Photographie Brandon Akinotcho

doux et trash comme le rap de cashmire

Après l’EP Poeticghettosound sorti il y a un peu plus d'un an, le rappeur Cashmire nous a reçu dans son quartier pour parler de son nouveau projet Serge Gainsbourg, de beatmakers et surtout de lui.

par Brice Miclet
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11 Octobre 2019, 10:06am

Photographie Brandon Akinotcho

Dans son quartier de Marx Dormoy, 18ème arrondissement de Paris, Cashmire est chez lui. Posé dans sa rue, le jeune rappeur a installé quelques chaises pliantes et une table afin de nous recevoir dans son plus pur élément. « C’est ici que ma vie s’est construite, nous lance-t-il d’emblée. J’ai habité dans le 20ème arrondissement, mais le lotissement où on habitait avec ma mère a pris feu. J’avais trois ans. Je suis parti vivre un peu au Cameroun avant d’atterrir ici. Ce quartier, c’est la ‘fool’. » L’expression empruntée à Chief Keef est sur les lèvres des gars qui l’accompagnent. Ceux de son collectif, RCHAOS, qui réalise ses clips, dont le superbe « Cookie » , sorti cet été. « Ces mecs peuvent être fans de Salvador Dali, de Nirvana, de Warhol ou même de Cristiano Ronaldo. »

Cashmire a l’assurance des jeunes rappeurs qui savent d’où ils viennent, certes, mais surtout où ils vont. La confiance est à son plein, et les idées volent en escadrille. « Je crée de la musique tous les jours, intensément. Si quelqu’un me dit qu’il y a une session studio qui se prépare, peu importe où c’est, je vais y aller. J’ai toujours fonctionné comme ça. » En résultait, il y a maintenant plus d’un an, un EP intitulé Poeticghettosound, d’une qualité telle qu’on demeure pantois quant au peu d’écho qui lui a été accordé. Pourtant, dans le quartier, les habitants le reconnaissent, plaisantent quant à le présence d’un journaliste en bas de leur immeuble. « Vous parlerez de moi dans l’interview, hein ? », lui demande une octogénaire. Affirmatif.

Poeticghettosound. Plus qu’un nom de projet, voilà un concept qui veut à la fois tout et rien dire. Mieux vaut demander quelques précisions. « Je voulais éviter que les journalistes me fassent rentrer dans une case, alors j’ai créé la mienne, quitte à être dans la caricature de ce que je fais. » Le besoin de maîtrise, cette volonté de calculer, dans le bon sens du terme, est évidente. Si la musique contient de l’instantané, les espaces laissés à la liberté sont, eux, bien ordonnés. « Plus je réfléchis, plus je me rends compte de ce que je véhicule. Poeticghettosound, c’est moi. Je peux être là à fumer de la beuh tout en écrivant des poèmes. » Un peu comme cette tendance du rap français à manier le hardcore et le mélancolique ? « Non, pas du tout. Pour moi, un type comme Gainsbourg est Poeticghettosound. Au milieu de sa finesse, de son romantisme et de son lyrisme absolu, il peut dire tout d’un coup : ‘Putain regarde-toi t’as du sperme plein la gueule.’ Il peut brûler un billet, faire pleins de trucs débiles ou dégueulasses tout en étant l’amant parfait. » D’ailleurs, au début du titre « Nouveau Glock », on distingue un sample de « Bonnie & Clyde » de Gainsbourg. Difficile d'y voir un hasard…

Cashmire continue : « Doc Gyneco a un peu ce côté là aussi, notamment dans Première Consultation. Il avait la finesse des mélodies, des belles phrases, tout en étant cru, tout en chantantVanessa je pense à toi, j’ai les dessous mouillés’. Je ne crois pas que ce soit à la mode. Je vois plutôt les gens faire une course dans le mensonge pour savoir qui est le plus ghetto, sans essayer d’aller plus loin. »

Les onze titres qui composent Poeticghettosound mettent en exergue un cerveau fusant à tout allure. Cette faculté d’être à l’aise, cette expressivité naturelle tranchent avec la noirceur de titres comme « Nouveau Glock », dans lequel Cashmire explique avoir « braqué le bonheur comme un tirailleur ». Mais fait sens lorsque l’on s’aperçoit, écoute après écoute, que le palette du bonhomme est exploitée à son plein potentiel. Changement de voix radical sur « Princesse Raiponse », où l’autotune et la bizarrerie priment. Sûrement l’un des titres qui symbolisent le mieux le concept explicité plus haut. « Poète, connard, dirty, crooner », s’y définit-il. On commence à mieux comprendre.

Tout est créé en vase clos. Il s’explique : « Je reçois beaucoup de prods. Je les écoute le matin en buvant mon café, mais je n’aime pas tellement ça. Mon mail a du tourner dans le milieu des beatmakers… Je préfère aller en studio avec des gars et avec des idées, construire le son avec eux. S’ils sont dans mon délire, si on se cerne, ça peut aller très vite. » Surtout quand on travaille avec Junior Alaprod, l’un des boss des sons rap zumba actuels, DST The Danger (Ninho, Booba, Lacrim…), ou encore Wladimir Pariente (connu notamment pour ses prods pour PLK). « Je peux tout à fait contacter un producteur que je kiffe sur Instagram, et lui demander s’il connaît Starmania et 'Le Blues du businessman', ça dépende de mon délire du moment. C’est un réseau qui se forme par la passion. » Le réseau prime pour Cashmire. Il ne fait rien seul. Il dit tout le temps « on ». Et le cerveau continue de chauffer. « Je me suis beaucoup cherché, notamment au niveau de ma voix, j’ai la maladie des perfectionnistes. J’ai composé Wesh Tristesse, l’un de mes premiers sons, dans quatre studios différents. J’ai abandonné l’idée, puis reprise, puis remise de côté, puis je l’ai enregistrée à Saint-Denis… »

Le 18ème est une terre chargée d’histoire. Surtout dans le rap. Assassin, Doc Gyneco, la Scred Connexion ou encore Flynt en ont écrit les plus belles pages. Ce dernier avait d’ailleurs, à ses tout débuts, chapeauté et produit la mixtape Explicit Dixhuit, qui réunissait les rappeurs du quartier. Avec la nouvelle génération, est-il possible de faire de même aujourd’hui ? « C’est une bonne idée. Le 18ème est une pièce maîtresse du rap français, il faut qu’il retrouve ses lettres de noblesse. C’est Atlanta ici (rires) ! Il y a un nombre incalculable de rappeurs. J’adorerais avoir plus de lumière et de visibilité pour mettre tous ces gars en avant. Ça rappe de partout, tout le monde a un truc. Il y a les têtes d’affiche : Sopico, on se connaît, on se respecte, mais on n’est pas proches. Hugo TSR, c’est l’homme invisible, je ne l’ai jamais vu ni grand ni petit. C’est un mythe (rires). Georgio, c’est mon gars sûr, on se parle souvent, on va au studio ensemble… Il me donne de la force, on était au même collège. » Le pire, c’est que vu le bonhomme, il est capable de lancer le projet. En attendant, le sien est en préparation, car il faut bien donner à Poeticghettosound une suite à la hauteur.

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