comment les candidats à la présidentielle parlent-ils de la jeunesse ?

Toutes les semaines, i-D choisira un mot qui lui tient à cœur et le mettra à l’épreuve des paroles et des discours des politiques. Une façon de tenter d’y voir clair dans une campagne chaque jour plus absurde. Pour commencer, « jeunesse », un mot qu’on...

par Antoine Mbemba
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15 Février 2017, 9:40am

Chaque campagne présidentielle à son lot de mots-clés, d'antiennes et de résonances plaquées aux oreilles de potentiels électeurs. Les termes, les thèmes qui feront le déclic, que l'on présume, à tort, à raison, sources premières d'inquiétudes des Français. Le chômage, le pouvoir d'achat, la sécurité. L'insécurité. Aujourd'hui le terrorisme, la religion, la laïcité, les affaires, la confiance plus bas que terre des citoyens en leurs représentants politiques. Il y a des priorités sémantiques, télévisées, qui passent bien en radio ou en meetings mais qui ne sont pas toujours le creux des programmes de nos candidats. Des échos. Les marronniers que les politiques empruntent aux journalistes le temps de quelques mois, que l'on constate ou déplore à l'épreuve des mandats.

Il y a cinq ans, la priorité du candidat Hollande, c'était la jeunesse. Le futur président quadrillait sa campagne de messages aux collégiens, lycéens, étudiants, déçus de la vie active ou jeunes chômeurs ; donnait dans le logement, l'apprentissage, l'emploi. En janvier 2012, pendant son discours du Bourget il mettait les formes, la voix cassée et le sondage dans le vent :« Je ne veux être jugé que sur un seul objectif : est-ce qu'au terme du mandat qui me sera confié, les jeunes vivront mieux en 2017 qu'en 2012 ? » - vous avez quatre heures. Quel qu'en soit le bilan, l'intention était bonne. Quelle qu'en soit l'intention, le moral est plombé. Selon une enquête engagée par une sociologue du CNRS et à laquelle ont participé 200 000 jeunes de 18 à 34 ans, d'avril à juillet 2016, 53% d'entre eux considèrent que « leur avenir sera plutôt pire » que la vie menée par leurs parents.

En 2017, le mot « jeunesse » est globalement absent des bouches présidentiables. Il n'est pour certains qu'une contingence, pour d'autres une base, au mieux un fantasme trop lointain que les cellules militantes des partis ne suffisent pas toujours à rappeler ni à représenter. La jeunesse, on la cite, on la développe plutôt à gauche. Chez les orateurs, peut-être conscients de la célèbre citation de l'historien américain Randolph Bourne,« Si tu n'es pas idéaliste à vingt ans, c'est que tu n'as pas de cœur. Si tu l'es encore à trente, c'est que tu n'as pas de tête.» Mais la jeunesse est rarement comprise. On la limite à son problème d'abstention et à sa désillusion. Son rôle se résume à son rejet de la poussière des partis et de la naphtaline qui étouffe le jeu politique.

Conscients (et inquiets) de l'imprévisibilité de cette élection, i-D est allé chercher au fond des mots des principaux candidats à la présidentielle, ce que cette jeunesse signifie à leurs yeux. Pour traquer la sémantique de nos principaux candidats, j'ai pris comme base leurs meetings. Parce que si la vérité survient parfois d'un lapsus accidentel télévisé, les meetings forment les révélations du candidat. Les petites naissances jusqu'au premier tour. Ce que nos hommes et femmes politiques souhaitent que leurs supporters voient, croient, sachent d'eux sans filtre. Leur vision « pure », la messe sans entrave journalistique. L'exercice solitaire, le tout schuss idéologique. Alors voyez donc ce que vous êtes, chez Mélenchon, Hamon, Macron, Fillon et Le Pen : tour à tour investissements sur l'avenir, épées de la productivité, récipiendaires d'un savoir national, cobayes d'un futur désirable, amoureux flexibles du travail, racailles, rêveurs, générations sacrifiées du mondialisme… Sachez qui vous êtes, dans leurs mots.

« Bonjour, nous voici à la 16èmeédition de la Revue de la semaine. »On est sur YouTube, le 29 janvier 2017, et Jean-Luc Mélenchon se lance pour la 16èmefois, donc, dans les faces caméras d'abord justement moquées pour leurs cadrages (gênants), mais qui lui ont valu depuis octobre quelque 212 000 abonnés. Après un générique tout frais tout neuf :« Vous avez vu le générique ? C'est quelque chose… Forcément… c'est de plus en plus swag. »La quatrième dimension. On n'aurait pas vu Jean-Luc Mélenchon se réapproprier en premier ce canal - ni donner dans le meeting simultané à Lyon et Paris à coup d'hologramme, remarque. Reste à voir si le fond du programme de La France Insoumise s'accommode du souffle « djeun's » de sa plastique.

Justement, au meeting de Lyon (et de Paris en hologramme) du dimanche 5 février dernier, l'accent est vite mis sur le savoir, l'éducation, arguant que« rien n'est possible dans ce siècle sans le plus haut niveau d'éducation. »Proposant ainsi de faucher les contraintes à une scolarité saine, des études sanctuaires. Avec la réforme de la carte scolaire, sortir des ghettos de riches, des ghettos de pauvres. Une allocation d'autonomie d'études, puisque« les 50% de nos jeunes qui travaillent en même temps qu'ils étudient s'épuisent. Il n'y a que les gavés pour trouver satisfaisante la peine que prennent les autres. » La jeunesse est aussi le futur de l'enseignement -« Nous pré-recruterons des jeunes à 16 ou 17 ans, nous leur verserons un salaire et ils devront dix ans de service à la patrie, dans les écoles. »Pour Mélenchon, donc, la jeunesse est d'abord un socle, le puit de savoir qui arrosera le futur. Un investissement au long terme. Ça, et des abonnés YouTube.

Embarrassé, et surtout lâché, par quelques (anciens) copains du PS qui le trouvent trop à gauche et se laissent porter par les susurrements d'Emmanuel Macron, Benoit Hamon est resté droit dans ses bottes durant son discours d'investiture le même dimanche 5 février à Paris. Et surtout droit dans son revenu universel, objet ultime des railleries de la droite et de son propre parti. Une folie, une utopie, un caprice jugé trop cher, ruinant, et anesthésiant. Une aide de plus pour se tourner les pouces. Certainement la proposition la plus forte de Benoit Hamon (avec la légalisation du cannabis, peut-être), et clairement celle la plus dirigée vers la jeunesse (avec la légalisation du cannabis).

En effet, le 5 février, Hamon rappelait que le premier étage du Revenu universel d'existence s'adressera en priorité au 18-25 ans, à ceux qui « expérimentent des bouleversements du travail comme jamais nous n'en avons connu. Ils ont besoin d'autonomie pour pouvoir se projeter dans l'avenir.» L'autonomie, pour contrer à la précarité, la « pauvreté endémique chez les jeunes » offrir aux jeunes des garde-fous, une alternance aux contrats courts, au travail non-salarié ; des protections nouvelles pour rompre la chute générationnelle du niveau de vie. Un engagement qui rejoint celui d'Hollande en 2012. Avec à la différence que Benoit Hamon ne place pas le salut dans l'unique fait de travailler ; dénonce le malheur au travail, défend le droit de déconnexion (« Si nous devons donner des moyens à des personnes en priorité pour organiser leur vie professionnelle autant que leur vie personnelle, c'est bien à celles de ces nouvelles générations ») et englobe sa vision de la société en un terme : le « futur désirable. » C'est à vous, si vous le voulez, et quoi que ça veuille dire.

Dans une longue interview à l'Obs en novembre dernier, qui dévoilait ses huit mesures « chocs », Emmanuel Macron déclarait : « Quand on est jeune, 35 heures ce n'est pas long. » Et double dose : « Quand on est jeune, 35 heures ce n'est pas assez, on veut travailler plus. » Et on le croit volontiers, 35 heures ce n'est pas assez. Ce n'est pas la douzaine d'experts qui s'est tuée à la conception du programme du candidat (encore majoritairement inconnu) de septembre à janvier (au moins 39h/semaine, on imagine…) qui nous dira l'inverse. Au-delà de ça, Macron est l'homme qui rappelle à la jeunesse son« principe de réalité. » Celui qui exige, dans un monde moderne, un jeune souple, flexible. Raisonner en place de l'entrepreneur, qui veut de la qualification et donnera les heures qu'il faudra à son jeune salarié pour l'acquérir.

Une vision d'une modernité. Une liberté et une autonomie qui répondent à la capacité de travail. Un passage aux 39 heures pour les jeunes, sans précis encore de l'âge à laquelle jeunesse n'est plus, et sans indications encore sur la rémunération attachée à ces heures, libératrices.

En novembre dernier, encore, à l'occasion d'un débat organisé par Mediapart, et à la réponse à une question sur la potentielle volonté de l'ancien ministre de l'Economie à ubériser la société française, l'intéressé répondait : « Allez à Stains, expliquer aux jeunes qui font chauffeur Uber, de manière volontaire, qu'il vaut mieux aller tenir les murs ou dealer […] en effet ils travaillent parfois 60/70h pour toucher le SMIC. Mais ils rentrent dans la dignité, ils trouvent un travail. » Accessoirement, lors d'un meeting récent, le 5 février (encore !) à Lyon, Emmanuel Macron rappelait son désir de rendre plus accessible la culture à la jeunesse avec un pass culture de 500€ distribué pas les « géants du numérique » aux jeunes de 18 ans, et l'ouverture des bibliothèques le week-end et après 18 heures. À vous de trouver le temps d'y aller, donc.

Avec François Fillonnous entrons dans la vision d'une jeunesse qui ne se pense que par son accessibilité au travail, sa force de production, son niveau d'étude ou d'apprentissage. Et pourquoi pas ? Le chômage massif qui touche la jeunesse oppose forcément des réformes claires, drastiques. En meeting et dans son programme, entre deux évocations du« camping sauvage »que fut Nuit Debout, François Fillon élève la voix :« Quand va-t-on cesser d'envoyer nos jeunes dans le mur ? » Le candidat Les Républicains propose une réforme des voies d'apprentissage ; que« l'apprentissage devienne la première voie d'accès à l'emploi chez les jeunes » ainsi qu'une suppression pure et simple des emplois aidés.

Certains ne le font même pas, mais Fillon a tout de même pour lui de cibler, de nommer les jeunes et leur problème principal (selon lui). Un problème qui entre dans la résolution globale que l'ancien Premier ministre prône pour la France - « remettre de l'ordre dans le chaos français » en agissant pour les jeunes « qui se cassent les dents sur la rigidité du Code du Travail. » Donc, arbitrages inter-entreprises, qui devraient faire plaisir… à tout le monde. Au bas de son programme, lisible sur son site de campagne, on lit avec saveur que « Tout programme à destination de la jeunesse ne réussira que si l'on parvient à susciter l'engagement d'entreprises de toutes tailles. » Pragmatisme quand tu nous tiens. La jeunesse, c'est le travail. Son salut, c'est l'entreprise. Et la marge de manœuvre se situe dans la taille de ladite entreprise.

Pas plus tard que dimanche 12 février, derrière les platines du Rex Club, le grand Laurent Garnier faisait retentir (comme tant d'autres avant lui) le refrain du morceau Porcherie de Bérurier Noir :« La jeunesse emmerde le front national. »On se demande si c'est pas réciproque, finalement. Le programme de Marine Le Pen, c'est 144 propositions, une vingtaine de pages. Exhaustif ? Pour tous, pas sûr. On y lit trois fois le mot « jeune(s) », jamais le mot « jeunesse », deux fois la mention du mot « étudiant(s) ». Certain(e)s se sont essayés au même exercice avec le mot « femme(s) », faites-le chez vous.

Mais attention, chacun sa priorité, et nulle n'est obligé à inclure parfois abusivement des effets de manche destinés à la jeunesse française. En discours, elle se déplore des maux qui touchent la jeunesse, de ces générations sacrifiées au mondialisme, défaites par« des décennies de ratés, de fausses alternances. » Marine Le Pen n'est pas sans vision, sans ambition à l'attention des générations à venir, encore à éduquer ou à rééduquer. Elle assure vouloir« faire des petits français […] Inculquer le roman français. » Marine Le Pen veut être la présidente« d'une France qui transmet et se transmet.» Parmi les quelques mentions de la jeunesse dans le programme de la présidente du Front national, on retrouve les propositions d'une exonération totale des entreprises pour l'embauche d'un jeune de moins de 21 ans, et le rétablissement du service civique de trois mois pour les garçons et les filles. Travail, patrie. Pour la famille on repassera, vous avez encore le temps d'être jeunes.

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Texte : Antoine Mbemba
Photo : Bang Gang, Eva Husson

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