« christian dior, couturier de rêve » au musée des arts décoratifs : l’exposition mode de l’année

Scénographie magique, abondance de pièces d’archive, robes féériques mêlées à des œuvres d’art : l’exposition « Christian Dior, couturier de rêve » célébrant les 70 ans de la maison est la plus grande rétrospective mode jamais consacrée par le Musée...

par Sophie Abriat
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05 Juillet 2017, 9:20am

Dans la catégorie des expositions mode, on monte d'un cran. On franchit un cap dans la flamboyance et l'opulence : 300 silhouettes, 700 accessoires, 100 œuvres d'art et des dizaines de photographies cultes de l'histoire de la mode ont été réunis pour l'occasion. Une surface de 3000 mètres carrés pour une scénographie hors norme nécessitant 2 mois de montage et mobilisant plus de 100 personnes. Cette exposition est l'exposition mode de l'année pour ne pas dire de la décennie et devrait battre des records d'entrée. C'est la plus grande exposition mode de l'histoire du Musée des arts décoratifs qui associe pour l'occasion, à la fois ses espaces traditionnellement dédiés à la mode et ceux de la nef du musée. Dior, « un nom magique qui comporte ceux de Dieu et or » disait son ami Jean Cocteau qui lui prédisait un avenir glorieux ; Dior, une légende qui méritait bien un hommage d'une telle ampleur. L'exposition revient sur la vie et les créations du couturier mais aussi sur tous les designers qui lui ont succédé : Yves Saint Laurent, Marc Bohan, Gianfranco Ferré, John Galliano, Raf Simons et tout récemment Maria Grazia Chiuri.

C'est une exposition qui va bien au-delà du vêtement ; les robes côtoient une multitude d'œuvres d'art et de documents d'archive. Les toilettes Christian Dior d'inspiration XVIIIe siècle dialoguent avec un portrait signé Vigée le Brun de la duchesse de Polignac - favorite de Marie-Antoinette -, une pendule ayant appartenu à la reine ou un présentoir Miss Dior inspiré du Temple de l'amour du Petit Trianon de Versailles ; des pièces des collections africaines de Raf Simons et John Galliano reposent à côté de bijoux masaï prêtés par le musée du Quai Branly ; une silhouette d'inspiration Egyptienne de John Galliano fait écho à un chef-d'œuvre des antiquités égyptiennes du Louvre, le buste de Néfertiti. Dans une autre salle, on aperçoit le moodboard de la première collection de Maria Grazia Chiuri pour Dior inspiré de l'univers des bals, du tarot, de la marquise Casati, de Leonor Fini... L'exposition abonde de documentaires et de clichés mythiques signés Avedon (surprise, la cultissime photo « Dovima et les éléphants », tirage grand format personnel du photographe, est exposée), Horst P. Horst, Clifford Coffin, Guy Bourdin, Frank Horvat, Peter Lindbergh...Une salle entière est consacrée à la reconstitution d'un atelier et il y aura aussi des démonstrations de savoir-faire organisées pendant la durée de l'exposition. La salle finale, dernier acte, reproduit une grande scène de bal avec de splendides robes du soir - une installation gigantesque avec des robes qui grimpent jusqu'au plafond dans une lumière bleue scintillante. C'est grandiose. « Avec Christian Dior, il faut être théâtral car c'est vraiment un couturier qui avait le goût du faste » précise Florence Müller, grande historienne de la mode qui travaille depuis déjà plusieurs années sur cette exposition.

Depuis vos débuts aux côtés d'Yvonne Deslandres, historienne de la mode, jusqu'à aujourd'hui, la perception de la mode au musée a bien changé, n'est-ce pas ?

Enormément, bien sûr ! Quand j'ai été l'assistante d'Yvonne Deslandres au début des années 80 au Musée des Arts Décoratifs il n'y avait pas encore d'institution véritablement dédiée à la mode... C'était très embryonnaire. Plus tard, j'ai été nommée responsable du département mode du Musée et j'ai d'ailleurs travaillé sur la première rétrospective Christian Dior en 1987. J'ai donc été témoin de l'évolution des choses. Aujourd'hui les expositions de mode sont un sujet évident que tout le monde acclame alors qu'au départ il y avait une vraie réticence : on considérait que la mode n'avait pas sa place dans un musée comme celui-ci... C'était seulement un bien de consommation qui devait rester en boutique. On a fait beaucoup de chemin pour reconnaître la mode comme une forme d'expression qui raconte la culture, la sensibilité d'une époque et qui fait partie, au même titre que les arts décoratifs, de l'expression que l'on donne à un moment dans l'histoire.

L'exposition débute par un retour sur la vie du couturier et son enfance en Normandie. Comment raconte-t-on l'histoire de Christian Dior ?

La première salle de l'exposition est biographique, elle raconte toute son histoire de sa naissance jusqu'à sa mort. On peut y voir son faire-part de naissance, une photo de lui bébé sur les genoux de sa nourrice, des portraits de sa mère, des photos de famille à Granville ou dans l'appartement parisien à Passy. On a aussi exposé des clichés des années 20, les années folles de Christian Dior. C'est une période pendant laquelle il s'intéresse à tout ce qui se passe dans l'avant-garde artistique (le jazz, Joséphine Baker, les ballets Russes etc.). On a ajouté des croquis qui illustrent son apprentissage du dessin de mode, des photos de son passage chez Lucien Lelong où il parfait sa connaissance de la haute couture. On aperçoit son étoile porte-bonheur qu'il a trouvé un jour par terre, c'est la chance qui lui sourit. On le voit dans sa maison de couture en position de chef d'orchestre, badine à la main, cette baguette de bois dont il se servait pour pointer les éléments de ses créations à améliorer.

La Villa Les Rhumbs à Granville a eu une influence considérable sur son processus créatif : « Ma vie, mon style doivent presque tout à sa situation et à son architecture » écrivait-il dans ses Mémoires. Comment cette influence se perçoit-elle dans ses créations ?

A travers les couleurs, le rose et le gris qui sont fondamentales chez lui. Ce sont les deux couleurs de la façade de la Villa. Le jardin qui entoure la maison a aussi une grande influence sur sa création. Il le dessinait en compagnie de sa mère. Il faut aussi imaginer la Normandie l'hiver sous forte tempête avec cette maison qui domine l'horizon. On peut penser que cette nature mouvementée a formé son esprit très romantique. A cela s'ajoutent ses lectures d'enfance de Jules Verne, l'amour pour la musique qu'il partage avec sa mère et l'ambiance familiale très bourgeoise qui l'entourait. Il retrouvera un univers naturel avec les deux propriétés qu'il achètera plus tard, celle de Milly-la-Forêt et celle du Château de La Colle Noire, qui possèdent toutes deux un jardin. Ligne Tulipe, ligne Corolle, brin de muguet attaché à sa boutonnière avant chaque défilé, en guise de porte-bonheur : sa proximité avec la nature est perceptible. C'est aussi un homme qui était très féru de superstitions, attentif aux signes. Ses successeurs comme YSL ou Gianfranco Ferrésont aussi des personnes qui ont aimé l'univers des jardins. Le thème floral est donc largement décliné chez Dior.

On dit aussi que l'univers floral cher à Christian Dior évoque l'amour qu'il portait à sa mère. Une mère décrite comme élégante, menant grand train. Comment Madeleine Dior a-t-elle marqué son œuvre ?

Christian Dior était très proche de sa mère. Elle lui donne le sens de l'art et c'est une femme très élégante. Elle l'encourage dans cette voie artistique alors que son père voyait pour lui une profession plus classique, lui, qui dirige une usine d'engrais chimiques. Christian Dior est issu d'une famille normande très bourgeoise qui vit environnée de meubles du XVIIIe siècle, cet univers l'influencera beaucoup. Tout le décor de sa maison de couture est d'ailleurs dans l'esprit XVIIIe siècle, ce qui lui rappelle son enfance.

Avant de devenir le célèbre couturier que l'on connaît, Christian Dior fut galeriste de 1928 à 1934, à Paris. Quelle place occupe l'art dans ses créations ?

Toute une salle est réservée à son métier de directeur de galerie. Il a travaillé pour deux galeries, l'une avec Pierre Colle et l'autre avec Jacques Bonjean, deux amis. Ce sont des jeunes gens qui ont dans la vingtaine et ils font la promotion d'artistes reconnus comme Picasso mais aussi de jeunes talents qu'ils découvrent et qu'ils lancent comme Salvador Dalí, Giacometti, Leonor Fini, Calder, Man Ray, André Breton, Max Ernst. Max Jacobs, plus âgé, crée le lien entre toute cette bande, c'est l'enchanteur des soirées très animées de tous ces jeunes gens. Christian Dior explore et baigne complètement dans l'avant-garde des années 20-30. Il consacrera plusieurs expositions au surréalisme, au néo-humanisme, au cubisme. Tout cela va bien sûr nourrir son tempérament artistique, forger sa culture artistique pour lui permettre de faire vivre sa création de mode. La mode s'alimente de tout un tas d'influences et pour Christian Dior c'est l'art, l'histoire de l'art, l'avant-garde mais aussi le XVIIIe siècle et le XIXe siècle. Il y a aussi de la nostalgie chez lui ; nostalgie des femmes à crinoline sous le second Empire, des femmes en corset à la Belle Epoque. Tout cela se mêle pour aboutir au New Look.

Une autre salle est consacrée aux liens entre les artistes et les designers de Dior. Cette filiation avec les artistes est une constante de la maison. On expose la robe de John Galliano qui cite le film de Jean Cocteau de 1930 qui s'intitule Le sang du poète, une robe de Christian Dior qui évoque l'artiste René Gruau (qui sera très important dans sa vie, le couturier fait appel à lui pour créer toute l'image de ses parfums) et d'autres évocations comme Boldini, le lien avec la Belle Epoque (un engouement que Christian Dior partageait avec S. Dalí). On imagine qu'ils allaient ensemble chiner aux puces des objets Belle Epoque dans les années 20 alors que c'était ringard à l'époque ! On voit aussi une création de Marc Bohan en hommage à Jackson Pollock et une autre de Raf Simons conçue avec Sterling Ruby.

1947 : un jeune couturier impose sa vision de l'élégance au monde entier et redonne à la mode française la place dominante qu'elle avait avant le conflit. L'International Herald Tribune écrivit : « Dior a gagné la guerre pour la France ». Le créateur est rapidement devenu un mythe ?

Le tailleur Bar est devenu immédiatement un mythe, toutes les femmes ont eu envie de le porter. La collection New Look a fait scandale à Paris, Londres et aux Etats-Unis : il y a eu des manifestations anti-Dior. Nous étions après-guerre, il y avait encore des tickets de rationnement, le pays était dévasté. Faire tout d'un coup l'apologie de kilomètres de tissus ça paraissait agressif mais Dior voulait croire dans le retour de la prospérité. Il a imaginé une mode abondante. Le scandale a profité à la notoriété du couturier.

Comment l'œuvre de Christian Dior continue-t-elle à influencer la mode aujourd'hui ?

Nous avons reconstitué l'entrée de la maison de couture de Christian Dior avec un thème qui montre comment le New Look a inspiré aussi bien les couturiers de l'époque que les designers contemporains : Thom Browne, Louis Vuitton, Lanvin, Comme des garçons, Jean-Paul Gaultier, Rochas, Givenchy Alexander McQueen, Dries Van Noten. Chacun donne sa propre version de cette taille pincée habillée d'une grande jupe.

Aussi, Christian Dior a été la première maison qui s'est étendue dans le monde entier, qui a créé des accords de licence partout, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, en Europe et même au Japon alors que personne n'allait au Japon à l'époque ! Grâce à la notoriété du New Look il a pu développer un véritable empire. Au milieu des années 50, la maison Dior c'est la maison de couture dominante, elle représente à elle toute seule plus de la moitié des exportations de produits de luxe français. Nous avons imaginé une salle « Colorama » qui illustre toute la palette de couleurs et des activités de la maison. Il a été très précurseur, il a créé de tout, il a créé un véritable art de vivre. Il est pionnier dans cette idée que la haute couture peut s'accompagner d'un véritable art de vivre depuis les souliers, jusqu'aux chapeaux en passant par les dessous, les parfums... On a exposé les créations de Roger Vivier qui sont de véritables petits bijoux ou encore les chapeaux de Stephen Jones pour John Galliano.

Credits


Texte : Sophie Abriat
Photo : Nicholas Alan Cope