vers un art (critique et populaire) des années 1990 ?

À Mains d'Oeuvres à Saint-Ouen, l'exposition « Culture Pop Marauders » étudie l'influence des années 1990 chez neuf jeunes artistes – que des filles, Girl Power oblige.

par Ingrid Luquet-Gad
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05 Décembre 2016, 11:05am

Les crop-tops, les platform shoes, les chokers : on ne s'étendra pas plus sur le retour des années 1990 dans la mode. Le cycle des retours de telle ou telle décennie est certes un marronnier (comme la couv sur les francs-maçons de l'Express), mais le phénomène témoigne d'un rapport décomplexé à l'histoire. Ce que la mode fait sans complexe, soit venir piocher dans sa propre histoire et dans celle de la culture populaire pour alimenter le présent, les autres domaines de la création s'y mettent plus timidement. Plus qu'une nostalgie proustienne pour Friends, DKNY ou Tarantino, plus que la roue de la fortune du goût, les nineties c'est aussi cet esprit-là. Si le Pop Art des années 1960 a tant travaillé autour de la culture populaire, c'était encore avec un esprit critique, et pour analyser un phénomène naissant : la culture de masse. Dans les années 1990, s'inspirer de la culture populaire prend une coloration célébratoire : puisqu'on ne peut s'y soustraire, autant affirmer qu'on aime ça.

Interroger l'art des nineties n'est pas tout à fait nouveau. En 2014 se tenait au Centre Pompidou-Metz l'ambitieuse exposition 1984-1999. La Décennie. Un panorama qui regroupait des plasticiens majeurs comme Maurizio Cattelan, Felix Gonzales-Torres, Philippe Parreno, Pierre Huyhge, Liam Gillick, Peter Fisschli et David Weiss ou encore Dominique Gonzalez-Foerster. Parut aussi le premier ouvrage de référence à propos de l'héritage culturel de la période, Une histoire (critique) des années 1990 de l'historien François Cusset. Celui-ci définissait alors son objet d'étude comme « Un monde où les jeunes, ceux du moins qui ont atteint l'adolescence au cœur des années 1980, ont dû réinventer contre un vide critique abyssal les modalités de la désertion et de l'exil intérieur, façonner des contre-mondes qui le rendissent habitable et des autonomies plus ou moins temporaires. »

Les contre-mondes qu'on se façonne sont toujours étroitement liés à l'adolescence. C'est pourquoi l'exposition « Culture Pop Marauders » à Mains d'Oeuvres a fait le choix de déplacer le point de vue. La vraie influence des nineties, plus subtile, plus inconsciente, n'est pas forcément celle que l'on voit chez les artistes qui ont produit leurs œuvres dans les années 1990 - après tout, rappelait François Cusset, ils étaient pour leur part ados dans les années 1980. Au contraire, le commissaire Benoît Lamy de la Chapelle a choisi de rassembler neuf artistes qui ont grandi durant la dernière décennie du XXe siècle. Ce sont eux qui, à présent, éclairent et définissent la texture visuelle du nouveau millénaire. Car la vraie influence, celle de l'émotion des années qui passent, n'a pas d'époque : elle est ce qui résiste au passage des cycles et aux retours des modes. Décryptage à travers les yeux (et les œuvres) des artistes de « Culture Pop Marauders ».

Vue de l'exposition Culture Pop Marauders, commissariat In extenso (Clermont-Ferrand) à Mains d'Oeuvres, Saint-Ouen, crédit photo : Chloé Viaud.

1. Oser fredonner « Wannabe »

Dans les années 1990, Judith Butler n'était pas encore traduite en français (il faudra attendre 2005 pour que l'on puisse enfin avoir accès à Trouble dans le genre). En revanche, dès l'été 1996, le hit Wannabe des Spice Girls fait un carton planétaire. Plus qu'un débat théorique, le féminisme est dans l'air du temps (et en boucle sur les ondes FM). Loin des histoires de quota, on aimerait précisément que la parité soit comme un hit entêtant qu'on fredonne sans y penser : un réflexe et une évidence. « Culture Pop Marauders » reflète cet état d'esprit : sur les neuf artistes de l'expo, neuf artistes femmes. Mais surtout neuf bonnes artistes tout court, comme l'explique Benoît de la Chapelle, qui n'a à aucun moment eu l'intention de faire joueur la politique des quotas. Et rajoute : « comme un contrepoint, le visuel de l'exposition, une photo du groupe A Tribe Called Quest, ne montre que des hommes. Pour une fois que ce n'est pas le contraire ! »

2. La culture, ça se vole autant que ça s'étudie

En français, « marauder » signifie dérober. Ce mot, on l'a un peu oublié. Donc quand on entend le titre, « Culture Pop Marauders », ce n'est pas forcément la première association qui nous vient en tête. Symptôme de la génération MTV qui s'éveille à l'anglais par les clips, on pense plutôt à l'album des new-yorkais A Tribe Called Quest, « Midnight Marauders », millésimé 1993. Pour le curateur, le groupe est symptomatique de la circulation de la culture durant la décennie, grand melting pop d'influences où aucune identité n'est figée. À l'image du groupe « qui revendique son africanité en s'habillant en boubous, une manière de jouer avec les codes tant du hip-hop que de la tradition héritée des ancêtres ».

3. Cap sur l'Afrique (ou du moins son imaginaire mythique)

Tout autant que les gender-studies, les post-colonial studies s'affirmeront à la fois comme un courant théorique fondamental et un imaginaire fécond pour la pop culture. Musique, mode et clips prolongent la créolisation et le métissage des cultures que couchent par écrit Edouard Glissant ou Aimé Césaire. À trente ans à peine Gaëlle Choisne présente une installation et une vidéo autour des influences de la culture africaine dans la culture populaire. Ultra-prolifique, cette diplômée des Beaux-Arts de Lyon est l'une de celles qui s'efforcent de faire l'update 2.0 des théories post-coloniales : « Je traite des post-colonial studies avec un double décalage dans le prisme : le regard de ma génération, et celui du langage des formes ». En incorporant dans son installation des symboles d'un exotisme de pacotille (des chaînettes dorées et des images de carte postale paradisiaques), elle s'interroge sur la mémoire de la colonisation, souvent enfouie sous l'exotisme de pacotille.

Gaëlle Choisne, N.E.V.E.Q.N.A.L.A.(Nous étions les victimes alors que nous avions été les auteurs), 2016 Installation, verre, métal, plâtre, céramique, silicone, stylo bic, chaines dorées, tatouages et matériaux mixtes vidéo 16/9, 00'08'35, numérique, couleur, dimensions variables Courtesy de l'artiste et UNTILTHE

4. RIP le Nokia 3310

Avoir grandi dans les nineties, c'est aussi avoir connu l'arrivée d'internet et du téléphone portable grand comme une maison (Nokia 3310, toujours dans nos coeurs). Forcément, être la dernière génération à se rappeler d'un avant internet, ça marque. Et pour cause, cette génération est aussi celle que l'on adore qualifier de « digital natives » - ce qui en art, a donné l'étiquette « post-internet ». Plus ou moins heureux, le terme désigne une sensibilité commune aux images trouvées et recomposées en collage. L'oeuvre « To cling on to » d'Annabelle Arlie nous reconnecte aux prémisses de cet imaginaire, en venant déposer des posters imprimés sur un cadre de métier à quilter. Comme un clin d'œil ironique rappelant que l'on peut voir dans le métier à tisser Jacquard un ancêtre de nos ordinateurs.

5. Les premiers rejetons du consumérisme ne se portent pas si mal, merci

« Même si je viens d'une famille avec une culture plutôt classique, j'ai aussi grandi avec la télévision : les clips, les séries et les pubs. Bien sûr, ça crée une forme de conditionnement, le fait qu'il fallait forcément avoir les bonnes marques à l'école reste, mais je ne rejette pas du tout cette culture. L'une des conséquences en art est que l'on se rend compte qu'il est tout à fait possible de mener une analyse sérieuse du présent en prenant ses exemples dans des sources populaires, quotidiennes et triviales », analyse Benoît Lamy de la Chapelle. On constate effectivement que si l'ambiance visuelle de l'expo au Centre Pompidou-Metz était d'un épurement extrême, la génération suivante a une certaine affection pour l'accumulation - de type bordeline bordélique. À Saint Ouen, la plupart des œuvres sont faites à partir de matériaux de récupération du quotidien : tissus, baskets, joggings, cramés, roulés en boule, customisés de perles et de peinture, que ce soit chez Jade Fourès-Varnier et ses broderies de perle, Carolinne Saves et ses housses pour vêtements suspendues ou Amandine Guruceau, qui hybride tissu, résine et céramique. Comme une manière de rappeler que tout n'est pas bon à prendre dans les nineties : culture populaire ne doit pas forcément rimer avec néolibéralisme - vive le DIY !

Annabelle Arlie, to cling on to, 2016, métiers à quilter, posters, 170 x 76 x 23 cm et 88 x 76 x 23 cm Courtesy de l'artiste 9_L

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Texte : Ingrid Luquet-Gad

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