charlotte knowles, la marque qui fait de la lingerie une armure

Entre le corset et le gilet de combat, la mode de Charlotte Knowles célèbre les femmes puissantes.

par Owen Myers
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27 Septembre 2019, 8:52am

Après une première collection remarquée lors du salon Fashion East organisé par Lulu Kennedy, le duo formé par Knowles et Alexandre Arsenault poursuit sa lancée avec des pièces inspirées par la lingerie, s'adressant à des femmes dont la puissance s'exprime aussi bien dans l'intimité que dans la rue.

« Nous avons décidé d’appeler la collection Venom, lance Arsenault, dans le studio calme et aéré du Sud de Londres où il nous reçoit quelques jours avant leur dernier défilé. C’est notre première percée dans l’industrie, il y a beaucoup d'attente autour de ce que nous allions produire. Nous avons dû nous battre pour notre premier défilé et faire notre place dans une industrie très saturée. En même temps, ce qui se passait pour les femmes aux quatre coins du monde était toxique, venimeux. »

Le point de départ du travail de Charlotte Knowles a toujours été la chair – pour sa collection 2017, le duo s’est inspiré de l'idée que les femmes avaient elles aussi une petite cachette porno dans leur table de nuit. Mais leur présentation à Fashion East a marqué un pas dans l'histoire de la marque : elle est allée au-delà de la chambre à coucher, intégrant des slips soyeux et des formes inspirées de corsets leur proposition de garde-robe où se mêlaient jeans, accessoires et vestes en peau de mouton.

Pour sa collection printemps/été 2020, la marque poursuit son exploration des perspectives, avec des imprimés serpents, des tissus drapés qui tombent comme des molaires aiguisées et des détails croisés autour de la poitrine. Des vêtements qui réconfortent et qui protègent. Par moments, leur vision du vêtement comme armure moderne se fait littérale. Les gilets de combat inspirent les brassières durcies et les attaches velcro permettent de porter les poches en forme d’étoile sur la cage thoracique ou la cuisse d’un deux-pièces. Les robes en stretch sont pourvues de cordons de réglage permettant à celles qui les revêtent de choisir comment les porter.

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Les pièces de Charlotte Knowles vont dans le sens d’une mode active, intelligente, où chaque femme est la bienvenue. L’hommage qui leur est rendu est à la mesure de cet engagement – Princess Nokia, la star d'Euphoria Hunter Schafer (un grand moment fangirl pour Knowles) et Bella Hadid ont toutes arboré des pièces de la marque.

« La silhouette est un peu plus couverte [cette saison], mais toujours très sensuelle, » explique Knowles. Un exercice d’équilibre accompli avec assurance, avec des pièces qui feront vendre. Pour la première fois, il y a même des chaussures – des mules en cuir avec un orteil semblable à une tête de vipère, dans cinq différents coloris.

Une tasse de café, un air de Perfume Genius en fond, Knowles et Arsenault nous ont parlé du pouvoir de subversion du corset, des femmes et de leurs red carpets moments les plus mémorables.

Votre vision a beaucoup évolué au fil des trois collections présentées à Fashion East. Votre but a-t-il toujours été clairement défini ?
Arsenault : Quand on a commencé, la première chose que l'on s'est dit, c'était qu'on ne voulait pas être l’une de ces marques qui se contentent de pousser la même chose, créneau après créneau. Nous voulons créer un univers que les gens peuvent comprendre à partir de différents angles.
Knowles : Il y a un ADN qui permet de reconnaître instantanément ce qui est Charlotte Knowles, mais une grande évolution dans chaque collection.

Cet ADN, comment le décririez-vous ?
A : Il peut se loger dans de petits détails, dans la manière dont nous mettons des fléchettes…
K : Ou dans la silhouette. Il y a une vraie conscience du corps. Nous avons des pièces corsetées très techniques et détaillées. C’est devenu une vraie signature. Parfois, nous sommes un peu catalogués comme une marque de lingerie mais nous voulons faire comprendre que nous sommes capables de faire plus que des sous-vêtements. Cette saison, nous faisons par exemple beaucoup de robes soyeuses drapées et plus de vêtements d’extérieur. La silhouette est un peu plus couverte, mais toujours très sensuelle. C’est un peu plus adulte.

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Quand je les regarde, je me dis que vos sous-vêtements ne sont pas conçus pour un regard masculin. C’est le cas ?
K : Totalement.
A : Je pense que nous dessinons toujours avec l’idée : « Est-ce que ça veut dire qu’on la regardera de telle ou telle manière ? » Il n’y a rien qui puisse faire que quelqu’un porte un regard grossier sur les femmes.
K : Vous vous sentez plus menacés !
A : Oui. C’est pour ça que beaucoup de noms de vêtements s’inspirent de dangereux animaux, comme le soutien-gorge « Vipère ».

On se sent comment dans votre lingerie ?
K : J’adore en porter. J’en mets de plus en plus pour des évènements. J’essaie toutes les pièces que l’on développe. Je me demande toujours : « Est-ce que je le porterais ? Est-ce que je m’y sens bien ? »
A : Parfois, les gens ne comprennent pas et se disent : « Elle fait des corsets ? C’est complètement dépassé. C’est rabaissant. » Mais notre corsetterie est fabriquée à partir de tissus hyper élastiques. Nous ne montrons pas des corsets parce que nous voulons mettre les femmes en cage. Nous utilisons l’identité du corset pour la faire évoluer et jouer sur son interprétation.

Bella Hadid a porté l’une de vos créations lors des VMA. Comment ça s’est passé ?
A : On nous a écrit pour nous dire qu’elle était personnellement très intéressée par la marque.
K : Ils avaient les pièces depuis près de deux mois !
A : Et sans prévenir, elle porte ce look pour les VMA.
K : Quand je me suis réveillée, j’étais identifiée dans 50 publications. C’était fou.
A : Deux jours après, notre collection capsule a été lancée à Selfridges et la plupart des pièces ont été vendues simplement à cause de ça.

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Je regarde le moodboard de votre collection – et je vois que vos références vont de la lingerie vintage aux screenshots Instagram en passant par des photos de Paris Hilton en maillot de bain.
K : Oui, nos références viennent de partout.
A : Nous avons trouvé des références qui captent ce qu’il y a dans notre tête. Donc ce n’est jamais : « Que pouvons-nous faire de ça ? » mais plutôt « Comment pouvons-nous dire ce que nous avons à dire à partir de ce monde ? »

L’actrice Hunter Schafer a porté vos créations. Êtes-vous fans d'Euphoria ?
K : Oui, on est obsédés par cette série.
A : C’est drôle, parce qu’il y a quelques mois, on nous a demandé de prêter des costumes à Hunter et on s’est demandé : « Euphoria ? Qu’est ce que c’est ? Ça a l’air ringard. »
K : Nous recevons beaucoup d’emails, nous avons dû l’effacer et quand la série est sortie nous étions très gênés.
A : Mais nous préparons quelque chose pour la prochaine saison.

Avez-vous le sentiment que le fait d’être de jeunes designers londoniens vous expose davantage à la pression financière ?
K : Ça a été assez stressant. Il y a un vrai problème avec les rentrées d’argent des boutiques. Même lorsque vous vous dites que les ventes ont été un succès, vous êtes toujours en train d’attendre cet argent six mois plus tard.
A : Nous avons choisi la difficulté. Nous avons toujours souhaité travailler avec des fabricants qui comprennent réellement ce qu’est la durabilité. Beaucoup de gens se contentent d’aller chez Shepherd Bush acheter un tissu pourri à 2 livres le mètre pour faire produire leurs créations en Chine, détruire l’environnement et revendre leurs pièces à un prix très élevé.

Quelle est la personne que vous rêvez d’habiller ?
K : FKA Twigs. Elle est notre incarnation fantasmée de la femme. Forte et athlétique, talentueuse et sensuelle.

Le mauvais goût, ça signifie quoi pour vous ?
K : Quelqu’un qui se contente de régurgiter une référence. Je pense à plein de marques en disant ça, mais je n’en citerai aucune [rires].

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Le luxe, vous définiriez ça comment ?
K : Un produit associé à une création exceptionnelle. Lorsque nous tissons des pièces, on s’y reprend parfois à cinq ou six fois. Je pense donc au processus de création et à l’attention accordée au détail.

Dans cinq ans, vous vous voyez où ?
K : Dans un immense studio, un atelier. Avec une super équipe. Et capable d’acheter des vêtements. Je voudrais juste acheter de nouveaux vêtements !
A : Nous avons déjà beaucoup de gens derrière nous, mais j’adorerais avoir le même following que Craig Green. Aujourd’hui, il est impossible de faire le moindre truc un peu workwear sans être accusé de copier Craig Green. J’espère que dans dans cinq and, on dira plutôt « T’es en train de copier Charlotte Knowles. »

This article originally appeared on i-D UK.

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