5 ciné-claques françaises oubliées des années 2000

Petit inventaire des perles provoc de l'Hexagone. Chapitre 3 : la décennie 2000.

par Julien Homere
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03 Septembre 2019, 8:35am

La Mostra de Venise 2019 vient de démarrer et avec elle, une des compétitions les plus passionnantes de l’été. Joker, Ad Astra, J’accuse, tant de nouveautés prometteuses attendues au tournant, tant de potentiels « film de l’année ». Mais outre la sélection officielle, une curiosité s’est glissée dans les séances spéciales : la version chronologique d’ Irréversible de Gaspar Noé. Pas besoin de présenter l’œuvre la plus célèbre de son auteur – ici nommée « inversion intégrale » - scandale historique du festival de Cannes en 2002. Non content d’intriguer, ce nouveau remontage symbolise l’adoubement officiel de ce que beaucoup de critiques anglosaxons ont appelé « the New French Extremity ». Irreversible reste le pinacle esthétique de ce mouvement controversé, né au début du XXIème siècle, où une flopée d’artistes français repoussaient les limites du tolérable à l’écran, dans le fond comme dans la forme. Bref, niveau ciné-claques, il n’y a qu’à se baisser et i-D s’est arrêté sur 5 d’entre elles, histoire d’exploser vos filmothèques.

Ma Mère de Christophe Honoré


Enfant des Parapluies de Cherbourg, le cinéaste a toujours mixé ses drames avec un peu de légèreté onirique à travers Dans Paris, Les chansons d’amour et La Belle personne. C’est donc en toute logique que la rédaction s’est arrêtée sur un de ses seuls films à l’opposé du genre. Sorti en 2004, Ma Mère est une adaptation d’un roman inachevé de George Bataille. Et quand on connaît le pedigree du monsieur ( Histoire de l’œil), on se doute que le résultat ne sera pas du goût de tout le monde. Ça n’a pas loupé tant le film a clivé à sa sortie, narrant l’histoire incestueuse entre une mère et son fils interprétés par Isabelle Huppert et Louis Garrel. À ça se mêle du sado-masochisme et de la perversité morbide cumulant les pires déviances sexuelles jusqu’au point de non-retour. Interdit aux moins de 16 ans, étrillé par la critique et le public, four au box-office et désavoué par le cinéaste lui-même, Ma Mère a pour lui une rage nihiliste assez folle, ne serait-ce qu’à travers l’abysse émotionnel de sa conclusion choc. Un enfer à ciel ouvert sous les palmiers de Gran Canaria et peut-être le film le plus courageux de Christophe Honoré.

Naissance des pieuvres de Céline Sciamma

Quand Naissance des pieuvres sort en 2007, il est évident que Céline Sciamma s’impose en héritière directe de la New French Extremity. Mais mixée avec la retenue pudique du cinéma d’auteur français. La cinéaste n’en reste pas moins essentielle, avec une filmographie aussi virtuose que dérangeante. Vrais cailloux-dans-la-chaussure, ses longs-métrages ont provoqué le débat à leur sortie cinéma ou télé : Bande de filles a été critiqué pour la couleur de peau de son casting et le parti catholique intégriste Civitas a attaqué Arte pour sa diffusion de Tomboy en 2014. Du coup, avant qu’elle revienne en grande pompe avec son célébré Portrait de la jeune fille en feu, un coup de retro sur son premier projet permettra de mesurer le chemin parcouru. Naissance des pieuvres parle de puberté et d’éveil des sens par le prisme d’une relation abusive dominante/dominée entre Marie et Floriane. La première est une jeune étudiante qui souhaite s’inscrire à un club de natation synchronisée et tombe sous le charme de la seconde, capitaine de l’équipe féminine. Dès lors, Floriane usera de son influence sur Marie pour la soumettre à tous ses caprices sexuels. Malgré la violence du propos, Céline Sciamma développe une mise en scène économe et précise : chaque cadre est un tableau où elle ne peut pas s’empêcher d’y mettre du bleu. La filmo de la cinéaste pourrait d’ailleurs s’appeler « 50 nuances de bleus » tant la couleur l’obsède. Une étude brillante sur la toxicité tacite du désir.

Grégoire Moulin contre l’humanité d’Artus de Penguern

La vie n’a pas été tendre avec ce tout petit film mignon, bide en salles cuisant à sa sortie (débarqué un mois après le 11 septembre). La vie n’a pas été tendre avec son réalisateur (abonné aux seconds rôles chez les films prestigieux de Roman Polanski, Andrzej Wajda ou Claude Chabrol et réal à la courte carrière : 2 films réalisés jusqu’à sa mort en 2013). La vie n’a pas été tendre non plus avec Grégoire Moulin, provincial à l’enfance traumatique. Orphelin, humilié par son crush à la cour de récré, élevé par un oncle alcoolique, le jeune homme n’a pas un début de vie glorieux. Célibataire et exilé en province, il va monter à la capitale pour changer de vie. Mais une enfilade de péripéties tragi-comiques l’attendent. Très clairement inspiré par After Hours de Martin Scorsese, Artus de Penguern construit un cauchemar aussi oppressant que jubilatoire. Accompagnée de seconds couteaux savoureux, la mise en scène offre une esthétique plus travaillée et dynamique que dans la comédie française moyenne, accouchant en définitive d’une perle d’humour noire mésestimée et à redécouvrir d’urgence.

Dans ma peau de Marina De Van


Et si David Cronenberg avait été français ? Mieux : et si David Cronenberg avait été française ? À l’exception de Grave, le body horror n’est pas un genre très populaire en France. Si tant est qu’on considère La Belle et la Bête de Jean Cocteau comme un précurseur. Marina De Van a pourtant offert un jalon clé en 2002 avec son premier film, Dans ma peau. Blessée après une balade nocturne dans un jardin, Esther, chef de projet junior dans une société d’études de marché, subit une véritable descente aux enfers. Elle s’éloigne de son conjoint, de son travail et de ses proches, cédant à des pulsions terrifiantes d’automutilation. Cannibalisme ? Haine de soi ? Marina De Van a l’intelligence de ne jamais rationnaliser son concept, ouvrant la porte sur une variété d’interprétations : la réalisatrice a connu dans sa vie les affres de la dépendance que ce soit avec la cocaïne, l’alcool ou les médicaments. Dans ma peau s’inspire aussi du cinéma new-yorkais underground abrasif dans son économie d’effets et ses jeux de lumières clair-obscur, rappelant le Abel Ferrara période Ms.45. Un film dur et exigeant qui réclame d’aller au-delà de son pitch morbide. Et si vous pensez que Dans ma peau va trop loin (ou pas assez pour les plus déviants), essayez Naked Blood d’Hisayasu Sato : un must qui vous fera relativiser.

Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet

Sortons un peu des films inconnus pour nous concentrer sur une œuvre oubliée. Pas facile de rebondir pour un cinéaste après le succès écrasant d’Amélie Poulain. Pas évident de considérer Un long dimanche de fiançailles, œuvre romanesque fleuve, comme une ciné-claque. Et pourtant ! Adapté du roman de Sébastien Japrisot, le film détaille la quête de Mathilde, fiancée dont l’homme fut déclaré mort dans les tranchées de la Somme lors d’une mutinerie. La jeune femme le croit vivant et se battra pour le retrouver, traversant la France ravagée par la corruption et la Premiere Guerre Mondiale. Alors pourquoi « un film à l’eau de rose » s’inclue-t-il dans notre liste ? Un nom : Jean-Pierre Jeunet. Après ses débuts dans l’expérimental avec Marc Caro dans les années 1990, le cinéaste se révèle conteur populaire dans la décennie 2000 et touche un pic de maîtrise qu’il ne retrouvera plus. Intense, bouleversant et doté d’une mise en image à faire pâlir tous les téléfilms TF1, Un long dimanche de fiançailles reste encore aujourd'hui une des plus grandes fresques françaises. Ne ce serait-ce que pour la séquence incroyable de l’explosion du dirigeable dans le hangar-hôpital.