qui est nk.f, l'ingé son derrière les plus grands noms du rap français ?

Nikola Feve a beau être l’ingénieur du son des grands noms du rap français, il reste un homme discret, à l’abri du showbiz. Pour i-D, il se raconte pour la première fois.

par Maxime Delcourt
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05 Septembre 2019, 10:43am

Depuis quelques années, Nk.F est synonyme de tout ce qui se fait de meilleur dans le rap français. On décèle son nom dans les crédits des disques de Booba, Damso, Orelsan, Kobo, Niska ou encore PNL, avec qu’il collabore depuis Le Monde Chico en 2015. En clair : le Français travaille essentiellement avec des surdoués de la rime, uniquement sur des disques qui se sont presque systématiquement hissés au sommet des charts et ont amené une certaine épaisseur à un hip-hop francophone en mutation constante. Mais cet imposant C.V ne s’est pas façonné en un jour. Avant ça, il y a eu les années de galère, la débrouille, la découverte de la musique en autodidacte, les premières compositions sur des synthés de seconde main, les petits boulots, des séances de studio anarchiques avec les rappeurs du 91, etc.

C’est cette histoire que raconte pour la première fois Nk.F : celle d’un gamin passionné de musiques électroniques qui, à force d’éplucher les notices de ses différentes machines, est possiblement devenu l’ingénieur son le plus courtisé du circuit rap à l’heure actuelle. Mais pas que : ces derniers temps, Sébastien Tellier, Yelle et Angèle ont également fait appel à ses services, probablement fascinés par ce hardworker qui se dit « à la recherche d’émotions fortes, de fraicheur et de liberté ».

Concrètement, comment as-tu commencé la musique ?

Quant j’avais six ans, je faisais du violon. Je détestais, je voulais surtout jouer à Mario Bros, mais j’étais très fort - ça m’a notamment permis de vite reconnaître les fausses et les bonnes notes. Et puis ça faisait plaisir à ma mère… À l’époque, j’écoutais peu de musique, mais j’entendais les vinyles que mon frère piquait chez Monoprix. Et puis il y a eu Wipeout dont la BO était révolutionnaire, on y trouvait des morceaux publiés chez Warp Records, des titres d’Underworld, Orbital, Leftfield ou tout un tas de trans. J’ai fini par m’intéresser aux artistes et, de fait, à me passionner pour la musique. Plutôt que d’aller en cours, je préférais digger dans les bacs d’électro de la Fnac. J’avais un lecteur CD, donc j’écoutais toujours de la musique en prenant le RER – autant te dire que j’ai écouté énormément de musique là-dedans. En revanche, la radio et la télé ne m’intéressaient pas, ce n’est pas ce qui m’a construit. J’étais coupé du monde. D’ailleurs, il y a plein de classiques hip-hop des années 1990 que je connais à peine. Parce que les paroles me faisaient chier, que c’était prévisible, sans émotion. Dans l’électro, à l’inverse, je retrouvais l’émotion, le goût des textures sonores. De 16 à 30 ans, je n’écoutais donc que des trucs que j’allais digger.

Tu as également fait partie de certains groupes, non ?

J’étais nul à l’école, donc je jouais avec des potes qui étaient nuls en cours comme moi. J’étais aux claviers, on passait notre temps à jouer dans des caves, ça paraissait simple. Pendant dix ans, je me suis contenté de ça, de tous ces concerts qu’on donnait à droite et à gauche.

Tu faisais comment pour vivre ?

À 16 ans, j’ai commencé à bosser, je faisais tous les boulots de merde, souvent en tant qu’intérim. Je servais la bouffe dans les aéroports, je bossais sur les chantiers où je faisais fondre le goudron au lance-flammes, j'ai travaillé dans des supermarchés où je mettais les produits en rayon, j’ai été maître-chien dans la sécurité… Puis j’ai fini par décrocher un boulot d’homme à tout faire dans des bureaux à Bercy, dans une société de pétrochimie. J’avais réaménagé à la va-vite un local à balais pour pouvoir y squatter. Je travaillais toute la nuit, mais j’y dormais souvent deux heures avant de bosser mes productions sur une machine. À l’époque, Boombox avait sorti une MPC upas chère et j’avais volé un ordinateur que ma boite était sur le point de jeter. C’était tout pourri, je ne comprenais pas l’outil, mais ça me permettait d’enregistrer. D’ailleurs, j’avais toujours le manuel sur moi, je l’ai lu au moins mille fois.

C’était essentiellement de la débrouille si je comprends bien ?

Oui, plus c’était lo-fi, mieux c’était. Parfois, les manuels n’étaient écrits qu’en anglais, donc je devais tout déduire, y compris les termes techniques, mais j’ai fini par comprendre. Puis, un pote hacker m’a installé un logiciel de merde, genre la première version de FruityLoops : rien n’était interconnecté, tout devait se faire étape par étape. J’ai même fini par créer ma propre table de mixage…

« Je savais aussi que mon salaire était parfois payé grâce à l’argent de la drogue, mais ça m’a permis d’enregistrer tous les rappeurs du 91 : Ol’Kainry, Alkpote, Unité de Feu, Lubi, Grodash, Disiz et même Niska quand il n’avait encore que 14 ans. »

Tu n’as jamais pensé à enregistrer tes propres morceaux ?

Si, et c’est même grâce à mes productions que je me retrouve à mixer et arranger une bonne partie du rap français. En gros, un jour, je fais écouter ma musique à un mec qui avait un studio. Il kiffe et me demande si je sais enregistrer. Je n’avais jamais fait ça de ma vie, à part pour mes potes, mais j’ai dit oui et j'ai passé les soirées suivantes à m’entraîner. Comme il ouvrait son studio, je suis devenu son associé. Je travaillais désormais comme un malade, parfois plus de dix heures par jour. Mais bon, j’étais payé 10 balles de l’heure, ça valait le coup. Et puis tous les rappeurs du 91 sont venus chez nous. Les autres studios aux alentours venaient de fermer et nous, on allait vite et on avait des tarifs abordables.

Au quotidien, ça se passait comment dans ce studio ?

C’était speed, exigu, avec des chiottes qui ressemblaient à ceux de Trainspotting, et il y avait différents cas de figure : les mecs qui ne payaient pas, ceux qui se battaient ou cassaient le matériel, ceux qui se droguaient… C’était un vrai entrainement, à la militaire, selon des conditions parfois rudes. C’était du sept jours sur sept, dix heures par jour, voire plus si je pouvais faire davantage. Ce n’est pas très légal, je savais aussi que mon salaire était parfois payé grâce à l’argent de la drogue, mais ça m’a permis d’enregistrer tous les rappeurs du 91 : Ol’Kainry, Alkpote, Unité de Feu, Lubi, Grodash, Disiz et même Niska quand il n’avait encore que 14 ans. Entre 2004 et 2009, 175 artistes sont passés par chez nous, et plus de 1200 morceaux ont été enregistrés. En partant, je n’étais pas loin de faire une dépression tellement j’étais épuisé… Mais c’était voulu, je voyais le pire et je savais pourquoi je le faisais : c’était formateur.

Je crois savoir que la rencontre avec les gars de PNL, également originaires du 91, a été déterminante pour toi, c'est vrai ?

Quand j’ai changé de studio, j’ai également changé de numéro de téléphone. Après cette première expérience hyper intense, j’avais besoin de m’éloigner. J’ai investi un autre studio, j’ai changé de numéro et j’ai doublé mes tarifs, ce qui me permettait de faire le tri parmi mes clients. C’était un risque, je n’avais aucune certitude, mais bon… À ce moment-là, Nabil enregistrait un duo avec un de mes clients. Une ou deux semaines après, Tarik sort de prison et décide de monter PNL avec son frère. Comme Tarik a kiffé la production, Nabil lui parle de moi et on décide de collaborer ensemble. Ce qui n’était pas un choix évident au début, dans le sens où les mecs étaient l’archétype des gars des Tarterêts : pas sympas, hyper paranos, super énervés, etc. C’est toujours très dur d’obtenir leur confiance aujourd’hui, mais ils sont nettement plus détendus.

On dit souvent que PNL a modifié la façon de faire du rap ces cinq dernières années. Tu le penses aussi ?

Je pense surtout que les mecs ont eu les couilles d’arriver au sein d’un rap sclérosé, où aucun pas de côté n’était autorisé, et de proposer quelque chose de plus cool, de plus calme. Il y a évidemment quelque chose de ricain, ne serait-ce que pour l’influence cloud ou le slogan « Que la famille », emprunté au label de Lil Durk, « Only the family », mais Tarik n’en reste pas moins un visionnaire. Bon, au début, ils n’avaient aucune connaissance au niveau des harmonies, donc je les aiguillais, mais ils ont vraiment une vision très claire de leur projet. Ce qui était déjà le cas à leurs débuts, finalement : n’importe qui pouvait voler des beats sur YouTube, Tarik et Nabil ont simplement eu l’audace de le faire.

Aujourd’hui, quelle est la différence entre ton travail pour de jeunes rappeurs comme Kobo et celui pour des gars de la trempe d’Orelsan ou Niska ?

Déjà, j’aime sentir chez l’artiste une certaine passion du son. Si je ressens ça, c’est que le mec est méticuleux. Ce qui est le cas de Kobo, qui m’avait envoyé quelques maquettes avec des idées assez précises. Après, chaque rappeur est différent. Là où Orelsan aime que les voix restent naturelles, pas trop traitées, Niska, lui, est un ambianceur avant tout : ce n’est pas le plus exigeant une fois en studio, il veut quelque chose d’assez brut, mais il sait aussi que je ne vais jamais lui bâcler le travail. De toute façon, je ne peux pas m’empêcher d’être très pointilleux. Mais je ne suis pas magicien non plus : je ne crée pas le talent, je suis simplement là pour mettre en lumière un travail, lui donner une couleur définitive.

Ça t’arrive de refuser des projets ?

Énormément oui. Ça me touche que l’on pense à moi, sincèrement, j’essaye d’ailleurs de tout écouter, mais la majorité de ce qu’on m’envoie est simplement du rap autotuné sans aucune originalité ou personnalité. Ça m’est arrivé également de refuser quelques gros noms, comme Lacrim ou RK. Aussi, je refuse parfois parce qu’on me demande de travailler rapidement. Sauf que je ne peux pas agir ainsi : je suis dans le respect du client, je veux être le plus carré possible. Par exemple, concernant Kobo, j’aurais très bien pu bâcler le travail sachant que c’est un jeune rappeur encore peu connu. Mais c’était inconcevable pour moi : je connais la valeur de l’argent, je ne peux pas me foutre de leur gueule. Pareil avec Angèle : j’ai mixé ses deux premiers singles, mais je n’avais pas le temps de faire la suite. Le label a insisté, je savais que j'étais en train de passer à côté d'un truc, mais c’était la bonne décision à prendre.

« Quand j’ai commencé à proposer de l’autotune aux rappeurs il y a quelques années, ils me disaient toujours qu’ils ne voulaient pas de "mon effet techno". »

Qu’est-ce qui fait, selon toi, que l’on fasse autant appel à tes services ?

Peut-être le fait que je ne suis que sur des albums et des singles qui squattent le haut des charts (rires). Plus sérieusement, c’est peut-être mon côté hardworker qui plaît : j’ai de grosses exigences en termes de mix et je suis prêt à bosser sept jour sur sept s’il faut. Le truc, c’est que j’ai aussi beaucoup expérimenté, je sais comment faire sonner une voix, une reverb. De toute façon, quand tu as bien écouté les productions de chez Warp Record, aucun effet ne te fait peur. Surtout, je me fiche des codes. En dehors du rap français, j’aime tous les styles : de Travis Scott à la musique classique, en passant par les tubes gays des années 1990. D’ailleurs, je commence à bosser de plus en plus pour des artistes éloignés du milieu hip-hop : de Sébastien Tellier à Pierre Kwenders, en passant par Yelle et Synapson.

Tu parlais de rap autotuné tout à l’heure. Comment tu te positionnes face à l’utilisation massive de cet effet dans le hip-hop ces dernières années ?

Quand j’ai commencé à proposer de l’autotune aux rappeurs il y a quelques années, ils me disaient toujours qu’ils ne voulaient pas « de mon effet techno ». Pareil pour le vocoder, ils rejetaient tous ça… Il faut dire qu’on était dans des codes beaucoup plus de street, avec des morceaux moins portés sur la mélodie. En France, je pense que ça a complètement changé grâce à PNL : les mecs étaient les premiers à poser sur des instrus R&B, un genre qui n’existait même plus au début des années 2010, avec des mélodies lentes et des textes à la fois mélancoliques et sentimentaux. Ça a cassé ce truc de « street-credibility » et ça a incité les artistes à tout mélanger, ce qui est cool. Surtout, Nabil et Tarik savent ce qu’ils veulent. Pour leur dernier album, Deux frères, on a passé un temps monstre en post-production, c’était interminable, on écoutait l’album syllabe par syllabe. Tout simplement parce que l’autotune est aussi pour eux un moyen de rechercher l’émotion forte, de placer des effets que les autres rappeurs n’ont jamais voulus.

Les puristes ont eux aussi tendance à critiquer cet effet…

L’autotune, c’est comme une reverb, il suffit de bien le régler. Damso, par exemple, ne veut pas que l’on entende trop l’autotune sur ses morceaux : sur Julien, il y a en a, mais on ne ne l’entend pas. Alors, oui, en live, il peut chanter faux, mais comme n’importe qui finalement. Ça fait vingt ans qu’on entend des voix impeccables, hyper bien arrangées en studio, on ne peut plus faire marche arrière. Le public ne comprendrait pas. En revanche, il faut bien se rendre compte que même des chanteurs à voix comme Michael Bublé utilisent l’autotune. L’époque où des groupes tels que New Order sonnaient faux est révolue.

Tu t’es récemment installé à Montréal. Pourquoi avoir fait le choix de quitter Paris ?

En vrai, ça fait un an et demi que je suis à Montréal, mais je fais tellement d’aller-retour entre le Canada et la France. Cela dit, il fallait que je quitte Paris. Il y avait trop de gens, trop d’histoires, donc il me fallait au moins un océan pour mettre tout ça derrière moi. J’ai bossé pendant un temps aux États-Unis, mais je n’ai pas le même feeling avec les Américains. Avec eux, tout est « awesome », ils ne font que mentir. C’est presque une forme de politesse pour eux. Là, au Canada, tout est plus facile. Même pour collaborer avec les artistes français, ça se fait sans problème : je prends l’avion comme le RER à l’époque où j’étais dans la merde, je fais le même boulot de qualité et je suis plus tranquille. D’autant que des logiciels me permettent aujourd’hui d’envoyer mes mixes en haute qualité. L’album Commando de Niska, par exemple, a été fait à distance.

Du coup, tu arrives à collaborer avec des artistes montréalais ?

Oui, j’ai fait deux titres sur le dernier album de Loud. Je devais m’occuper de l’ensemble du disque, mais je manquais de temps. J’ai tellement de boulot avec les artistes français que je ne peux pas tout faire… Et puis je ne veux pas bâcler mon travail, dans le sens où les artistes me font confiance à 100%. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils me donnent carte blanche, ils connaissent mon taf.

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