pourquoi les tubes 80 refusent de mourir ?

Les générations qui n'ont pas connu la décennie fric et frime la fantasment comme rarement. Une fascination refuge qui en dit long sur la jeunesse des années 2010.

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mars 15 2017, 9:20am

Le meilleur remix à ce jour de Rihanna, celui de This Is What You Came From avec Calvin Harris est sorti fin décembre dernier et cumule déjà à plus d'un million de vues. Un remix non officiel, signé d'un jeune inconnu qui se fait appeler Saint-Laurent, d'un titre post-EDM sans grand intérêt, mais qui, entièrement rejoué façon le pire des années 80, brushing et épaulettes à l'appui, prend une toute nouvelle dimension en forme de retour vers le futur. Les synthés sont tout puissants, la mélodie est sirupeuse, le groove est lascif, le solo de guitare électrique un passage obligé et la voix perdue dans un écho de mélancolie. Bien sûr, tout a été pensé dans le moindre détail jusqu'à la vidéo qui accompagne ce slow lacrymal rempli de distorsions cathodiques de VHS usée, d'une Rihanna pixellisée comme dans un épisode de Dallas et des gimmicks MTV de l'époque. Un peu comme si Saint-Laurent s'amusait à catapulter Rihanna dans l'épisode 4 de la saison 3 de Black Mirror à San Junipero, cette ville virtuelle promesse de vie éternelle et où les années 80 refusent de mourir. Un petit voyage dans le temps qui ne semble pas avoir effrayé Riri qui a posté un extrait du clip sur Instagram accompagné d'un laconique : « Need full version immediately. »

Ils sont désormais une jolie petite bande comme Saint-Laurent, jeune musicien et vidéaste originaire d'Edimbourg, 20 ans à peine, mais aussi Saint Pepsi ou Macintosh Plus, à se passionner pour une décennie qu'ils n'ont pas connue et à s'amuser à jeter les stars de l'époque dans le grand bain bouillonnant des années 80. Quand les synthés étaient aussi massifs que les épaulettes, les mélodies aussi étouffe-chrétien que les brushing et que les pas de danse pouvaient être rejoués en discothèque sans crainte d'un déchirement du ligament droit. Le plus connu de cette jolie bande d'empêcheur de tourner en rond est certainement Jerry Shen, aka Tronicbox, à qui ont doit des remixes aussi authentiques que tocs du Fireworks de Katy Perry, du One Last Time d'Ariana Grande ou de Baby de Justin Bieber. Ce jeune canadien, développeur de logiciel et musicien à ses heures perdues, déclare tout simplement dans son CV avoir été le producteur de Justin Bieber dans les années 80. Inspiré par les phénomènes viraux que sont les musicless MV ou les shred vidéos, Tronicbox pousse le vice jusqu'à ne garder que les vocaux et rejouer entièrement les morceaux selon sa propre recette : « une caisse claire qui sonne comme si vous coupiez un arbre et un piano électrique le plus faux possible. L'idée c'est d'imaginer l'orchestre de Michael Bolton jouer pour Justin ! ». Avec histoire de lier un peu plus la sauce eighties un solo de saxo irrésistible, comme sur sa version terriblement poisseuse du What Do You Mean où Bieber  prouve qu'il devrait songer sérieusement à adopter le mulet.

Ce n'est un secret pour personne, les années 80, période bénie des dieux où la musique, la mode, le luxe tapageur et la culture populaire, le Rubik's Cube et le leggin se sont bousculés comme des auto-tamponneuses fascinent toujours autant, entament un énième revival et s'invitent plus que jamais dans la galaxie pop. Dans la musique - on songe au Can't Feel My Face de The Weekend, au Belong de Washed Out ou au Past Life de Tame Impala - on ne compte plus les artistes qui se sont engouffrés dans le virage 80, s'essayant avec plus ou moins de succès à capturer la magie d'une époque où les nouvelles technologies balbutiaient, où les synthés s'imposaient comme les guitares du futur et où le vidéo-clip dictait sa loi. La mode n'échappe pas non plus au revival et il suffit de se souvenir du dernier défilé signé Hedi Slimane pour Saint Laurent ou à celui de Gareth Pugh pour avoir l'impression de plonger tête baissée dans un bêtisier de Dynastie. Idem au cinéma avec la folie qui a accompagné les sequels de Mad Max, Ghostbuster ou du futur Blade Runner, sans compter les séries comme The Americans ou Mr Robot qui surfent sur la nostalgie avec en tête de gondole Stranger Things, la série star de Netflix que le dossier de presse décrit comme « une lettre d'amour adressée aux classiques des années 80 qui ont captivé toute une génération. »

Si les années 70 se sont construites sur la nostalgie des 50 et les années 80 sur celle des 60, il y a quelque chose de fascinant dans cette obsession des eighties à ne pas vouloir mourir et revenir régulièrement nous hanter tous les dix ans. Comme si ces années symbolisaient à la perfection une période bénie des dieux, une ère pré-internet et téléphone portable, où la musique, les films et les jeux-vidéos seront toujours meilleurs que ceux d'aujourd'hui, et où personne n'osait imaginer que Donald Trump, pur produit de ces années ultra-libérales, serait un jour président des Etats-Unis. Sauf que le revival 80 auquel nous assistons de force ou de gré est essentiellement porté par une génération qui n'était pas née dans les eighties et qui a hérité de ses parents cette nostalgie trouble pour les 80, cette période décrite par les créateurs de Stranger Things où « tout un monde merveilleux était à disposition en VHS sur les étagères. » Pas étonnant dans ces conditions que cette appétence pour cette décennie fric et frime, ce revival 2.0, ne représente au final que la partie visible de l'iceberg des eighties et n'en retienne que la pétulance et l'arrogance, la cocaïne et l'aérobic, laissant de côté l'épidémie de sida, les années Thatcher ou la catastrophe de Tchernobyl. A l'image de cet épisode de Black Mirror, où apparait San Junipero, monde parallèle qui recrée à la perfection l'idée qu'on se fait des années 80, poster du film mythique The Lost Boy au mur et Heaven Is A Place On Earth de Belinda Carlisle à fond dans les enceintes. Cette fascination pour les eighties, et particulièrement leur bande originale, n'est ni plus ni moins qu'une sorte d'utopie dans la dystopie nourrie par l'obsession d'enfin saisir dans sa complexité l'ADN mélancolique de ces tubes plastiques et faciles aujourd'hui disparus. Comme si la mission ultime de ces kids était d'enfin redonner ses lettres de noblesse à la musique de supermarché, avec ou sans solo de saxophone, et d'aller suer sur C'est la vie de Robbie Nevil.

Credits


Texte : Patrick Thévenin
Photo : Capture Rihanna remix by Saint-Laurent