pendant 15 ans, j'ai photographié l'amérique profonde

Dans son livre, le photographe Gregory Halpern dresse le portrait à la fois changeant et immobile de la ville d'Omaha, dans le Nebraska.

par Ryan White
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26 Septembre 2019, 8:48am

Gregory Halpern a grandi à Buffalo, dans l’état de New York, à plus de 1000km d’Omaha, dans le Nebraska. Son intérêt pour « l’Heartland » américain (en gros, les États du centre de l'Amérique, qui ne touchent aucun océan) est né après qu’il ait décroché son diplôme, dans sa vingtaine. Il en a fait une série photo. « Je vivais à San Francisco, un peu à l’arrache, se souvient-il. Je n’avais quasiment pas de boulot, je bossais très peu. Je me suis inscrit à plusieurs résidences artistiques, juste pour m’en aller, découvrir un nouvel endroit. L’une d’entre elles m’a répondu – le Bemis Center, à Omaha. »

On lui propose alors un logement et une petite bourse, pendant quatre mois. Gregory quitte donc une ville qu’il n’a pas eu le temps d’apprendre à connaître, et où il n’a rencontré personne. « Ça m’a sorti de ma routine, je me suis retrouvé dans un nouvel environnement où je n’avais rien d’autre à faire qu’être photographe. C’était le début d’une nouvelle vie, je suis tombé amoureux de cet endroit… je me suis mis à prendre des photos, tout le temps. »

Inspiré par le travail du photographe (et compatriote de Buffalo) Milton Rogovin – qui tirait le portrait en noir et blanc des mêmes personnes et familles pendant des décennies, un travail « si simple, si émouvant, réalisé à deux pâtés de maison d’où j’ai grandi » – Gregory se met en tête de retranscrire les changements lents et les détails subtils d’Omaha, ce pendant 15 années. « J’ai pris un job à temps partiel, j’enseignais la photo dans un community college. J’ai fini par partir, mais j’y ai fait plein d’allers-retours au fil des années, le travail que j’avais commencé à Omaha était trop important pour que j'abandonne totalement la ville. »

Le livre qui en résulte, Gregory Halpern : Omaha Sketchbook, et l’expo qui l’accompagne à la galerie Huxley-Parlour de Londres, dessinent les traits d’une ville tiraillée en tous sens. Omaha est une ville qui a été diabolisée par les uns, vivement défendue par les autres, et dont les complications n’ont jamais été aussi visibles que depuis l’arrivée de Trump au pouvoir. Dans l’ADN même de la ville traîne une idéologie de plus en plus aux antipodes des normes libérales qui dominent les épicentres de l’est et l’ouest des États-Unis.

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Boy Scouts 1, Omaha, NE © Gregory Halpern

Quels sont les particularismes d’Omaha – sociaux, politiques, géographiques – que tu as voulu mettre en lumière avec ce projet ?
Comme toutes les villes, Omaha est complexe et contradictoire. Presque insensée. Mais décrire un endroit comme étant « trop ceci » ou « trop cela, » c’est forcément tomber dans les clichés. Ce n’est pas ce qui m’intéresse en termes d’image. Mais j’ai quand même soulevé quelques particularismes, et notamment le fait que, selon moi, les hommes sont beaucoup plus ouvertement masculins – traditionnellement masculins – que dans les autres endroits où j’ai pu vivre, à New York ou en Californie. Ça m’a intrigué, parce que j’étais un étranger, ces attitudes ne ressemblent en rien à ce que j’ai pu vivre en grandissant. Alors certes, les valeurs chez moi n’étaient pas forcément très communes, mais à Omaha, il est impossible d’échapper réellement aux règles strictes du genre. Parfois, avant même qu’un garçon ait deux ans, on lui apprend qu’il ne doit pas être trop sensible, et les années qui suivent, malgré les bonnes intentions des bons parents, on leur apprend à célébrer l’agression, la violence, la domination. On leur explique qu’ils vont hériter du patriarcat et qu’il sera de leur responsabilité de le conserver. J’ai deux filles. La deuxième est née le soir de l’élection de Trump – et c’est devenu impossible pour moi de ne pas voir le monde des yeux d’une petite fille. C’est aussi très révélateur de mes propres œillères. Il m’a fallu deux filles pour vraiment saisir l'ampleur de la domination du patriarcat et prendre conscience, par exemple, de l’importance du mouvement Me Too.

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James in Car, Omaha, NE © Gregory Halpern courtesy Huxley-Parlour Gallery

Qu’est-ce qui a changé pendant les 15 ans qu’a duré le projet ? Est-ce que le glissement politique de ces quatre dernières années a eu un lourd impact ?
C’est dur à dire, parce que je me sens toujours outsider à Omaha, bien que j’y aie passé beaucoup de temps. Il m’est arrivé d’aller à un rassemblement de soutiens de Trump pour prendre des photos. Certaines personnes protestaient contre leur présence, dont quelqu’un d’assez androgyne. L’un des soutiens de Trump lui a crié « tapette ! » et je n’avais jamais entendu ces mots-là criés comme ça depuis que je suis gosse. C’est une anecdote très aléatoire et, bien entendu, ça aurait pu arriver autre part, mais ça m’a rappelé à quel point Trump avait donné à beaucoup de personnes la « permission » de déverser la rage qu’ils avaient gardée en eux jusque-là.

Aucune des photos de cette journée n’a fini dans le livre, d’ailleurs. Je trouvais les images trop caricaturales, injustes et simplistes. J’ai vraiment voulu tirer des portraits complexes et subtils là-bas, mais c’était très dur. La casquette MAGA pose à elle seule un gros problème. On projette tellement de choses sur la personne qui la porte qu’il devient impossible de « lire » son visage. C’est comme essayer de lire un recueil de poèmes avec de la pop music qui hurle dans les oreilles !

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Bridge (Evening), Omaha, NE © Gregory Halpern

Qu’est-ce que « l’American Heartland » et, est-ce que le grand public en a une image faussée ?
Ce n’est pas facile à définir, mais je dirais que « l’Heartland » correspond à une poignée d’États situés au milieu des États-Unis, majoritairement blancs, Républicains, Chrétiens et ancrés dans des traditions sociales plutôt anciennes. L’idée masculine des pionniers est omniprésente, comme rarement autre part. Et chez certains, il y a ce principe presque mythique selon lequel cette région représente le cœur même de l’Amérique, alors même que ce cœur est changeant. Je pense, comme d’autres l’ont déjà observé, que c’est un des facteurs majeurs, si ce n’est le facteur majeur, de l’ascension de Trump. Bien sûr, ce ne sont que des généralisations, mais je pense qu’il y a une part de vrai dans tout ça.

Quelles sont les structures sociales que tu as voulu examiner ?
Je dirais que mon travail explore la construction de la masculinité américaine et sa relation au pouvoir, à la violence et à la vulnérabilité.

Quelle est, pour toi, l’image qui résume le mieux ce livre ?
Peut-être le diptyque des Scouts – cette connexion masculine typique, entre l’inadéquation et l’agression.

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Julia, Reserve Officer Training Corps, Omaha, NE © Gregory Halpern courtesy
Huxley-Parlour Gallery

Qu’est-ce que tu cherches à provoquer avec ce bouquin ?
Quelque chose qui défie les attentes, quelque chose qui surprend, qui dérange ou qui bouscule. Quelque chose qui fait réfléchir, aussi, et pas quelque chose qui confirme simplement ce que tu penses ou ressent déjà.

Qu’est-ce qui fait une photo réussie ?
Pour moi, une œuvre d’art captivante présente forcément un certain degré de tension ou de contradiction, que ce soit explicite ou non. Ça ne peut être qu’un ressenti – comme une dissonance cognitive. Je pense que la dissonance est une part essentielle de la vie et de ce qui fait une œuvre d’art multidimensionnelle. Comme la photographie est question d’inclusion et d’exclusion – au sens littéral de ce que l’on choisit de mettre ou de ne pas mettre dans le cadre, ce que l’on choisit d’imprimer ou non – elle a souvent tendance à trop simplifier les choses. En essayant d’organiser la réalité avec nos appareils, je pense que nous finissons souvent par la distordre, même si nous affirmons parfois, à tort, que nous ne faisons que « la refléter ». Alors j’aime bien donner des indices et des directions à ceux qui regardent mes images, mais je préfère qu’ils en arrivent à de grandes décisions d’eux-mêmes.

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Watching High School Football, Omaha, NE © Gregory Halpern.
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Lewis, Football Practice, Omaha, NE © Gregory Halpern courtesy Huxley-Parlour
Gallery
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Card Game, Nebraska, Correctional Youth Facility, Omaha, NE © Gregory Halpern
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Emilio, Omaha, NE © Gregory Halpern courtesy Huxley-Parlour Gallery
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John, Service Clerk, Cubby's Grocery Store, Omaha, NE © Gregory Halpern courtesy Huxley-Parlour Gallery

Le Livre Gregory Halpern: Omaha Sketchbook est publié chez MACK et exposé jusqu'au 12 octobre 2019 à la Huxley Gallery, à Londres

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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