Maïa porte une chemise et un pantalon Prada. 

8 françaises, 8 visions de la femme

Oulaya Amamra, Shay, Karidja Touré... Pour le 8 mars, i-D a demandé à ses femmes préférées de porter les créations de celles qui, en changeant l'histoire de la mode, ont changé l'histoire des femmes. Chanel, Martine Sitbon, Vivienne Westwood : fêtons...

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08 Mars 2017, 10:15am

Maïa porte une chemise et un pantalon Prada. 

Maïa Hawad, doctorante en philosophie politique et en anthropologie

Quel est le sujet de ton doctorat ? Je travaille sur les dynamiques d'identité, de race et de cosmopolitisme au Sahara, souvent considéré comme un espace vide, hostile et non peuplé alors que c'est pour moi tout le contraire ; c'est comme une mer à l'intérieur de l'Afrique.

Comment y vivent les femmes ? Je suis touareg par mon père, je viens d'une société matrilinéaire et matricentrée, à ne pas confondre avec le matriarcat, qui est un autre type de domination.

Qu'entends-tu par société matricentrée ? La société s'organise autour des femmes. Cela passe par la parenté : dans l'héritage, l'argent passe de femme en femme. Les femmes possèdent la maison et l'homme n'est qu'un invité, la femme choisit son époux et divorce comme elle veut.

C'est toujours le cas aujourd'hui ? Les choses changent avec l'arrivée des islamistes radicaux qui ne supportent pas ce genre de pratiques. Plus la femme divorce, plus elle est valorisée en société. Des réalités que nous, occidentaux, n'avons pas forcément, même si nous nous présentons comme plus évolués.

Est-il important de montrer d'autres systèmes ? Je pense qu'on devrait clairement être plus curieux. Il n'existe pas beaucoup de sociétés matrilinéaires, mais nous aurions beaucoup à apprendre en mettant les choses en dialogue.

La journée de la femme signifie quelque chose pour toi ? Ça permet à un pays donneur de leçon comme la France (mais qui a beaucoup de choses à régler au niveau de la parité et des droits des femmes) de se remettre un minimum en question.

Est-ce que tu considères les femmes comme une minorité ? On continue d'être traitées comme une minorité alors que nous ne le sommes pas. Les problématiques ne sont pas les mêmes que celles de nos grands-mères ou nos mères, mais nous sommes toujours la population la plus précaire en France. Il faut essayer de trouver d'autres manières plus équitables et épanouissantes d'articuler nos genres.

Est-ce que la recherche s'ouvre à de nouvelles perspectives ? Il y a aussi les questions de féminisme blanc, de couleurs et de races, il existe un véritable tabou colonial qui nous empêche de parler des races. Je travaille avec les théories dites « post-coloniales ». En France, certaines personnes produisent des choses mais n'ont pas d'espaces institutionnels pour échanger.

Est-ce que tu penses qu'il y a un début de structuration autour de ce combat là ? Oui, il y a quelque chose qui se passe, beaucoup de militants se posent des questions, de plus en plus de femmes se posent ces questions aussi, des femmes de couleurs ou des personnes queer. Elles commencent à exiger le dialogue. Je pense aussi à tous les évènements récents, les violences policières sur Adama Traoré, Théo, Zyed et Bouna, je sens depuis un moment un discours qui commence à monter et qui pense en terme intersectionnels. Mais il est encore compliqué pour moi de penser « genre » en-dehors des questions de classe et de race.

Quel est ton vœu pour 2017 ? J'aimerais beaucoup que tous les gens que j'aime, et qui sont des minorités dans ce monde en ce moment, arrivent à s'organiser de manière collective dans des nouveaux modes d'organisation. On a besoin de rester groupés et fort. 

Shay, rappeuse

Shay porte une robe Vivienne Westwood. 

Que signifie la journée de la femme pour toi ? Je sais pas. Ça devrait être toute l'année, tous les jours.

Tu évolues dans un milieu très masculin, comment le vis-tu ? Je le vis bien, je suis contente, je suis un peu la reine (ahah).

Est-ce que ça a été plus dur pour toi que pour les autres ? Il y a un véritable paradoxe, je suis parfois considérée comme un phénomène parce qu'il n'y a quasiment pas d'autres femmes dans le rap. Mais d'un autre côté c'est assez difficile parce que les gens ne savent pas comment positionner et recevoir ma musique, parce qu'ils n'ont pas l'habitude. Ça existait avec Diam's mais c'était il y a quelque temps déjà.

Pourquoi est-ce que dans le rap français les rappeuses sont moins sexualisées que dans le rap US par exemple ? Je pense que c'est une question de culture et d'éducation. Le rap vient des cités où les mecs sont très protecteurs envers leurs femmes et leurs petites sœurs, où avoir une femme sexy qui s'affirme est un truc déroutant. Mais les mentalités commencent à changer.

Pourquoi est-ce que ça change ? Parce que je suis là (ahah). Je pense qu'il fallait qu'une femme s'élève et essaye de rentrer dans le truc. Je ne sais pas pourquoi ça ne s'est pas fait avant.

Quels sont tes modèles féminins dans le rap ? Aucun dans le rap. Je pense que s'il y avait une femme dans ce milieu qui représentait ce que j'ai envie de représenter, je n'en ferais même pas.

Même en dehors de la France ? J'aime bien certaines des rappeuses américaines, Nicki Minaj entre autres. Mais je pense que le message que je veux délivrer est différent.

Quel est le message que tu veux faire passer ? Je n'ai pas de ligne conductrice. J'aime prendre du temps pour mes projets, pour passer par différentes phases, parfois je suis heureuse, parfois déçue, triste, énervée. Et ces différentes phases se retrouvent dans ma musique. J'aimerais avoir une musique vraie et qui me ressemble.

Si tu devais faire un vœu pour les femmes ? Je leurs souhaiterais d'être des jolies garces. 

Angelina Woreth, étudiante en école de théâtre

Angelina porte un bombers et une robe des archives de Martine Sitbon. 

Que signifie la journée de la femme pour toi ? Je pense que la journée de la femme est importante mais je pense que la femme devrait être célébrée tous les jours.

Je t'ai toujours connue entourée de ta bande de filles, le Gucci Gang, est-ce important pour toi ? Oui je pense qu'avoir une bande est très important. À notre âge c'est vraiment mieux d'être entouré et de ne pas tout vivre seul.

Est-ce que tu penses que la solidarité féminine est une arme ? Quelque part oui, nous sommes plus fortes ensemble.

On t'a connu sur Instagram, ça veut dire quoi pour toi ? Je pense qu'en 2017, avoir des abonnés sur Instagram ne veut rien dire. Tout le monde en a. Ça ne veut pas dire qu'on est plus talentueux qu'un autre. C'est juste une stratégie, certains y arrivent, d'autres non.

Je trouve que les autres générations sont beaucoup dans le jugement par rapport à Instagram, non ? Je trouve ça dommage que les gens te jugent parce que tu as posté trois selfies sur Instagram. Si j'ai envie de me prendre en photo tous les jours, je le fais. Et si j'ai envie de me prendre en photo sous tous les angles, je le fais. Ce qu'il y a d'assez révoltant, c'est qu'on jette souvent la pierre aux filles qui se trouvent jolies et qui aiment se prendre en photo, alors qu'on demande à celles qui sont moches de se trouver belle, c'est un cercle vicieux. J'encourage toutes les filles à s'adorer, à être bien dans leur peau et à ne surtout pas écouter les gens qui se permettent de juger.

Que réponds-tu aux gens qui disent que votre génération n'est pas engagée et narcissique ? Je pense que les gens qui disent ça font une grosse généralité. Il y a toujours eu des gens un peu limite, c'est normal. Chacun se bat pour ses propres problèmes, à son échelle. Certains sont plus écoutés que d'autres.

Toi par exemple, quels sont tes combats ? Je disais que j'avais fait un post sur le psoriasis parce que c'est une maladie de peau qui me touche personnellement, j'ai rencontré une fille qui a un compte Instagram, qui se bat contre cela et qui a créé une association. Voilà un exemple qui rappelle les côtés positifs des réseaux sociaux, plein de gens se regroupent grâce à cela.

Est-ce que vous n'êtes pas justement plus soudées ? Lorsque je veux faire passer un message, c'est que je pense que c'est vraiment nécessaire, je ne m'engage pas en faveur de n'importe quoi. Je ne veux pas me donner un genre. Je ne vais pas poster des photos de moi avec des poils sous les bras pour prouver que je suis féministe, on l'est toutes. Quand tu es une femme tu es forcément féministe, c'est l'essence même du genre féminin.

Oulaya Amamra, actrice

Oulaya porte une robe Dior. 

Tu viens de recevoir ton César, ça va ? Je me dis que tout est possible. En rêvant, les choses arrivent. Il faut croire en l'humain et en la magie du destin. On vit des moments exceptionnels avec ce film, je n'aurais jamais imaginé aller au Golden Globes une seule fois dans ma vie. La cérémonie des Césars était géniale, entre Maïmouna Doucouré, Alice Diop et nous, ça a été hyper engagé. J'ai l'impression qu'il y a un souffle nouveau sur le cinéma français en ce moment.

Que signifie la journée de la femme pour toi ? Pour moi ça veut dire qu'on doit être reconnaissantes envers ce qu'ont fait toutes ces femmes pour nous. C'est un jour où on ne baisse plus la tête, on lève la tête et on peut être fières. Je pense que les choses ont bien évolué même si on n'est pas encore au top du top. Il n'y a pas encore assez de femmes aux postes décisionnaires. Mais je pense qu'il est important de rendre hommage à toutes les femmes qui ont dit « non », qui se sont levées. Ces femmes qui osent et qui se battront toujours.

Vous avez conscience que vous êtes considérées comme des guerrières, presque des reines ? On va faire de beaux films, de belles choses. On va continuer à travailler. Je crois en tout ça, aujourd'hui plus que jamais avec ce César. J'ai envie de croire que la porte est ouverte, que je vais pouvoir faire de beaux choix. Et depuis deux, trois jours je me dis surtout que je suis là, je fais partie du paysage, de la famille du cinéma. Je rentre dans l'histoire du cinéma grâce à ce César et je pense que ça n'est pas rien. J'ai l'impression qu'aujourd'hui ma voix compte, qu'on va pouvoir m'écouter, écouter ce qu'on a à dire, ce qu'on défend. J'en suis très heureuse.

Si tu devais dire quelque chose à la France aujourd'hui qu'est-ce que tu lui dirais ? Je dirais : « Rêvons, continuons à rêver et à croire en l'amour. L'amour de l'humain, l'amour du cinéma et de l'art. » C'est ce que je défends. On est tous égaux et on mérite tous de pouvoir rêver et de pouvoir croire. Hier j'étais à la soirée « Mille Visages » organisée par Houda. Voir tous ces gens me dire à quel point ils étaient fiers de moi, et à quel point ils y croyaient, c'était magnifique. Je me suis dit que j'étais comme eux il y'a trois ou quatre ans, même l'année dernière avant que le film sorte. Il faut y croire. Si tu ne crois plus tu n'as plus de raison de te battre.

Est-ce que le monde ne gagnerait pas à être plus féminin ? Oui c'est sûr que le monde y gagnerait. Houda dit souvent cette phrase : « La beauté et l'art n'est pas l'apanage des femmes, tout comme la violence n'est pas l'apanage des hommes. » Je pense que dans ce monde on a besoin de douceur comme de coups de poing. Il faut féminiser la violence, au sens positif du terme. Il faut que les femmes occupent des postes importants comme je le disait, qu'elles prennent des décisions. Quand je vois Claire Lasne Darcueil, qui est la première femme directrice d'un conservatoire, je me dis qu'on en a plus que jamais besoin. Elle apporte un regard nouveau, plus ouvert.

Si tu pouvais faire un vœu pour les femmes en 2017, quel serait-il ? Je leurs souhaiterais d'occuper de plus en plus de postes décisionnaires. Dans tous les milieux. Dans la politique, dans l'art etc. Par exemple, j'aime énormément Christiane Taubira, tu imagines si elle était présidente ?! J'ai envie d'y croire. Quelle force, quelle femme. C'est un exemple de femme. Elle a de vraies valeurs, elle est véritablement dans l'action. Il faut que les femmes osent parler. Il faut qu'elles aient du « clito ». 

Angèle Metzger, étudiante en hypokhâgne

Angèle porte une chemise Léa Peckre. 

Que signifie la journée de la femme pour toi ? Ça veut déjà dire qu'il y a encore des inégalités entre les hommes et les femmes sinon il n'y aurait pas de journée de la femme.

Tu sens que les choses vont dans le bon sens ? Oui, plutôt. Même dans le monde de la mode, au niveau des vêtements et au niveau des créateurs, il y a plus de femmes qu'avant. Alors qu'en général les plus gros créateurs sont des hommes. C'est bizarre que dans des univers a priori plus représentatifs de la féminité, comme la cuisine ou la mode, les personnes les mieux placées soient des hommes. Je pense qu'il faut que ça change. Mais pas que dans ces domaines là, il faut que les femmes puissent accéder aux postes à responsabilités.

Tu as joué dans un film, non ? Oui. Je ne sais pas si je te l'ai dit, mais je tourne dans un long-métrage de Serge Bozon avec Isabelle Huppert et Romain Duris, mon rôle est plutôt sympa donc je suis contente. Je joue une déléguée de classe dans un lycée.

Comment est-ce qu'on arrive à être en hypokhâgne et à aller aux défilés le soir ? Je suis jeune et je suis à fond. C'est parfois difficile mais ça me stimule. J'aime les cours et j'aime savoir que j'ai ça à côté. Ça me permet de m'en sortir un peu, c'est cool.

Est-ce que tu penses que les femmes sont encore traitées comme une minorité ? Oui, mais je viens d'arriver, c'est presque comme si je venais de naître, je suis tout juste en train de découvrir tout ça. Je n'arrive pas encore à m'en rendre compte, je traîne qu'avec des mecs et je suis un peu « dominante » avec eux. Je ne ressens pas ça dans la vie de tous les jours mais j'en entends parler et je le remarque en dehors de mon monde. Et j'espère que ce genre d'injustices ne m'arrivera jamais.

Est-ce que tu trouves que les femmes sont bien représentées dans la littérature ? Non il n'y a pas assez de personnages féminins, elles ont plus souvent le second rôle. Et il y a beaucoup moins de femmes que d'hommes qui écrivent.

Comment on fait pour changer ça ? Il faudrait que plus de femmes écrivent pour inventer plus d'héroïnes. Mais j'imagine que c'est quelque chose qui est trop ancré aujourd'hui. Il y a une espèce de peur. Arrivée à un certain stade, la fille doit se mettre des barrières alors que l'homme a toujours été poussé par ses parents à faire les choses jusqu'au bout. La fille a peut-être moins d'assurance.

Tu as envie d'écrire toi ? Oui j'aimerais bien écrire. Je ne sais pas si je préfèrerais écrire des films ou des livres, des films parce que ma mère le fait et que nous sommes dans cet univers et des livres parce que les études m'ouvrent cette porte là aussi.

Que souhaites-tu aux femmes en 2017 ? Je souhaite qu'elles soient mieux représentées et qu'elles continuent de l'être. Des films comme Divines l'ont très bien fait. Ce film est vraiment très bien, ils ont très bien représenté les nanas en banlieues, qui sont des putain d'héroïnes. 

Nadja Settel, actrice

Nadja porte une robe Isabel Marant. 

Que signifie la journée de la femme pour toi ? Je pense qu'il y a un moment où tu choisis ton camp, cette journée te rappelle certainement ce choix-là. S'il y a un camp à choisir, tu choisis le camp des femmes. La journée de la femme te rappelle que tu as un gang avec toi - représenté par toutes les femmes de la terre - et que tu n'es pas toute seule, que tu peux compter sur ce gang.

Est-ce que tu penses que les femmes sont encore traitées comme une minorité ? Complètement. Partout. Par exemple j'aime bien le côté macho mais c'est une façon de traiter la femme comme une minorité. Je suis tellement ancrée dans ce système que moi-même je considère ça normal et j'arrive même à y trouver du plaisir.

D'où vient ce plaisir ? Les choses sont écrites de cette façon, tu n'as pas à les réécrire, ou à réécrire une nouvelle façon d'être. C'est très compliqué de prendre le risque de réécrire cette histoire car elle n'existe pas différemment, tu inventes donc quelque chose et tu n'as aucune confiance en toi car ça n'existe nulle part ailleurs.

Sortir des schémas requiert une grande confiance selon toi ? Ça demande des « couilles ». Ça demande du courage. Ou du « clito », comme disent les filles de Divines.

Toi qui est actrice, tu es aussi un objet de fascination, est-ce que cela te gêne ? Je ressens vraiment cette objectification. Mais la sublimation n'est pas sexiste parce qu'elle peut venir du regard d'une femme ou d'un homme, alors que l'objectification ne vient que des hommes. Mais je pense que cela existe dans tous les métiers.

Est-ce que tu penses que ce qui se passe dans le monde en ce moment - entre Trump et les conservateurs d'un côté et les petits groupes de résistances qui s'unissent et se positionnent aujourd'hui - ressemble au monde du futur ? Je pense que des gens comme Trump poussent à cette forme de résistance, à la création de pôles, et ça permet au moins de faire avancer les choses. Je pense que c'est un mal pour un bien. Ça ouvre les gens, les esprits, les réflexions, les discussions. Certains discours ressurgissent car nous étions tous un peu endormis. Aux Etats-Unis cela faisait très longtemps qu'il n'y avait pas eu ce genre de marches avec autant de monde et que les gens n'avaient pas élevé la voix.

Si tu devais faire un vœu pour les femmes en 2017, quel serait-il ? Je ferais le vœu qu'elles soient plus soudées entre elles, qu'elles se fassent plus confiance, qu'elles soient moins sur la défensive, qu'il y ait moins de compétition entre elles car ça ralentit le processus. Soyons alliées. 

Noémie Sebayashi, créatrice de la marque Nattofranco

Noémie porte un pull Sonia Rykiel. 

Que signifie la journée de la femme pour toi ? La femme c'est la mère, c'est la personne qui donne la vie. Donc la journée de la femme c'est un hommage, la femme force le respect, c'est hyper important de célébrer la femme avec un grand « F ».

Ta mère est française et ton père japonais, est-ce qu'il y a une différence entre la France et le Japon dans la manière de traiter les femmes ? Au Japon, la femme n'est qu'une mère au foyer, quelle que soit son éducation, ses talents, les études qu'elle a pu faire, les diplômes qu'elle a. À partir de 30 ans elle doit être mariée et casée avec un homme qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas, simplement pour faire des enfants. En France on a de la chance, même si ce n'est pas non plus le top.

Tu as une marque de streetwear dans un milieu plutôt masculin, est-ce que c'est difficile ? Le streetwear français n'est pas très développé, c'est un milieu qui n'a pas de genre. Il est peut-être dominé par les mecs mais je ne vois pas de hiérarchie, à partir du moment où tu as quelque chose à dire, les gens t'acceptent. Je suis créatrice, je suis là pour mettre en valeur mon travail.

Tu n'as donc jamais eu de problèmes ? Je ne vois pas la féminité comme une faiblesse. Ça peut parfois être un avantage, mais je ne l'utilise pas comme ça. Le fait que je sois Franco-Japonaise m'aide beaucoup parce que personne ne peut me mettre dans une case. Ma différence m'aide.

Penses-tu que le monde gagnerait à être plus métissé ? C'est une richesse, c'est sûr. C'est une différence qui donne une force, mentale et créatrice.

Penses-tu que le fait d'être femme te permet de créer différemment ? Au Japon il existe plusieurs styles féminins, il y en a un qu'on appelle le Wabi Sabi. Yohji Yamamoto s'en inspire, des coupes très larges, très amples, avec un côté zen. J'en parle souvent à certaines femmes japonaises. Je leur demande si elles considèrent leur style comme féminin et elles me répondent souvent qu'en s'habillant comme ceci en France, les gens penseraient qu'elles sont lesbiennes parce qu'elles ne sont pas féminines. Alors qu'en réalité ce n'est pas une question de féminité mais de confort, elles cherchent juste le confort.

C'est un rapport différent à la féminité… Oui clairement. Et moi je vois plus mon art comme une forme d'humour. L'humour est complètement neutre. Il peut être rose ou noir, incarné par un garçon ou une fille, à partir du moment où tu racontes une histoire un peu absurde c'est bon.

Qu'est ce que tu souhaites aux femmes pour 2017 ? J'espère qu'on va arrêter de les faire chier avec leurs tenues, que ce soit le burkini ou la mini-jupe. Même habillées en pyjama on se fait emmerder dans la rue. Qu'on arrête de nous saouler. Qu'on arrête de nous dire comment est-ce qu'on doit s'habiller. Et je souhaiterais qu'il y ait plus de femmes au pouvoir, on l'espère tous mais vu les comportements c'est pas encore gagné. Mais qu'on commence par arrêter de nous faire chier.

Karidja Touré, actrice

Karidja porte une robe Chanel

Que signifie pour toi la journée de la femme ? C'est une journée qui représente la solidarité entre les femmes, d'ailleurs ce serait bien qu'on se dise toutes « bonjour » dans la rue lorsqu'on se rencontre.

Tu as grandi entourée de femmes ? Non, j'ai grandi avec mon père et ma mère. Mais je pense qu'aujourd'hui les cultures ont une grande importance, en Afrique par exemple la femme fait les repas et les apportent à son mari sur la table, c'est aussi elle qui débarrasse. Je n'ai pas grandi dans un univers où le père décide de tout. Ma mère avait sa place dans la maison et était très épanouie, en tout cas c'est dans cette idée de l'épanouissement qu'elle m'a éduquée.

C'est pour ça que tu es aussi positive ? Oui je pense que c'est en partie dû à ça. On me le dit souvent et je pense que c'est effectivement grâce à mon éducation. Sur le tournage du film de Céline Sciamma (Bande de Filles) je n'étais vraiment qu'avec des filles. L'équipe était 100% féminine et on s'entendait toutes très bien. C'était le Girl Power.

On dit souvent qu'il n'y a pas assez de réalisatrices dans le cinéma français, et les actrices sont souvent moins bien payées que les hommes, est-ce que tu as l'impression que ça change ? J'ai commencé avec une femme donc je ne m'en suis pas rendue compte au début mais c'est vrai que sur les autres tournages, les hommes étaient plus nombreux. Les femmes étaient plutôt maquilleuses ou coiffeuses. Les femmes ne donnent pas souvent d'ordres. Elles sont plus souvent assistantes. Sauf pour Bande de Filles.

Est-ce que tu as l'impression que les choses changent et qu'il y a de plus en plus de femmes dans le monde du cinéma ? Je suis optimiste. Je suis très contente que Céline ait gagné le César pour Ma Vie de Courgette, elle est aussi allée aux Oscars. J'ai parlé avec Rebecca Zlotowski récemment pour discuter d'un projet que nous n'avons pas pu conclure, elle m'a fait penser à Céline ; elles transmettent toutes les deux beaucoup d'espoir. Je suis contente parce que je n'ai pas que des rôles liés à ma couleur de peau. Dans le prochain film de Cédric Klapisch, je joue une fille qui vient de Bourgogne, un rôle qui aurait pu être interprété par une fille blanche ou métisse. Pour le prochain film de Martin Provost j'ai un rôle différent aussi, donc je suis contente. Je suis vraiment fière des femmes en ce moment. L'année cinématographique commence très très bien, l'année dernière on disait tous « Oscars so white » cette année les choses semblent changer. Et puis, Moonlight a gagné !

Peut-être que ce qui se passe aujourd'hui dans le monde pousse à ce genre de choses aussi ? Oui j'ai l'impression qu'on devient de plus en plus solidaires. Deux clans pourraient se créer mais j'ai l'impression qu'on s'unit de plus en plus. Par exemple la fille voilée qui défile en ce moment, je trouve ce genre de choses super. La mode est importante pour faire changer les mentalités, pourtant, j'ai l'impression que le cinéma est plus ouvert.

Que souhaites-tu aux femmes françaises en 2017 ? Je leur souhaite d'être heureuses, de faire ce qu'elles ont envie de faire, d'avoir confiance en elles, et surtout de penser à elles et à leur épanouissement. Si tu veux faire quelque chose il faut que tu aies confiance en toi et que tu fonces. 

Credits


Photographie : Christoph Wohlfahrt 
Stylisme : Xenia May Settel
Interviews : Tess Lochanski
Maquillage : Tiina Roivainen
Coiffure : Chia Chenet 
Production : Mayli Grouchka