stacy martin, l'actrice de la nouvelle (nouvelle) vague

Dans Le Redoutable d'Hazanavicius, Stacy Martin incarne l’épouse et muse de Jean-Luc Godard, Anne Wiazemsky. Une femme qui, à l’image de la jeune actrice, a su s’émanciper pour mieux vivre de son art. Rencontre.

par Malou Briand Rautenberg
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13 Septembre 2017, 10:40am

Il faut savoir prendre des risques. On a connu meilleure accroche. Mais l'adage ne pourrait pas mieux résumer le jeu et le parcours hors-normes de l'actrice, mannequin et cinéphile Stacy Martin, 26 ans. Son goût du risque a dicté sa fulgurante ascension dans l'univers du 7ème art ; l'a précipitée dans les bras de Lars von Trier qui, en guise de premier rôle, lui offrait celui d'une jeune fille addict au sexe et l'extase ( Nymphomaniac, 2013) ; lui qui l'a sacrée égérie des campagnes Miu Miu sous l'égide de Miuccia Prada; lui encore, qui l'a menée jusqu'au Palais des festivals à Cannes, où i-D la retrouvait en mai dernier. L'actrice franco-britannique venait y présenter Le Redoutable, qui n'a plu à personne mais dont tout le monde a parlé. Un film-hommage de Michel Hazanavicius qui retrace l'épopée amoureuse de Jean-Luc Godard (Louis Garrel, métamorphosé en zozoteur démiurge et despote) et de sa muse étudiante, épousée secrètement un jour de 1967, Anne Wiazemsky (Stacy Martin, donc).

Librement inspiré d'Un An Après, chronique autobiographique écrite par Wiazemsky, Le Redoutable propose de rejouer à l'écran la rencontre d'un des couples les plus mythiques de la Nouvelle Vague : le Saint-patron du cinéma d'auteur engagé et sa muse dans La Chinoise, tourné en 1967. Une année charnière pour le couple: le premier y dessine les plans d'un cinéma qu'il imagine désormais sans acteurs ni auteur et la seconde, ceux de sa carrière future qu'elle entrevoit loin de Godard. Une idylle, une fusion et une rupture à l'aube de Mai 68, traité dans le film sur le mode burlesque et un ton délibérément léger. Un pari cinématographique risqué que Stacy Martin accueille avec beaucoup de clairvoyance, arguant qu'il faut savoir « apporter de la fraîcheur au mythe. » Au-delà du film, c'est le talent de Stacy Martin qui s'impose. Sa faculté à se glisser dans la peau de personnages féminins complexes, puissants, extrêmes. Des personnages qui ont osé prôner la voie de l'émancipation – et qu'on aime regarder vivre au cinéma.

Quelle a été ta première impression à la lecture du scénario du Redoutable ?
J'ai ri. Et puis j'ai pleuré. J'étais tellement curieuse et excitée à l'idée de savoir comment Michel Hazanavicius allait s'en sortir. Ce qu'il allait advenir de ce scénario, de ces mots une fois à l'écran. Je connaissais bien le cinéma de Michel, j'avais vu OSS 117, The Artist... Je me suis dit : ok, soit ce sera un désastre, soit ce sera jubilatoire ! Mais quoiqu'il en soit, il va falloir qu'on travaille dur pour trouver le bon équilibre. Donc on a beaucoup répété, travaillé, discuté.

C'est la première fois que tu joues avec Louis Garrel. Vous incarnez l'un des couples les plus mythiques et fusionnels de la Nouvelle Vague. Comment avez-vous recréé cette symbiose à l'écran ?
On a fait de nombreuses lectures tous les deux pour s'imprégner de nos rôles respectifs. Louis a clairement dû se métamorphoser physiquement : modifier ses mimiques, travailler son attitude, transformer sa voix. Pour ma part, j'ai très vite su que je voulais éviter de basculer dans une représentation « 3D » d'Anne Wiazemsky. J'avais envie de créer quelque chose de nouveau. Ce qui n'était pas évident parce que c'est une femme qui a laissé de nombreuses traces. Elle a beaucoup joué, réalisé, écrit. Je suis tombée amoureuse de son roman, Un An Après, dans lequel elle revient sur sa rencontre avec Jean-Luc Godard. En la lisant, on comprend très vite qui elle est, sa vision du monde et du cinéma, ses émotions... C'est un livre très dur et tendre à la fois : sur la vie d'actrice, la vie de femme, la vie en couple. C'est aussi un témoignage sur la vie avec un artiste comme Godard. La lecture de ce livre m'a bouleversée. Et j'ai tenté de le réinterpréter, de le réinjecter dans mon jeu; j'ai pris la liberté d'imaginer un personnage un peu plus pop. Le style de Michel, son cadre, ses couleurs et sa liberté de ton y sont pour beaucoup.

On a un peu reproché à Michel Hazanavicius cette liberté de ton et de point de vue sur la vie et l'art de Jean-Luc Godard. Tu en as pensé quoi ?
Avant d'être un film sur Jean-Luc Godard, c'est un film sur une rencontre entre deux extrêmes, deux personnalités radicalement opposées : artistiquement, Godard est au sommet de son art, il s'est déjà défini. Anne, elle, tâtonne, se cherche encore. C'est un film sur les dynamiques d'un couple. Sur l'équilibre à poursuivre, à sauver. Jean-Luc Godard était parfois très dur avec Anne Waziemsky, avec ses amis. Il y avait une certaine violence dans leurs rapports. D'où l'importance pour moi d'apporter une certaine fraîcheur au mythe. Le film joue sur plusieurs tableaux : il est à la fois tragique, intime et burlesque. Intellectuel et léger. C'est ce contraste qui crée le choc du Redoutable. Et ce qui fait le style de Michel Hazanavicius !

C'est aussi l'histoire d'une jeune actrice qui cherche à trouver sa place dans le monde du cinéma, un récit d'émancipation féminine. Tu as été mannequin avant d'enchaîner avec un premier rôle difficile dans le sulfureux Nymphomaniac. Toi aussi, tu as dû batailler pour t'imposer ?
Oui, en tant que femme et en tant qu'actrice. C'est une position délicate parce que le monde du cinéma a longtemps été aux mains des hommes. Les femmes étaient reléguées au statut de muses. C'est toute la force du film : Le Redoutable raconte l'histoire d'un homme et d'un artiste à travers les yeux d'une femme qui l'aime. C'est un parti pris qui m'a tout de suite plu parce que je milite tous les jours dans mon métier et ce dès la lecture du scénario, pour qu'un équilibre, une collaboration se forme entre le réalisateur et moi. Pour que naisse l'idée d'un projet commun où la hiérarchie et les rapports de force s'estompent. Je partage ma vie avec un artiste et on cherche l'un comme l'autre, différemment, à atteindre cet équilibre.

On te découvrait en nymphomane chez Lars von Trier et en prof sartrienne chez Brady Corbet. Aujourd'hui tu incarnes une icône de la Nouvelle Vague. C'est la complexité des personnages qui te guident dans tes choix professionnels ?
Oui. J'ai toujours été attirée par ce type de personnages. Et par l'idée de prendre la tangente, de jouer d'une manière qui dérange ou ne soit pas forcément « évidente ». Je veux jouer comme une femme. Et trouver ma différence en tant qu'actrice.

C'est ta première fois à Cannes... Ton verdict ?
Je suis surprise et émue. Le Redoutable est un film qui détonne dans le paysage. C'est un pari osé qui a trouvé sa place ici. Comme moi. La montée des marches, les photocalls, les interviews en rafale... J'ai grandi en voyant tout ça, de loin. Aujourd'hui j'y suis à mon tour. J'ai bien fait d'en rêver, d'y croire et d'en faire ma vie.

Quel est ton prochain film ?
Je joue dans le second film de Brady Corbet, Vox Lux, aux côtés de Jude Law et Rooney Mara. C'est un projet qui me tient beaucoup à coeur, Corbet est un réalisateur vraiment génial.

Crédits


Texte Malou Briand Rautenberg

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