réappropriation des techniques - qui vont de la cartographie à l'imagerie. Ainsi les jeunes peuvent comprendre les discours qui sont produits, et eux-mêmes être porteur de ces discours techniques, mais aussi politiques et artistiques. On explore différentes thématiques, comme la question de l'identité : "Est-ce que j'appartiens au Grand Paris ou est- ce que je suis d'abord de Vitry, de Goussainville ou de Paris 10 ?" Vivian Daval, photographe et directeur artistique du projet insiste sur la dimension artistique du Rêve en Grand Paris : "On a commencé le projet en 2014-2015. Le Grand Paris était encore assez nébuleux. Et très politique. On a pas voulu rentrer là-dedans. C'est vraiment un regard artistique, totalement futuriste, utopiste."

Est-ce que j'appartiens au Grand Paris ou est- ce que je suis d'abord de Vitry, de Goussainville ou de Paris 10 ?

Si la politique à proprement parler est mise de côté pour célébrer un regard personnel, intime et diversifié, il ne faut pas passer à côté de l'utilité sociale du projet. Pour Mathias, l'un des enjeux majeurs de ces ateliers et expositions, c'est de "pouvoir travailler avec des populations dites "isolées". Des gens qui ne vont pas au musée parce qu'ils ont peur du mot. Des gens qui sont en cités, qui n'ont pas l'habitude de venir se promener au 104. Ensuite l'objectif de la restitution c'est de faire venir leurs amis, leur famille, dans des lieux dans lesquels ils n'ont pas l'habitude d'aller, parce qu'ils n'en n'ont pas l'envie ou même pas la connaissance." Et en effet, ce 18 mai, soir du vernissage, on sentait au Centquatre la fierté du travail abattu dans les yeux de tous ces jeunes, massés dans cette salle d'exposition, sorte de porte-voix accessible aux parisiens de tous horizons. Des textes, des installations, du son, du dessin, de la photographie : tout un univers cohérent et varié s'érigeait alors autour de la soixantaine de lycéens présents pour un atelier en "live", une communion dans le chant et la musique filmée par ces mêmes élèves, immortalisant un moment de parole artistique, sociale et citoyenne malheureusement trop rare. 

L'exposition actuelle au Centquatre se termine le 5 juin.  Mais le projet dans son entièreté voit - au moins - jusqu'en 2019 pour un point d'orgue monumental. Pour Camille, "chacun des lycées produit une pièce de puzzle. Chacune complémentaire des autres. Le grand projet quinquennal et mégalo derrière tout ça, c'est d'exposer l'ensemble en 2019 au Grand Palais, au Petit Palais, au Louvre, au MoMa, ou tu veux !" Et Mathias de confirmer : "On est en train de construire la carte du Grand Paris, vue par les jeunes. L'Unesco est ok pour accueillir l'expo en 2019. Elle sera un tremplin pour un échange entre métropoles, dans le monde entier, pour que cette exposition circule et qu'on puisse mélanger les regards sur ce qu'est une grosse mégalopole, une grosse métropole."

Il est aujourd'hui rare, peut-être trop rare, d'apprécier de telles initiatives à disposition de la jeunesse, pensées à aussi long terme. Non content de se déplacer géographiquement, le "produit" fini en 2019 aura également ratissé une classe d'âge des plus amples. On n'aura pas fait mieux comme panel représentatif de la jeunesse francilienne. On est bien loin du processus décisionnaire du Grand Paris, confiné au Conseil Régional et à l'or de certaines mairies. La parole est donnée, l'art est démocratisé, facilité et justifié. Et 2019 ne sera sûrement que le début. C'est loin, oui, mais Vivian relativise ; "L'échéance du Grand Paris c'est quand, 2030 ? On a encore le temps de rêver." 

Credits


Texte : Antoine Mbemba

Tagged:
Culture
Paris
banlieues
Grand Paris
CentQuatre
le rêve en grand paris