Photographie Rosie Harriet Ellis

jeune parlementaire de 16 ans, j'aimerais que ma génération descende dans la rue

Pour Athian Akec, Membre du Parlement des jeunes britanniques, l'action du gouvernement contre le crime à l'arme blanche est insuffisante puisque ses causes - l'austérité et les politiques racistes -demeurent. Son combat ne fait que commencer.

par Athian Akec
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29 Août 2019, 2:08pm

Photographie Rosie Harriet Ellis

La semaine dernière, le Bureau de l'Intérieur britannique présentait fièrement sa nouvelle initiative : imprimer des messages de prévention contre les armes blanches sur des boîtes de nuggets servies dans 210 fastfood en Angleterre et au Pays de Galles. « Ils se basent sur de réels témoignages, pour montrer aux gens comment passer au #KnifeFree - #SansCouteau », indiquait alors le compte Twitter officiel.

La campagne a été initialement lancée par l'agence de publicité All City Media Solutions et le groupe de fast-food Morley's, puis co-financée par le gouvernement britannique après la mort d'un jeune homme, poignardé devant une enseigne de la chaîne Morley's. Elle se destine clairement à un public client du fast-food, donc très jeune, encore scolarisé, et vise à briser la spirale de la peur et du désespoir dans laquelle s'enfonce cette jeunesse, et qui la pousse à s'armer d'un couteau en sortant de chez soi. Même si le sujet a été peu médiatisé, la campagne a suscité des réactions positives. Mais c'était avant que cette initiative, d'abord locale, ne se transforme en seule réponse gouvernementale au fléau qu'est le crime à l'arme blanche au Royaume-Uni.

En se réappropriant la campagne et en passant pour son initiateur, le gouvernement se dédouane de toute responsabilité dans la crise. En diffusant des témoignages de personnes ayant fait seuls leur rédemption ou leur correction, l'État sous-entend que ce n'est pas à lui d'aider ces jeunes : qu'ils s'aident eux-mêmes. En tant que jeune adolescent élevé à Londres et député de Camden au Parlement des jeunes, cette situation ne peut rien provoquer d'autre chez moi que la colère et la rage. Si l'ampleur du crime à l'arme blanche n'était pas si tragique, cette petite opération de comm' serait digne d'un épisode de Black Mirror. Mais la situation est tout sauf amusante. L'année dernière, on décomptait 285 morts au poignard, dont 103 victimes de moins de 24 ans. En 2018, la proportion d'homicides touchant les jeunes a drastiquement augmenté. Les équipes médico-légales, les gyrophares et le scotch de la police sont devenus le décor à plein temps des rues londoniennes.

Pour certains, à en juger par la panique soudaine et générale, la gravité du crime à l'arme blanche est une nouveauté. Comme pour toutes les crises qui pèsent sur la vie politique britannique - l'urgence climatique, le Brexit... - ces phénomènes résultent d'un cercle vicieux, en marche depuis trop longtemps. Mais, contrairement au climat et au Brexit, le problème du crime à l'arme blanche ne fait l'objet d'aucune grande manifestation et n'a reçu que très peu d'attention politique et médiatique. Si les coupes budgétaires aux services de jeunesse et aux écoles, la hausse des loyers et de la pauvreté ne sont que des courbes abstraites pour nos dirigeants, elles ont des incidences bien réelles et douloureuses pour mes pairs, au quotidien. Ayant toujours été intéressé par la politique, j'ai rapidement remarqué la discordance entre le discours politique et la réalité de mon environnement.

« Voir ses amis mourir avant 20 ans d'une arme blanche est une expérience traumatisante et récurrente de ma vie. J'ai vu les causes systémiques du crime à l'arme blanche se déployer sous mes yeux.»

À partir l'adolescence, presque tous mes amis noirs avaient déjà été arrêtés et fouillés dans la rue. Nous connaissons presque tous quelqu'un en prison. Voir ses amis mourir avant leurs 20 ans à cause d'un crime à l'arme blanche est une expérience traumatisante et récurrente dans ma vie. Pour mon Certificat général de fin d’études secondaires, j'étais un des très rares étudiants noirs à figurer dans la tranche la plus exigeante. J'ai vu les causes systémiques du crime à l'arme blanche se déployer sous mes yeux. Mais alors que des ministres - qui ne connaissent absolument pas ce problème - ne font qu'observer et étudier des statistiques, je constate à quel point les arrestations répétitives dans les rues nourrissent la défiance des jeunes envers la police. Je vois aussi comment les différences d'accès à l'éducation limitent les opportunités et comment le trauma de toute une communauté est intériorisé, faute de prise en charge de la part des institutions de soin des maladies mentales.

Pendant ma campagne pour être élu au Parlement des jeunes britanniques, j'ai asséné à mes amis, à mon assemblée et à mes followers sur Twitter que le crime à l'arme blanche n'est pas un problème qui peut être réglé avec des politiques aveugles et des textes de loi purement tactiques. Je pense que les citoyens commencent seulement à comprendre que ces crimes ont des causes profondes et systémiques, et non pas individuelles. J'ai prononcé un discours à la Chambre des communes du Royaume-Uni, au sommet sur le crime à l'arme blanche organisé par Theresa May à Downing Street et sur ITV, j'appelais le gouvernement à s'attaquer aux sources même du problème, à savoir « la pauvreté, l'inégalité et le manque d'opportunités ».

Tout ça pour quoi ? Pour recevoir des blagues racistes et tordues - pas d'investissements préventifs, pas de perspectives de gestion de la précarité financière et personne ne semble s'attaquer aux problèmes que nous, les personnes directement affectées par le crime à l'arme blanche, subissons. Eden Lunghy, membre de Take Back the Power, un groupe de jeunes ayant tous directement fait l'expérience de la violence et recherchant ses causes, affirme : « Cette médiatisation (limitée) est un coup de communication qui ne fait que tourner autour du problème, montrant bien que le gouvernement n'a absolument pas l'intention de s'intéresser aux causes systémiques des violences faites aux jeunes défavorisés. » La situation dans laquelle nous nous trouvons a de nombreuses causes historiques et sociologiques. L'importance du crime à l'arme blanche est le résultat d'une décennie de politiques économiques ratées. L'austérité est un insoutenable cauchemar pour ma génération - la fermetures des de jeunes, le manque d'argent et la crise du logement nous poussent au bord du gouffre, vers plus de criminalité.

Au-delà de ça, cette campagne nationale peut avoir plusieurs significations. Soit une ignorance accablante - résultat du mépris à l'égard des personnes affectées, et d'un manque de diversité au Home Office qui implique la discrimination et la stigmatisation des personnes noires - soit un opportunisme politique transformant le sujet en opportunité électorale, permettant de justifier les dépenses pour ouvrir des places de prisons supplémentaires. Cette mésaventure publicitaire révèle clairement ce que le gouvernement pense du crime à l'arme blanche. Les boîtes de nuggets sont fournies avec une dose importante de culpabilisation des victimes, laissant entendre que les jeunes les plus affectés par les politiques d'austérité du gouvernement, l'exclusion scolaire et la pauvreté - en particulier les jeunes hommes de couleur - devraient simplement suivre « l'exemple de Shaun » et s'engager sur le chemin de la rédemption.

« L'austérité est un insoutenable cauchemar pour ma génération - la fermetures des de jeunes, le manque d'argent et la crise du logement nous poussent au bord du gouffre, vers plus de criminalité. »

Les jeunes vulnérables et précaires, qui se déplacent avec un couteau sur eux pour se défendre, trouvent souvent un moyen d'expression dans la musique, le théâtre ou le sport. Mais s'ils rentrent chez eux pour trouver un frigidaire vide et des conditions de vie extrêmement difficiles, la criminalité sera toujours un moyen pour eux de remplir les placards et de s'acheter autre chose que des haillons de seconde main. Si nous ne donnons pas la possibilité aux jeunes qui se déplacent armés de s'éduquer, et donc de trouver un emploi stable ; si nous ne développons pas les logements sociaux pour permettre à ces jeunes de grandir dans de bonnes conditions, le gouvernement pourra bien dépenser des milliards en pub sur des boîtes de nuggets, rien n'y fera. L'investissement dans les services pour les jeunes, dans le développement des logements sociaux et dans la formation est le seul moyen de résoudre la crise à laquelle nous faisons face.

Bien sûr, le gouvernement n'est pas le seul à blâmer dans ce mouvement de culpabilisation des victimes. Je me souviens très bien que l'année dernière, dans le bus, j'ai entendu deux femmes de 40 ans dire, à propos d'un jeune homme ayant récemment été poignardé et tué, qu'une « longue peine de prison lui aurait appris bien des choses ». Boris Johnson, depuis son accession au poste de Premier ministre, a annoncé une importante vague d'incarcérations à venir, (résultant d'une intensification de la fouille et de l'arrestation dans l'espace publique), la mise en place de peines de prison plus longues et une plus forte présence des policiers dans les rues - c'est-à-dire une politique de la peur et pas de gestion du problème. Pourtant, un rapport fourni par le College of Policing suggère que les politiques « de grande fermeté à l'égard du crime » initiées par le Premier ministre ne feront qu'accentuer la défiance de jeunes déjà stigmatisés. Dans le Guardian, on peut lire que « pour les mineurs de 10 à 18 ans, les peines de prison sont souvent suivies d'un taux de récidive extrêmement important en comparaison aux autres sanctions prévues, comme le service communautaire, le dédommagement à la victime, ou encore l'accompagnement et la surveillance sur le long terme ».

Condamnées à une forte précarité et à un taux d'acceptation à l'université très bas - laissant peu de possibilités de poursuivre des études en droit, en journalisme ou en politique - les personnes qui viennent du même endroit que moi ont rarement accès à des positions de pouvoir assez importantes pour adresser notre situation et mettre au jour ce problème au niveau national. Pour autant, la mise en scène du désespoir n'est pas le but de cet article. Pour résister à la vague de politiques d'austérité qui nous menace, il est impératif que nous nous mobilisions. Comme le dit très bien George the Poet : « Les artistes doivent être partisans et les spectateurs doivent être activistes ». Nous devons descendre dans la rue. Nous devons absolument prendre part aux choix politiques et aux élections qui arrivent.

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