arielle dombasle et nicolas ker ont sorti l'album de notre fin du monde

Le meilleur duo que le diable (ou Dieu?) ait jamais formé sortait il y a un mois un sublime album, Rivière Atlantique. On a rencontré le duo, en résidence au Salò du 17 au 21 novembre. Magnifique.

par Lelo Jimmy Batista
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18 Novembre 2016, 10:00am

En 1556, l'auteur érotique italien Pierre l'Arétin entend pendant un repas une histoire grivoise qui lui colle un tel fou-rire qu'il tombe de sa chaise et se fend le crâne. Par chance pour Nicolas Ker, ce matin, il y a de la moquette. Mieux que ça, de riches tapis kazakhs, qui recouvrent l'intégralité de la pièce dans laquelle nous avons rendez-vous. Une chambre secrète dissimulée derrière une porte-miroir sans le moindre point de fixation apparent, nichée à l'extrémité d'un invraisemblable dédale de couloirs, dans un hôtel du 8e arrondissement rigoureusement désert, à l'exception d'une hôtesse mutique d'1m95 qui marche en faisant un léger bruit de plastique froissé. Lorsque j'entre dans la pièce, il n'est que 11h45 mais l'attachée de presse semble déjà poussée à bout par l'angoisse. Nicolas Ker est à terre, hululant comme un dément, se débattant avec des forces invisibles qui tentent de toute évidence de le noyer sous les tapis. Un tableau digne de la bataille d'Inab. M'entendant arriver, il se lève et se dirige vers moi avec l'aisance et l'obstination d'un hélicoptère. Bottines, jean noir, veste de couleur indéterminée couverte de poussière et un vague foulard en guise de cravate - pour la chemise, on verra un autre jour, là il est torse nu, nature. On dirait un danseur de claquettes castillan qui se serait fait dépouiller au petit matin en revenant des Fêtes Patronales de Valladolid. À sa droite, Arielle Dombasle est assise en tailleur sur un fauteuil en cuir, elle porte une combinaison en tartan, de petites lunettes de poupée et feuillette un de ces magazines de luxe à couverture nervurée édités à 100 exemplaires. Placés, côte à côte, on dirait deux magiciens professionnels recherchés par Interpol en fuite à travers l'Europe à bord d'un dirigeable Christian Lacroix.

Il y a un mois, presque jour pour jour, Nicolas Ker et Arielle Dombasle sortaient leur premier album, La Rivière Atlantique, sur Pan European Recordings. On aimerait pouvoir vous dire : « il vous faut absolument ce disque. » Malheureusement, on ne vit pas une période où les disques sont à ce point nécessaires. Ce qu'on peut vous assurer en revanche, c'est que La Rivière Atlantique est un disque providentiel, parce que résolument « autre ». Un disque hors de tout, à des lieues de toutes les préoccupations actuelles. Un disque qui « va dans le sens contraire des aiguilles du monde », comme disait Philippe Muray. Un disque dans lequel tout semble s'effondrer, mais sans chaos, sans hystérie, tranquillement. Un disque qui vous emmerde -résolument, profondément- signé par le duo le plus foncièrement psychotronique de 2016. Tout ça méritait bien une rencontre, qu'on vous livre ci-dessous, sans décodeur ni traduction, dans une transcription aussi fidèle et rigoureuse que possible.

Pour moi, il y a deux choses qui font que la musique, aujourd'hui, peut être excitante : quand c'est brut, naïf, spontané et si possible un peu idiot, ou bien quand ça va dans le sens inverse de tout ce qui se fait actuellement, comme si ça prenait place dans un espace-temps totalement différent, à des lieues des préoccupations du moment. Et La Rivière Atlantique donne vraiment cette impression-là.
Nicolas Ker : Je crois que ce disque est né dans la même capsule temporelle que celle où vivaient tous les poètes drogués-fauchman qui n'ont jamais été reconnus de leur vivant et qu'on a laissés crever dans leurs mansardes. Je pense à Rimbaud ou Verlaine. Tout le monde se foutait de ces mecs. Rimbaud c'était une loque. Ce n'est que des années plus tard qu'il a été reconnu comme un grand poète. Nous, on vient du même espace-temps que ces types-là. On s'en fout d'être adoubés par notre époque.

Arielle Dombasle : Nous avons une véritable attraction pour toute cette sphère : l'ange du bizarre, le romantisme noir, le spleen… « Spleen », c'est d'ailleurs un mot que Beaudelaire a apporté.

NK : Oui mais il y a une autre façon d'avoir le spleen : en buvant ! [Rire démoniaque] C'est super simple en plus, c'est en vente dans tous les supermarchés ! [Hululement tonitruant, il s'étouffe, tousse, s'étouffe à nouveau, puis reprend ses esprits]

AD : Mais aussi les dessins de Caspar David Friedrich… Cette chose-là… Impalpable…

NK : Les montagnes ! En même temps, les montagnes, elles sont où ? Elles sont dans la chambre !

AD : Oui, les montagnes sont dans la chambre. Mais c'est aussi et surtout la vision de l'Homme, seul, face à ses passions.

NK : Et la passion, c'est destructeur.

AD : Oui.

Le premier morceau de l'album s'intitule d'ailleurs « I'm Not Here Anymore » comme si vous annonciez la couleur d'entrée de jeu en disant : ne nous cherchez pas dans le présent, on n'est pas là, on est ailleurs, loin.
NK : Ça, c'est mon côté petit malin. [Rire machiavélique assourdissant, il se lève, va jusqu'à la baie vitrée, toujours en riant comme un vieil alchimiste dérangé, puis revient s'asseoir] Non, en fait ce titre, c'est un peu un résumé de notre méthode de travail pour ce disque. Je composais dans mon salon, chez moi à la Goutte d'Or, et Arielle me tournait le dos. Et on communiquait par télépathie. Uniquement par télépathie. Pas de mots, pas de phrases. Et je sentais quand il fallait que je change d'accord ou que je change de tonalité parce qu'il y avait une vibration dans la pièce qui me faisait immédiatement comprendre « non, ça, c'est pas bien, il y en a un de nous deux à qui ça ne plaît pas ». Et puis quand ça marchait, on se regardait tous les deux et on comprenait instantanément : « ça y est ». Après, c'est Arthur Peschaud [qui dirige le label Pan European Recordings] qui a fait la tracklist, il est génial pour ça. Je voulais qu'il s'en occupe pour ne pas avoir à trop réfléchir à ce niveau. Pour moi, il n'y avait que les deux derniers titres qui étaient liés entre eux et qui devaient impérativement s'enchaîner pour terminer le disque. Pour le reste, je préférais m'en remettre à Arthur. Je ne suis pas doué pour les tracklists, c'est un vrai boulot.

AD : C'est comme le montage au cinéma.

NK : Tu en penses quoi de la tracklist ?

Elle fonctionne bien. Après, je vais être honnête : autant j'aime bien la vibe du disque dans son ensemble, ce côté lointain, détaché, très « on vous emmerde », autant j'aime pas tout dessus. Il y a des titres qui m'ont nettement plus marqué que d'autres. « Good Night Precious », par exemple, que je trouve particulièrement réussi.
NK : « Good Night Precious », ce sont les derniers mots qu'a dits Elvis Presley à sa tante Gladys avant de mourir. Il faut savoir qu'Elvis n'a été élevé que par des femmes. Très bien élevé, d'ailleurs. Merci, bonjour, au revoir. Comme Iggy Pop. Et Elvis quand sa mère est morte, sa vie est devenue un enfer et c'est là qu'il est devenu gros. Et il ne lui restait plus que sa tante Gladys, la soeur de sa mère, qui avait 80 ans, et il lui faisait endurer des trucs pas possibles ! Il regardait la télé et il tirait dessus avec un gun, sans prévenir, BAM ! [Rires, étouffements, roulades au sol, quinte de toux, fait un bruit de bacon grillé à feu très vif].

AD : Et vous savez, faire éclater un téléviseur, c'est difficile. Très difficile. Ça ne se fait pas comme ça, non.

NK : [Se relevant] Et après avoir tiré sur sa télé, il disait à Gladys… Il lui disait : « Good Night Precious ».

AD : Mais il a eu ensuite une rédemption.

NK : Mais que dalle ! Après, il est mort ! Sur les chiottes ! En faisant caca ! Crise cardiaque ! Et les derniers mots qu'il a prononcés, c'est « Good Night precious ». Et dans le disque, « Good Night Precious », c'est le moment où je meurs et où je quitte la lumière qui émane d'Arielle. Et à la fin on se retrouve pour chanter tous les deux et elle m'accompagne au paradis. Ou en enfer, on ne sait pas vraiment.

AD : Pas au purgatoire en tout cas. Jamais. Jamais au purgatoire.

NK : Non, pas au purgatoire.

AD : On va en enfer, un peu, une saison, et ensuite au paradis.

NK : Dieu vomit les tièdes. Et on n'est pas tièdes.

AD : Ou bien les Olympes ? On peut aller dans les Olympes.

NK : [Rires sifflants se perdant en gargouillements inhumains, étouffements, perte d'équilibre]

« Carthagena » m'intrigue aussi pas mal, surtout au niveau des textes. Je sais qu'il y a des références à l'enfance d'Arielle au Mexique mais ça part un peu dans tous les sens. Vous racontez quoi au juste ?
AD : D'abord, il y a l'idée de la ruine, de Carthagène, la cité du pourpre.

NK : Non, non, non, non, non. Carthagène, moi je l'ai prise comme le pôle du commerce. Sur ce morceau, Carthagène incarne le règne matériel. Comme dans la Kabbale, où Malkuth symbolise le règne matériel et Kether le règne étheré. Cela dit, on parle surtout de l'enfance d'Arielle, c'est vrai.

AD : Voilà. Ce qui nous emmène au mot « huerita » qui est le mot que j'ai le plus entendu au monde et qui est là pour signifier à l'autre qu'il est étranger, c'est-à-dire blond. Dès le berceau, j'ai senti que les regards étaient posés sur moi. Mais pas parce qu'on m'admirait, non : parce qu'on me signifiait que j'étais « huerita ».

NK : Faut savoir qu'au Mexique, Arielle habitait dans une grande maison car son père avait des ressources mais elle, elle faisait tout le temps le mur pour aller au pueblo. Et les chauffeurs de taxis qui la conduisaient la traitaient de « huerita » - l'étrangère, la blonde, la blondasse, quoi ! Et elle leur répondait : « Vous savez, je comprends ce que vous dites ». Elle n'avait que 8 ans !

AD : C'est quelque chose qui m'a beaucoup suivi, l'idée d'étrangeté. Partout où je vais, je reste étrangère.

NK : Vous aimez ça en même temps.

AD : Je m'y suis fait.

NK : On est étrangers à tout. Et donc Carthagène, c'est le règne matériel qui dit [il prend une voix gutturale] « Huerita ! ».

AD : Mais attention, il y a aussi le mot « gringa » qui est encore pire. Mais heureusement, je l'ai moins entendu que « huerita ». « Gringa » ça remonte à la guerre de Sécession, c'était à l'origine un terme qui désignait les soldats américains venus envahir le Mexique. Le sens initial c'est « Grin-go-home », « Gringos rentrez chez vous ». De « Grin-go-home », on est passés à « gringo », « gringa » et on dit beaucoup « gringa », « gringita », mais il y a toujours le « go home » quoi est sous-entendu dans ce mot.

NK : En même temps il était complètement taré Maximilien [il se réfère à Maximilien Ier, empereur du Mexique].

AD : Mais l'impératrice Charlotte sauvait la mise.

NK : Elle était bonne au moins ?

AD : [Chuchotant] Oui.

NK : Vraiment ? Mais enfin, donnez des détails que je puisse me branler ! [Silence] J'aime bien la choquer. [Rire satanique, hoquets]

Il y a un dernier titre dont j'aimerais que vous me parliez, c'est « Ice Skater Cries ».

NK : Ah non. Non, celui-là, on n'en parle pas.

Pourquoi ?
NK : Parce que c'est un truc de [borborygmes inintelligibles, petits chuintements]

AD : Bon, on ne va pas tout raconter mais on peut parler de la fin de l'histoire, qui intervient après le drame que l'on passera sous silence. Il y a donc un évènement dramatique qui se produit et je pars me réfugier dans une église, à Venise, en sanglots. Et là, des gens s'approchent de moi et me demandent s'ils peuvent prendre un selfie avec moi.

Nicolas - Le malaise ! Un selfie ! Tout le monde est hyper mal ! [Gerbes de rires pandémoniaques, cabrioles, grognements, étouffements, hoquets, décès suivi de résurrection partielle]

La Rivière Atlantique c'est un one-shot ou vous envisagez de continuer ?
NK : On va continuer, on va continuer. J'avais d'autres plans à l'origine : un deuxième album solo, qui devait s'appeler Empire et Johnny Shangri-La, un disque de duos, uniquement moi avec des voix féminines - le seul truc que j'imposais, c'est qu'il fallait que tout le monde porte du cuir en studio. J'avais dit à Arthur : « C'est le seul budget que je te demande. Du cuir. Du cuir pour tout le monde. Des pantalons en cuir, des vestes en cuir à franges, des trucs moulants, des trucs dégueulasses. » [Rires malfaisants] Mais j'ai tellement envie de continuer à travailler avec Arielle que je vais concasser tout ça et réunir ces deux projets en un seul. On fait un film ensemble également. En fait, on ne peut plus se passer l'un de l'autre. C'est comme si on avait débloqué un truc, quelque part.

Credits


Texte : Lelo Jimmy Batista
Photo : Capture d'écran du clip "Carthagena"

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