l'exposition medusa rend au bijou son statut d'oeuvre d'art

La réévaluation du bijou comme l'une des plus anciennes formes artistiques est d'autant plus symbolique qu'il souffrait d'un double anathème : objet artisanal et soi disant réservé aux femmes – donc futile. Petite leçon de déconstruction des tabous...

par Ingrid Luquet-Gad
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06 Juin 2017, 8:00am

C'est l'une des propositions artistiques les plus vivifiantes de l'été parisien. Entre les murs du Musée d'Art Moderne, la commissaire Anne Dressen dresse une typologie sensible et séduisante, anthropologique et sociologique de l'histoire du bijou. Artistes, designers, joailliers, anonymes se côtoient dans ce panorama transhistorique visant à réfléchir sur la force signifiante et symbolique du bijou. Basculant vers la sculpture, l'extension corporelle, le marqueur signifiant l'appartenance à un groupe ou au contraire le vecteur de la déconstruction des catégories assignées, le bijou illustre la complexité d'être soi et d'apprivoiser le regard de l'autre à travers des marqueurs de distinction à travers les siècles. Si de nombreuses expositions consacrées aux liens entre art et artisanats permettent enfin d'intégrer l'histoire des formes d'expression populaires à l'histoire de l'art consacrée, la réévaluation du bijou comme l'une des plus anciennes formes artistiques est d'autant plus symbolique qu'il souffrait d'un double anathème : objet artisanal et soi disant réservé aux femmes - donc futile. Petite leçon de déconstruction des tabous avec Anne Dressen.

Après « Playback » en 2007 consacré aux liens entre art vidéo et clip, puis « Décorum » en 2013 qui remettait sur le devant de la scène l'art textile et la tapisserie, « Medusa » fait entrer un autre genre marginal au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris : le bijou. Comment est née l'idée de cette exposition ?

Anne Dressen - L'idée a commencé à germer au moment où je préparais l'exposition « Decorum ». Je réalisais en effet que de nombreux artistes contemporains s'intéressant de nouveau aux arts appliqués ou décoratifs, dans la lignée de certains artistes historiques que j'ai toujours admirés et qui faisaient non seulement de la tapisserie, mais aussi des bijoux. Parmi ces pionniers, Anni Albers, la femme de Josef Albers, figure historique du Bauhaus, réalisait aussi bien des tissages que des parures sous forme de kit DIY. Ces bijoux, Anni Albers les confectionnait à partir de produits de la vie quotidienne comme des trombones et un bouche évier, accessibles et bon marché, inspirés par les bijoux amérindiens et mexicains. Ils sont d'une modernité inouïe, mais commencent seulement à être reconnus à mesure que l'on assiste enfin à une réévaluation de son rôle dans l'histoire de l'art.

Aujourd'hui, on réalise enfin l'importance des arts appliqués dans l'invention de l'abstraction et de la modernité : les hiérarchies se dérigidifient enfin un peu. Quelque part, « Medusa » et « Decorum » adoptent un regard contemporain, proche de celui que les artistes subjectifs et libres portent sur le monde et les objets qui les entourent. Un artiste fait rarement de distinction entre un objet usuel, une œuvre d'art, une pièce d'aujourd'hui ou préhistorique : il y voit une forme et du sens. De la même manière, « Medusa » associe et fait dialoguer des bijoux signés, d'artistes, de designers ou de maison de haute joaillerie, avec des bijoux anonymes, anciens, ethniques ou fantaisie. Autant de familles de bijoux qui se méconnaissent ou s'ignorent, plus ou moins volontairement!

Structurée en plusieurs parties thématiques, l'approche vise à décloisonner les classifications rigides d'époques ou de genres. On circule entre quatre grandes orientations : l'identité, la valeur, le corps et le rituel. Est-ce qu'il y a certaines pièces iconiques de l'exposition qui incarneraient cette plasticité ?

Je suis partie des idées reçues qui collent au bijou. Le bijou c'est un peu comme le regard de la méduse, Médusa donc, la figure mythologique grecque qui menaçait de pétrifier celui qui oseraient la regarder : le bijou attire et effraie à la fois les puristes de l'art ; il renvoie à l'homme dans son intimité, à sa relation à son propre corps et aux autres. Et en même temps, il est universel, il traverse les cultures et les millénaires… En cela, il est le reflet de la société, de ses évolutions, mais participe aussi aux révolutions sociétales.

J'explique l'absence d'expositions de bijoux dans un musée d'art moderne du fait de l'image, pratique mais trop simpliste, du bijou perçu comme objet trop « féminin », trop « précieux », trop « corporel », ou trop « primitif ». 

J'explique l'absence d'expositions de bijoux dans un musée d'art moderne du fait de l'image, pratique mais trop simpliste, du bijou perçu comme objet trop « féminin », trop « précieux », trop « corporel », ou trop « primitif ». Comme tous les clichés, ces clichés sont partiellement fondés, mais ils révèlent aussi des processus d'amnésie collective ou de conditionnements inconscients que l'exposition se propose de dévoiler. Prenons le rapport du bijou avec la valeur par exemple, beaucoup plus complexe et protéiforme qu'il n'y paraît. En effet, la valeur mercantile n'est qu'une valeur parmi beaucoup d'autres : les valeurs sentimentales, politiques sont aussi importantes, et bien illustrées par de nombreux bijoux dans l'exposition, depuis le collier de nouilles jusqu'au badge « Touche pas à mon pote » !

Le bijou met en lumière l'une des raisons majeures de l'accusation de frivolité qui pèse sur les arts décoratifs : qu'il serait « trop féminin » pour être sérieux. Justement, vous montrez combien la féminisation du bijou est en réalité une construction très récente...

Avant l'avènement du siècle dit des Lumières et la montée de la Bourgeoisie, les hommes étaient fort bijoutés : ils portaient des couleurs, des matières, et n'avaient pas peur de porter des bijoux ! La polarisation entre les sexes est effectivement relativement récente. Elle ne débute en fait qu'à la fin du XVIIIe, où l'homme a commencé à vouloir apparaître comme sérieux, industrieux, sobre, ce qui a fait que le bijou a migré sur sa femme qui lui servait de faire-valoir.

Cela étant, il serait aussi faux de dire que les hommes ont totalement cessé d'en porter. Dans l'exposition, nous montrons qu'il existe aujourd'hui plusieurs typologies de bijoux masculins : les militaires et leurs décorations, les universitaires américains et leur bague proéminentes, les sportifs et leurs grigris, … Donc le bijou se porte bel et bien encore aujourd'hui comme un trophée. Cependant, pour être toléré, le bijou doit rattacher son porteur à un groupe, une corporation ; ou alors être ouvertement mécanique ou technique. C'est le cas notamment des montres qui exhibent, parfois avec excès, leurs mécanismes et qui en cela restent un gage de virilité - à mon sens, elles n'en sont pas moins des bijoux. Par extension, une cravate peut aussi être vue comme un bijou, même s'il s'agit de textile…elles se portent au corps, et relèvent de l'ornement corporel.

Mais l'exposition ne s'intéresse pas seulement au bijou conventionnel. Le bijou est aussi un outil pour performer des identités alternatives, un vecteur d'insoumission de communautés voulant exprimer leurs différences, depuis les dandys, qui ont assumé le port de bijoux quitte à être taxés d'efféminés, jusqu'aux rappeurs, en passant par les hippies, les punks, les bikers, les gothiques … Le bijou n'est pas qu'une affaire de conventions. Et puis, un même bijou ne signifie pas la même chose selon qui le porte et comment ! C'est le porteur, et le contexte, qui fait le bijou.

L'exposition inclut également à des installations de jeunes artistes contemporains. Comment s'incarnent chez eux les thèmes abordés ? La même polarisation entre bijou et sculpture existe-t-elle dans leur travail ?

En effet, « Medusa » est scandée par une vingtaine d'œuvres d'artistes jeunes ou moins jeunes d'ailleurs - pour moi ce n'est jamais une question d'âge. Ainsi, John Armleder ou Mike Kelley, décédé en 2012, restent à mes yeux des artistes de référence dont la contemporanéité est indéniable. Il était important de les faire dialoguer avec des artistes moins identifiés ou émergents comme Jean Marie Appriou, Marie Angeletti, Juliana Huxtable ou encore Liz Craft. D'ailleurs, tous ne font pas des bijoux, mais chacun assume la question du décoratif et de l'ornement à leur manière.

En intégrant des « œuvres » contemporaines au sein du parcours, j'entendais aussi décloisonner les hiérarchies habituelles entre les arts appliqués et les beaux arts. Tout comme il était fondamental de varier les échelles et de passer du tout petit au très grand pour surprendre le regard et interroger nos réflexes. Les lustres en néon de Mai Thu Perret qui ouvrent l'exposition et baignent le hall d'entrée d'une lumière rouge peuvent à ce titre être considérés comme des ornements, une sorte de bijou à l'échelle de l'espace.

Quels sont les exemples récents de bijoux symboliques qui vous ont marquée en préparant l'exposition ? Le gant en diamants de Michael Jackson, présenté dans l'exposition, a-t-il des équivalents au XXIe siècle ?

Je suis très fière que l'on ait pu obtenir le prêt du gant en strass de Michael Jackson qu'il portait lors de sa tournée Victory Tour par l'entremise de la fondation Liberace basée à Las Vegas. C'est un bijou au sens large du terme et une pièce iconique qui se place dans l'héritage de la figure excentrique et proto-camp de Liberace, justement. Tout comme les bijoux de rappeurs qui ont quelque chose d'ancestral voire de pharaonique, qui fascinent parce qu'ils perturbent les bienséances. Pour moi, le bling a un potentiel politique, au même titre que le punk. Vivienne Westwood a eu le génie de détourner les symboles de la royauté britannique mais aussi d'intégrer l'épingle à nourrice à ses premiers accessoires. Elle est aussi bien représentée au sein de « Medusa ».

Le besoin d'ornement est ce qui nous distingue de l'animal, mais aussi de la machine. 

Difficile de dire avec certitude quel sera le bijou qui représentera le XXIème siècle qui n'en est qu'à ses balbutiements. Parmi les bijoux qui m'interpellent le plus j'évoquerais la montre Apple, une sorte de bijou de design de luxe connecté, un bijou fonctionnel qui permet de compter ses pas, enregistrer ses performances sportives, de prendre des notes, ou d'envoyer des mails. Mais ce que je trouve véritablement fascinant, c'est surtout que la montre est aussi unisexe! Je citerai encore les « charms » de téléphones portables qui sont devenus comme des extensions de nos corps. Rien d'étonnant à ce que nos bijoux migrent de nos corps à ces appareils : ils rappellent que le bijou est aussi une manifestation de l'humain. Le besoin d'ornement est ce qui nous distingue de l'animal, mais aussi de la machine. Je pourrais encore parler de l'apparition récente de bagues de divorce que certaines femmes portent fièrement, qui montrent que les bijoux évoluent : au 19e siècle, on portait par exemple des bijoux de deuil. Il y a aussi les « chastity rings », des bagues à la limite de l'intégrisme chrétien qui engagent de rester vierge jusqu'au mariage, popularisées par des icônes pop hyper sexualisées des adolescentes comme Britney Spear. Autant de bijoux à l'image de notre société dépassée par ses multiples contradictions.

Credits


Texte : Ingrid Luquet Gad
Photo : Reproduction d'une œuvre de Salvador Dalí par Henryk Kaston, Broche Ruby Lips, années 1970-80 Broche Or 18 carats, rubis, perles de culture Miami, Collection particulière © Photo : Robin Hill