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5 disques qui ont changé la vie de floating points

À l’inverse de Kanye West, le producteur anglais Sam Shepherd est passé de l’église à l’électro, à travers des étapes majeures qui l’amènent aujour’hui à son envoutant troisième album, Crush.

par Pascal Bertin
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31 Octobre 2019, 10:29am

Pourquoi choisir l’un quand on peut avoir les deux ? Sur Crush, troisième album du producteur britannique Floating Points, musiques classique et électronique cohabitent à merveille, l’une sans l’autre pour certaines compositions, l’une avec l’autre à certains moments. Depuis une dizaine d’années, l’excitant projet de l’ex-étudiant en neurosciences Sam Shepherd oscille entre électro imprégnée de ses amours de jeunesse (jungle et drum’n’bass) et bienfaits tirés de sa solide formation musicale qui le hisse clairement hors de la sphère des bidouilleurs autodidactes. Ainsi Crush est-il né de ses dernières expériences scéniques qui l’ont vu s’embarquer en tournée avec un ensemble d’une vingtaine de musiciens puis assurer seul des premières parties pour ses amis de The XX. À son retour en studio s’est conjuguée l’acquisition de nouveaux synthétiseurs qui vont l’aider à définir la palette de couleurs de l’album. Il leur rend hommage sur différents titres tels « Anasickmodular » ou « Requiem For CS70 and Strings », qui alternent avec des bombinettes dansantes comme « LesAlpx » ou totalement syncopées (« Environments »). Celui qu’on pensait directement en prise avec le dancefloor se révèle aussi un insatiable compositeur qui se retrouve aussi dans la liberté du jazz, sans que tout ça ne relève de la schizophrénie. D’où l’urgence à lui faire retracer son parcours qu’il illustre de cinq disques parmi tous ceux qui ont chamboulé sa vie.

Comment es-tu tombé dans la musique ?
Je joue du piano depuis mes 7 ans. Mon père est prêtre, vicaire dans une église du sud de Manchester. Je chantais dans la chorale de son église parce que c’était comme ça. Je n’aimais pas spécialement mais vu que je n’étais pas si mauvais, on m’a envoyé chanter à la cathédrale de Manchester, qui est liée à la Chetham's School of Music. Je suis entré dans cette fameuse école où chaque jour tu travailles, tu chantes pour l’office de la cathédrale et tu apprends la musique. Ça a été un baptême du feu : dès tes 12 ans, tu apprends des morceaux très complexes, à les lire, à les jouer en public, et ce, tous les jours. Ça a été super pour savoir lire couramment la musique. Vu d’aujourd’hui, c’était finalement du bon temps même si une époque très difficile, à se lever à 6 heures du matin pour des journées qui finissaient à 21 heures. J’y ai continué le piano, étudié des compositions. Puis il y eut les musiques électroniques.

Tu les as découvertes en parallèle ?
À l’école, j’ai étudié des compositeurs comme Bach, Debussy, Messiaen, Ravel, Schnittke, Ligeti, Tōru Takemitsu… Ensuite, il m’a fallu trouver des disques car je m’intéressais aussi au jazz et n’en avais pas à l’école. Cela m’a naturellement mené à la techno et à la drum’n’bass. Je me suis mis à acheter des disques non pas parce que je les voulais mais parce qu’ils n’étaient pas chers. Ce devait être vers 2000.

2000, c’est là où tu deviens dingue de drum’n’bass ?
Oui, en particulier Marcus Intalex, un producteur mort il y a deux ans. J’ai acheté beaucoup de ses disques et de nombreux autres producteurs jungle. J’y étais à fond, comme dans la drum’n’bass, le UK garage… En allant à Londres pour l’université, j’ai continué à aller tous les jours dans les magasins de disques. Il y en avait tellement… J’avais plus d’argent grâce au prêt étudiant du gouvernement et tout, le moindre penny, passait dans les disques, ce qui fait que je rembourse encore le prêt aujourd’hui. Il m’a fallu trouver un job pour m’en sortir car je n’allais pas trop en cours. Je n’ai pris l’université au sérieux qu’après 30 ans.

À ce moment, tu sens que la musique sera ta vie ?
Non, je l’aimais juste comme ça. J’écrivais des compositions pour les chorales. J’adorais la musique sacrée française du début du 20ème siècle, ses textures, ses couleurs. Messiaen a été très important pour moi. C’est là où j’ai éprouvé le besoin de composer. Je savais jouer du piano, chanter dans une chorale, je pouvais en écrire ma propre version.

C’est dans cette lignée que s’inscrit une composition comme « Birth » ?
Oui, c’est une improvisation marquée par le piano, mais le son est né sur mon synthétiseur Rhodes Chroma. Ça m’a pris six mois à ciseler le son avant d’écrire cette musique. Je l’ai jouée et c’était bien comme ça, en la pensant pour un ami qui allait avoir un bébé. Il y a des erreurs mais je l’aime ainsi.

À l’opposé, « LesAlpx » est un hit pour dancefloor…
Oui, j’ai comme l’impression de traverser une sorte de crise d’identité car je ne suis pas un producteur dance ! Ma petite amie est française, elle a une maison dans les Alpes où nous allons souvent et c’est ainsi que le morceau m’a été inspiré.

Comment était-ce de jouer seul en première partie de The XX ?
Le truc chouette, c’est que ce sont des amis. C’était donc cool d’être avec eux, sur scène, en tournée, et en plus, nous faisons des musiques très différentes. Leur public est du genre généreux, surtout quand je vois les fans d’autres groupes qui ne laissent rien passer. Artistiquement, j’étais libre de faire ce que je voulais. Il n’y avait personne venu pour moi dans la salle, donc aucune pression : « Je vais donc jouer de la musique pour moi, j’espère que vous aimerez ! »

Quel impact cela a eu sur tes compositions ?
Je ne jouais qu’avec une boite à rythmes, une Korg Volca Beats, un peu considérée comme une blague dans le milieu électronique, ne serait-ce que parce qu’elle fait la taille de ta main. J’ai créé un beat avec et l’ai trafiqué tout en jouant dessus du synthé, en créant des boucles avec tout ça, avec des montées et des baisses de tension. Ça faisait un truc dingue. Pour moi, c’était comme un entrainement sur scène. Mais ce système est devenu la base de l’album. Et je peux l’embarquer en tournée. La boucle est bouclée.

Tu es aussi parti en tournée avec un ensemble de musiciens, quel plaisir le producteur a-t-il pris ?
J’adore jouer avec un grand ou un petit ensemble. On a commencé la tournée avec un orchestre avec des cordes, des instruments à vent, puis on a peu à peu réduit car ça devenait économiquement impossible. J’ai adoré ces derniers shows simplement parce que je pouvais être plus libre. Je n’avais plus à crier pour diriger, je pouvais me lâcher un peu plus dans ce format. Un grand ensemble, c’est riche come textures et sons, mais peut-être pas souple et rock comme je le souhaitais. Mais j’aime les deux.

Tes compositions continuent de naviguer entre électronique et classique, c’est comme une obligation pour toi ?
Oui, toute appartiennent au monde de couleurs et de textures que j’ai créé. J’avais ce monde de sons dans ma tête, toutes ces idées, et c’est plutôt une bonne sensation et une satisfaction de pouvoir les réaliser. Ça peut sembler stupide mais ce monde que je veux créer n’est pas que sonique dans ma tête mais aussi visuel. Quand il se manifeste, je vois des images, des couleurs… qui renforcent la musique.

Appeler un morceau « Sea-Watch », c’est important pour ton regard sur le monde ?
Oui, Sea-Watch, c’est le nom de l’ONG allemande qui secoure des migrants en Méditerranée. Pour moi, la capitaine Carola Rackete et son équipage sont des héros dans le triste monde moderne où nous vivons. Ils ne devraient pas avoir à faire cela. Ils devraient juste pouvoir vivre mais eux risquent leurs vies. Donc tout ce que je peux faire pour eux, je le fais.

Tu joues parfois avec Daphni, le pseudo de Dan Snaith de Caribou quand il produit de la dance, on vous sent musicalement proches, êtes-vous amis ?
Oui, on n’habite pas très loin les uns des autres avec Dan et Kieran Hebden de Four Tet. On se voit souvent. Ils m’aident beaucoup côté musique et chacun écoute beaucoup le travail des autres. Nous faisons des musiques différentes mais avons en commun de ne pas être au cœur du club. Comme si on dansait sur le côté.

CINQ DISQUES QUI ONT CHANGÉ LA VIE DE FLOATING POINTS :

Olivier Messiaen – Quatuor pour la fin du Temps (1940)

« Une composition incroyable. Enfant, ça me semblait à la fois beau, compréhensible, classique, mais aussi profondément affecté par la Seconde guerre mondiale qui éclatait au moment de sa composition. On y entend des histoires de synesthésie, de chants d’oiseaux… tellement de choses s’y passent de façon académique. »

Max Roach – Members, Don't Git Weary (1968)


« Du début à la fin, c’est l’exemple parfait de ce que le jazz devrait toujours être. Spirituel, beau, triste, joyeux, je ressens toujours de la vie dans ce disque.

Milton Nascimento – Clube da Esquina (1972)


« Ce double album figure dans le top 5 du magazine Rolling Stone des albums à écouter absolument avant de mourir. Pour une raison simple : c’est un disque simplement essentiel.

Talk Talk – Laughing Stock (1991)


« Ce disque a eu un effet énorme sur moi, il a tout changé à la façon dont je voyais la musique ainsi que l’idée de son d’enregistrement, tout aussi importante qu’elle. J’ai tout lu sur la façon dont il a été réalisé, qu’il s’agisse de la batterie, enregistrée à environ 10 mètres de distance d’un seul micro pour être en retrait. J’entends un nouveau truc à chaque réécoute de cet album. On n’a jamais rien fait avec un tel niveau de détail et de profondeur.

Crustation – Flame (Mood II Swing Dub Mix) (1997)


« Un des premiers titres house que j’ai entendus. On l’a récemment ressorti sur Melodies International, mon petit label de rééditions. C’est l’exemple de la house parfaite, à la fois très groovy, un peu lo-fi mais en même temps qui monte sans cesse. Tout ce que produit Mood II Swing est excellent, bien que parfois un peu cheesy, mais là, c’est la perfection. »

Floating Points sera en live à l'Élysée-Montmartre, à Paris, le 13 novembre

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