2016, l'année frontière

Jamais les frontières n'ont été aussi tangibles, l'autre et l'ailleurs palpables. Comment une génération élevée par les réseaux sociaux peut-elle réconcilier ses vies réelles et virtuelles ?

par Malou Briand Rautenberg
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28 Décembre 2016, 11:35am

The OA, Westworld, Stranger Things. On pourrait encore rallonger la liste des séries fantastiques qui ont amorti le choc de 2016. Mais ces quelques exemples suffiront à prouver une chose : cette année la possibilité d'un autre monde, aussi inquiétant, hostile ou paranormal soit-il, s'est chargée d'adoucir l'amertume de notre réalité. Celle du Brexit, de Trump, des bombes et de l'apoplexie globalisée des douze derniers mois.

Au-delà de la puissance de rêve qu'elles contiennent, au-delà du refuge qu'elles représentent pour notre génération en quête d'idéal et de merveilleux, ces séries reflètent bien une réalité concrète et actuelle. Elles sont l'incarnation d'un monde scindé en deux, un monde au sein duquel deux réalités se jouxtent mais s'opposent. Deux réalités qu'une infime frontière sépare mais dont l'existence seule entretient l'imaginaire, accentue la peur, engendre la transgression. Derrière, s'établit l'upside down - ce qu'on pourrait traduire par le monde à l'envers - auquel nos héros se confrontent, tôt ou tard.

Jamais, en 2016, les frontières ne nous sont apparues si controversées, si problématiques et du même coup, si tangibles. Elles qu'on pensait friables, poreuses, franchissables à l'ère de la globalisation, d'Internet et de la libre-circulation, ont divisé le monde en deux camps distincts.

L'année 2016, dans ce qu'elle a généré de plus inimaginable, a quelque chose de cet upside down. Nous avons bien basculé de l'autre côté ces derniers mois et i-D est allé documenter ce passage d'un monde à l'autre. Partis questionner la jeunesse française un an après les attentats, nous nous sommes aperçus à quel point elle est désormais détachée des élections - à quel point elle se sent désormais contrainte de voter, non plus pour, mais contre la menace. De l'autre côté de la Manche, au lendemain du Brexit, i-D a enregistré les doutes, les peurs et l'incompréhension d'une génération qui a grandi fière et insoucieuse d'enjamber les frontières, sans passeport et sans crainte. Outre-Atlantique, enfin, i-D est parti à la rencontre de ceux qui ont occupé les rues new-yorkaises et protesté contre l'ostracisme et la promotion du protectionnisme.

Jamais, en 2016, les frontières ne nous sont apparues si controversées, si problématiques et du même coup, si tangibles. Elles qu'on pensait friables, poreuses, franchissables à l'ère de la globalisation, d'Internet et de la libre-circulation, ont divisé le monde en deux camps distincts. Irréconciliables : les politiques qui promettent monts et murs - contre le Mexique, contre Daesh, le Moyen-Orient, les migrants de Calais - et ne cessent de brandir les frontières comme des slogans publicitaires, et notre génération, qui s'en affranchit un peu plus chaque jour. La vraie scission se loge au creux de ce hiatus irrévocable : deux mondes s'opposent et ne se comprennent plus. Le premier prône les frontières, le second les traverse tous les jours sans même s'en rendre compte sur les réseaux sociaux.

Mais notre génération, c'est aussi celle qui commence à comprendre que les (vraies) frontières constitueront plus grand défi. C'est celle qui migre pour survivre et s'est inventée un langage universel via Whatsapp. C'est celle qui, en Palestine, fait la fête jusqu'au petit jour dans le désert de Sinaï. C'est celle qui repousse les limites de la ville pour mieux créer et a fait de l'horizontalité un mot d'ordre. Celle qui rejette les frontières du genre et fustige la binarité en laquelle elle ne se reconnaît plus.

Si 2016 a séparé le monde en deux, si les politiques promettent désormais murs et frontières, il ne tient qu'à nous de nous en affranchir.

Certes, cette jeunesse dont i-D prend, comme elle le peut le pouls, n'est pas unanime ni homogène. L'ignorer est un leurre, au pire de l'hypocrisie. Mais cette jeunesse-là existe. Et elle a toujours accepté la différence. À l'image des héros de Stranger Things qui ont pris sous leur aile la jeune Eleven, sortie tout droit de l'enfer, cette jeunesse a compris que la diversité et la disparité font la force. Elle a compris que l'autre monde existe et qu'il ne suffit pas de l'ignorer pour qu'il disparaisse. Elle sait à quel point le passage d'un monde est périlleux, mais pas impossible.

Si 2016 a séparé le monde en deux, si les politiques promettent désormais murs et frontières, il ne tient qu'à nous de nous en affranchir. Car plus les murs qu'ils érigeront seront hauts, plus notre désir de les franchir sera grand. Plus le cadre se rétrécit, plus l'envie d'en déborder sera forte. Gageons que les frontières nous rapprocheront. Faisons le pari fou de faire le mur tous ensemble.

Credits


Texte : Malou Briand-Rautenberg
Photo : Capture du clip Borders, M.I.A

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